Chapitre 4 : Réseau national et engagement de l’État

I-  CANADA

Les premières années de la SRC furent consacrées presque exclusivement à répondre aux exigences technologiques et financières découlant de l’édification des réseaux français et anglais. Si la guerre amène Radio-Canada à surseoir plus ou moins complètement à ses grands travaux de construction, elle favorise néanmoins une programmation mieux adaptée à la société canadienne. Plusieurs auditeurs habitués à écouter des stations frontalières américaines se tournent désormais vers la SRC qui est en mesure de mieux les informer sur les déplacements des troupes canadiennes à l’étranger (le Canada est en guerre, mais non les États-Unis) et de rejoindre un plus grand nombre de la population grâce à ses neuf émetteurs installés à travers le pays dont quatre de 50 kilowatts qui desservent de vastes périphéries rurales en même temps que des centres urbains. Pour favoriser équilibre et excellence, Radio-Canada s’est donnée comme politique première de concentrer ses ressources sur le développement des caractéristiques nationales et de chercher ensuite à obtenir quelques-unes des meilleures émissions présentées dans d’autres pays, et notamment de la Grande-Bretagne  et des États-Unis.[1] Cette formule, quoique satisfaisante, ne comble pas pleinement les attentes des Canadiens; en raison de la guerre, les nouvelles d’intérêt international prennent de plus en plus d’importance et la SRC se doit d’être à l’écoute dans une proportion plus importante de l’actualité mondiale.

Le 18 décembre 1939, une première équipe radiophonique composée d’un annonceur et d’un technicien s’embarque à bord d’un vaisseau amiral de la première division de l’Armée active. Son double mandat est d’assurer une information soutenue entre les troupes canadiennes cantonnées au Royaume-Uni et les auditeurs canadiens tout en contribuant au service radiophonique de l’Empire qui relève de la BBC. Grâce aux émetteurs d’ondes courtes de la BBC, les auditeurs du Canada peuvent recevoir plusieurs émissions dont celles réalisées par l’équipe canadienne d’outre-mer. Celles-ci galvanisent les auditeurs d’un bout à l’autre du pays et le directeur général des programmes de la SRC s’empresse, au début des années ’40, de détacher deux autres annonceurs et techniciens et d’expédier en même temps un car de reportage spécialement conçu pour la guerre et doté d’équipement portatif pour les reportages du front. Cette initiative permet à Radio-Canada d’ajouter à sa demi-heure hebdomadaire deux nouvelles émissions d’outre-mer régulières. De plus, l’équipe de reporters canadiens prête son concours à la BBC pour réaliser trois émissions hebdomadaires, d’une demi-heure chacune, destinées aux troupes canadiennes en Grande-Bretagne. Les militaires peuvent entendre d’ailleurs toutes les semaines un quart d’heure de nouvelles du Canada ainsi que dix minutes de nouvelles sportives transmises par un annonceur affecté à la station d’outre-mer. Au cours de la guerre, pas moins de quatre cars de reportage suivront les déplacements des troupes canadiennes à travers l’Europe, sans compter que les techniciens de Radio-Canada seront appelés à installer une puissante station d’ondes courtes à Brazzaville, en Afrique-Équatoriale française.

Le succès des émissions d’outre-Atlantique dû à l’action longuement concertée de la division des programmes et des services techniques démontre que les rouages de Radio-Canada sont restés assez souples pour s’adapter promptement à des besoins nouveaux. Il en est de même pour l’inauguration du service des nouvelles, le premier janvier 1941, qui comble du même coup les voeux des auditeurs canadiens qui demandent des bulletins d’information, des commentaires et des chroniques d’actualité en nombre croissant. Jusqu’à ce jour, les bulletins de nouvelles étaient presque tous rédigés par l’agence de Presse canadienne. Consciente de l’importance qu’il y a de promouvoir l’information sans bouleverser l’économie générale des émissions consacrées à la musique et au divertissement, Radio-Canada voit dans la création de ce service un instrument additionnel pour atteindre ses objectifs nationaux. Peu avant l’ouverture de ses deux salles centrales de nouvelles, l’une située à Toronto (service anglais), l’autre à Montréal (service français) ainsi que de ses salles régionales (Halifax, Winnipeg et Vancouver), Radio-Canada entreprend des pourparlers avec la Presse canadienne, la British United Press, la Associated Press, la United Press et la Reuters pour avoir accès à l’information de ces grandes agences de presse par téléscripteur. D’autres ententes permettent d’augmenter cet apport, comme celles conclues avec les pays d’Amérique latine pouvant relayer l’information sur ondes courtes à la station réceptrice d’Ottawa.[2] À la fin de l’année 1941, la SRC consacre plus de 20% de sa programmation aux nouvelles régionales, nationales et internationales et insère dans son plan général d’émissions deux fois plus de productions consacrées à la guerre.

L’engagement de Radio-Canada au niveau de la coopération internationale s’accroît considérablement au cours de la Seconde Guerre mondiale. Par une expérience et une production radiophonique accrues, la Société est en mesure de négocier certains échanges d’émissions avec les grands réseaux, de diffuser ses propres émissions dans d’autres pays tels la Nouvelle-Zélande ou l’Australie et de seconder d’autres centres de radiodiffusion comme celui des Antilles britanniques. Bref, la Société assume de nouvelles fonctions qui vont favoriser son entrée sur la scène internationale. Les lettres de noblesse qu’elle acquiert au cours de cette période s’accompagnent d’autres exigences: « de tous les grands pays commercialisés au monde, le Canada est le seul qui accuse un retard considérable sur le développement des ondes courtes. »[3] À l’instar de l’Afrique du Sud, le Bureau des gouverneurs ne dispose pas de pouvoirs suffisamment étendus pour lui permettre d’être libre de toute contrainte. Le 18 septembre 1942, un arrêté ministériel institue le Service International de Radio-Canada (SIR) qui sera exploité pour le compte du Canada par la Société et financé entièrement par une subvention distincte de l’État. L’année suivante, deux émetteurs de 50 kilowatts munis de trois antennes directionnelles sont construits près de Sackville (Nouveau-Brunswick) et le siège de ce nouveau service est établi à Montréal.

Les premières opérations d’essai ont lieu le 25 décembre 1944, et cela par une transmission quotidienne de trois heures lancée en Europe. Le 25 février 1945, date de l’inauguration officielle du service, le nombre d’heures de diffusion dépasse le cap des 50 heures par semaine. Les émissions proviennent toutes de Montréal et sont relayées par lignes terrestres jusqu’à Sackville; de là, elles sont diffusées à travers tout l’Europe. Lors de son inauguration, le SIR émet déjà en quatre langues (anglais, français, allemand et tchèque) et prévoit, dans un avenir prochain, ajouter des émissions en hollandais, danois, suédois, espagnol, portugais, slovaque et italien. Au cours des années ’50, d’autres programmes radiophoniques présentés en langue russe, ukrainienne, polonaise et hongroise viendront compléter l’éventail de cette production multilingue.

Pour connaître les véritables raisons qui ont motivé la création d’un service international sur ondes courtes, nous devons remonter en 1938, date à laquelle eut lieu la Conférence internationale de radiodiffusion au Caire. À cette époque, il y avait trois à quatre fois plus d’utilisateurs d’ondes courtes que ne le permettait la bande de fréquences. Dans les mois qui suivirent, l’Union Internationale de Radiodiffusion à Berne assigna à chacun des pays des fréquences spécifiques, et le Canada en obtint six, bien que le Bureau de Berne lui en ait réservé initialement neuf.[4] Le Canada qui tardait à utiliser ses fréquences en perdit quelques-unes au profit d’autres pays. L’alerte obligeait à réagir: plus l’on tardait, plus il serait difficile de réclamer sa part. Il fallait donc occuper le plus rapidement possible les fréquences que lui avait attribué le Bureau de Berne; les émetteurs de Sackville répondaient à cette urgente nécessité.

Dès 1937, Leonard W. Brockington avait attiré l’attention du gouvernement sur les avantages que le Canada pourrait retirer d’une telle station. Mais, le véritable artisan de ce projet national est, sans contredit, Augustin Frigon. L’expérience et l’estime dont il jouit ont favorisé ses démarches auprès du gouvernement qu’il presse d’agir promptement. Au cours de l’année 1939, il constitue un solide dossier sur ce projet en s’appuyant, entre autres, sur les aspects suivants: rapport d’études menées en Europe, devis estimatif de la station, appui des députés, des éditorialistes et des hommes d’affaire, rôle de la future station à l’échelle nationale et internationale, emplacement, personnel requis, etc. À cela s’ajoutent les raisons militaires qui découlent du conflit mondial: maintenir un contact avec les troupes canadiennes à l’étranger, assurer une information constante entre les pays membres du Commonwealth, contrecarrer la propagande allemande, etc. En temps de paix, on prévoyait que cette station deviendrait un outil indispensable pour stimuler les échanges commerciaux comme, par exemple, entre le Canada et les pays d’Amérique latine. À cet égard, on rappelait que les États-Unis avaient mis à profit ce nouveau médium dans leurs rapports avec ces pays. De plus, on espérait que la station viendrait combler un besoin auprès des populations francophones situées dans les Maritimes et dans l’Ouest du pays, lesquelles étaient privées de l’écoute française, le réseau d’ondes longues diffusant presque entièrement en langue anglaise. L’étude d’ingénierie menée par Augustin Frigon n’avait négligé aucun aspect national ou international. Qu’il s’agisse de l’emplacement à Sackville où les marais de Tantramar s’avèrent l’un des terrains les plus propices au monde à la diffusion sur ondes courtes, du rôle de ce médium vis-à-vis des valeurs démocratiques qui doivent être maintenues ou du message de réconciliation des deux races et des deux religions que le Canada était censé livrer aux autres nations, tous les aspects du projet ont fait l’objet d’une attention minutieuse.[5]

Canuel, Alain. « Augustin Frigon et la Radio Nationale au Canada. » Scientia Canadensis, volume 19, 1995, p. 29–50. doi:10.7202/800393ar (voir en ligne). Cliquez ici pour télécharger cet article en format PDF.

La mise en opération du service international ne réglait pas entièrement le problème de l’attribution des fréquences. Au plan national, la SRC avait dû retarder d’importants projets ne pouvant ainsi utiliser pleinement ses fréquences d’ondes longues. En outre, la ratification de l’Accord de la Havane, différé de quatre ans, permettait aux États-Unis de tirer pleinement profit de cette situation, les accords antérieurs à 1937 les privilégiant à cet égard. Peu avant la fin des hostilités, Radio-Canada met sur pied un second réseau national de langue anglaise: le réseau Dominion qui relie, dès lors, 34 stations privées d’un océan à l’autre à la station-clé de Toronto. C’est que les radiodiffuseurs indépendants revendiquent depuis longtemps un réseau privé parallèle aux réseaux français et anglais de Radio-Canada, dont celui-ci comptait 34 stations (6 de Radio-Canada et 28 stations privées affiliées) et celui-là, 13 stations (3 de Radio-Canada et 10 stations privées affiliées). Ils se plaignaient également de l’attitude de la Société qui, selon eux, retarde indûment l’autorisation d’augmenter la puissance émettrice, situation qui avantage les radiodiffuseurs privés américains.[6] Du reste, les propos tenus par l’Association des radiodiffuseurs canadiens (ARC) contiennent une part de vérité. La politique de Radio-Canada est officiellement établie depuis longtemps: toutes les stations de grande puissance du Canada doivent appartenir à son service national.

La guerre terminée, il est impérieux que la Société mette en œuvre ses projets les plus urgents visant à l’érection d’émetteurs puissants, car l’une des dispositions du traité de la Havane prévoit que les stations destinées à utiliser les fréquences assignées doivent être en cours dès 1949. D’une part, il faut protéger les ondes canadiennes contre certaines stations américaines très puissantes qui menacent d’occuper entièrement des fréquences partagées avec des stations canadiennes; et d’autre part, la SRC ne peut financièrement faire face aux dépenses élevées engendrées par une augmentation importante de la puissance de ses propres postes.[7] Peu avant l’échéance prévue par l’Accord, Radio-Canada fait construire deux émetteurs de 50 kilowatts chacun, l’un en Alberta (CBX) et l’autre au Manitoba (CBW). Au cours de la même période, la Société accorde aux stations CFRB (Toronto), CKLW (Windsor) et CKAC (Montréal) la permission d’augmenter leur puissance à 50 kilowatts alors que le règlement canadien stipule que toute station privée ne peut dépasser 5 000 watts.

Malgré des efforts soutenus pour compléter l’infrastructure nationale du réseau par l’addition d’émetteurs à haute puissance dans les endroits stratégiques du pays et d’émetteurs-relais pour atteindre à moindre coût les régions éloignées, la SRC est en butte à de constantes attaques. À peine vient-elle de réaliser la troisième et dernière phase de son projet initial, qu’elle se retrouve au banc des accusés. Dès les premières audiences du Comité parlementaire de 1947, l’ARC se plaint de la concurrence injuste de Radio-Canada; elle réclame une révision complète de la Loi canadienne dont l’abolition des fonctions réglementaires de la Société d’État, de même que la suppression de la redevance sur les récepteurs.[8] Même s’il est vrai que Radio-Canada est à la fois juge et partie pour tout cas litigieux impliquant un radiodiffuseur privé, cela ne remet pas en cause pour autant le processus démocratique. En recommandant la formation d’un Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion (aujourd’hui, le Conseil de Radiodiffusion et de Télévision Canadiennes [CRTC]), la Commission Fowler maintient même après 20 années d’existence de la SRC que:

…pour aussi longtemps qu’on puisse prévoir, nous continuerons d’avoir un seul régime de diffusion dans le cadre duquel seront intégrés tous les postes de radio et de télévision, publics et privés, actuels et futurs, réglementés et contrôlés par un organisme représentant l’intérêt public et relevant du Parlement.[9]

La querelle sur les buts ultimes du système canadien de radiodiffusion n’a jamais véritablement perdu de son ampleur. Depuis le 7 janvier 1926, date à laquelle l’ARC se réunit pour la première fois à Montréal afin de se pencher sur la Loi des droits d’auteurs que le Parlement s’apprête à amender, de nombreux désaccords l’ont opposé à l’action de l’État. De la Commission Aird (1928) à la Commission Massey (1949) en passant par la Commission canadienne de la radiodiffusion (1932) et les nombreux Comités parlementaires qui lui ont succédé, les radiodiffuseurs privés n’ont jamais craint de faire valoir leur point de vue à tous égards. Toutefois, les rapports de force entre les intérêts publics et les intérêts privés se sont exercés dans un esprit démocratique, et de ce point de vue nul ne saurait mettre en doute l’intégrité de la radio canadienne. Dès lors, il est de bonne guerre que l’ARC cherche à renforcer sa position au niveau de la radiodiffusion nationale et que l’État veille aux intérêts du pays. Cette dialectique fonde l’existence même de la radio canadienne à partir de laquelle la Commission Fowler (1955) émettra ses recommandations.

La radio M.F. qui fait son apparition après la Seconde Guerre mondiale suscite l’intérêt de tous. Les radiodiffuseurs privés voient en elle une source de revenus supplémentaires tandis que la SRC croit qu’elle peut « surtout servir, du moins au début, à l’amélioration du service local et, en même temps, au désencombrement de la bande ordinaire… »[10] À long terme, les visées des uns et de l’autre ne seront pas nécessairement incompatibles, puisque le gouvernement encourage les radiodiffuseurs privés à solliciter un permis de station M.F. et qu’il consent à la publicité sur les ondes. Le plan d’action qu’il élabore et les consultations régulières qu’il a avec le secteur privé sont caractéristiques des conditions d’évolution de la radio d’après-guerre. Certes, le deux partis ne peuvent toujours vivre en parfaite harmonie. Leurs divergences de point de vue en témoignent. Nonobstant, nous sommes témoins d’une société qui non seulement s’est dotée d’un système hybride capable de faire place aux compromis, mais qui privilégie un système susceptible  de répondre aux valeurs sociales et culturelles des deux peuples fondateurs. Une fois ces conditions essentielles remplies, c’est-à-dire lorsque l’épouvantail de la nationalisation – pour reprendre l’expression de la Commission Fowler – s’efface au profit d’une meilleure collaboration entre les secteurs public et privé et lorsque l’équité des services satisfait, dans des limites raisonnables, la population canadienne, la SRC peut enfin étendre son réseau dans le Grand Nord canadien, région de quelque 1 200 000 kilomètres carrés dont font partie l’archipel de l’Arctique supérieur, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et les zones septentrionales de toutes les provinces, à l’exception des Maritimes. Inauguré officiellement en 1958, le Service du Nord se veut l’aboutissement des projets mis sur pied au cours de la Seconde Guerre mondiale. Grâce aux améliorations techniques et à l’utilisation des émetteurs à ondes courtes de Sackville, ce service offrira, dès 1960, une programmation en inuktitut (langue esquimaude), en anglais et en français.

L’expansion que connaît la SRC au cours des années ’40 constitue une étape majeure dans le développement de la radio au Canada. La création, en 1944, du réseau Dominion qui s’ajoute à l’infrastructure du réseau anglais existant, le nouveau service international (SIR), inauguré officiellement en 1945, qui dote le pays d’un système transnational et la mise en opération, en 1946, des trois premières stations expérimentales M.F. à Toronto (VE9EV) et à Montréal (VE9FD et VE9CB) permettent de jauger, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, l’impact du système radiophonique canadien. D’autres actions, plus discrètes, n’en ont pas moins contribué à promouvoir l’idée du nationalisme qui vernissait la radio d’avant-guerre. Au cours des années ’40, le réseau radiophonique français accroît considérablement son rayonnement; l’augmentation de la puissance émettrice et l’affiliation de nouvelles stations au Québec viennent consolider la base centrale de ce réseau. Plus importants demeurent les efforts déployés pour desservir un plus grand nombre de minorités d’expression française en dehors de la province. Des stations privées du Nouveau-Brunswick, de l’Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta viennent se joindre au réseau français et des émetteurs-relais mis au point par la SRC sont installés au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse.[11] Dès lors, la Société peut transmettre d’Edmonton à Moncton des émissions réalisées en français et poursuivre un objectif d’égalité qu’elle souhaitait voir un jour se réaliser.

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

II – AFRIQUE DU SUD

Peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement sud-africain avait furtivement planifié l’achèvement de la station réceptrice à Panorama, située au Nord de Johannesburg, qui lui fut d’une très grande utilité au cours de la guerre. Celle-ci était pourvue d’un système à multiples fonctions appelé « diversity receiving station » qui servait, entre autres, à enregistrer instantanément toutes les émissions radiophoniques ennemies pour ensuite les transcrire et les télégraphier au ministère de la Défense. Les messages captés pouvaient être rapidement passés au crible, permettant ainsi au gouvernement sud-africain de contrôler et de traiter efficacement toute entrée d’information relative à la guerre. L’un des services les plus appréciés de la communauté culturelle anglophone fut certainement le fait que cette station demeurait en contact permanent avec la BBC et pouvait relayer un plus grand nombre de ses émissions. De plus, lorsqu’on envoya au début du conflit des troupes sud-africaines en Afrique du Nord, les parents et amis des combattants pouvaient recevoir des messages, et parfois en transmettre grâce à une unité mobile d’enregistrement qui suivait les déplacements des troupes. À coup sûr, les Afrikaners percevaient la construction de cette station comme un privilège additionnel, eux qui ne possédaient encore qu’un piètre réseau ‘temporaire’ en comparaison du nombre et des services du réseau anglais; et comme pour ajouter à cette déficience, les autorités militaires s’approprièrent l’émetteur de Robert Heights qui constituait avec celui de la ville du Cap, l’épine dorsale du réseau afrikaner.

Mis à part la station militaire de Panorama dont bénéficie directement la SABC, nous ne saurions parler de véritables progrès techniques au cours de la Seconde Guerre mondiale. La puissance totale des stations émettrices qui n’augmente que de 3.7 kilowatts, entre 1941 et 1945, est répartie ainsi:[12]

En contrepartie, la guerre provoque une hausse sensible des licences de réception passant de 250 000, en 1939, à 375 000, en 1945. Cette augmentation est principalement due au fait que la SABC complète au cours de cette période sa programmation quotidienne par divers reportages et qu’elle présente un bulletin de nouvelles à chaque heure du jour. Elle comble également son horaire en présentant des émissions diffusées en direct depuis Londres. Et pour la première fois de son histoire, la radio sud-africaine présente journellement une émission de 15 minutes en langue Xhosas, émission qui sera vue comme l’ancêtre de radio Bantu.[13]

Ces initiatives ne suffisent toutefois pas à masquer l’utilisation propagandiste de la radio par le Premier ministre Smuts qui profite de cet engouement de la radio pour livrer son message à la nation. Le 27 avril 1941, il s’adresse à la population sud-africaine dans un discours jugé des plus éloquents et des plus convaincants de sa carrière politique. Son allocution radiophonique se limite essentiellement à rallier le peuple à la cause des Alliés et à dénoncer le méfait des nazis qui jouissent de l’appui moral chez bon nombre d’Afrikaners. Smuts proclame que:

Depuis septembre 1939, sa volonté [Hitler et le parti nazi] de dominer le monde est marquée par le sang dans bien des pays libres. Le caractère de cette nouvelle organisation est clairement exprimé par l’asservissement de la majeure partie de l’Europe. Ses principes et son action sont vus comme une menace certaine des fondements de la civilisation libre de l’Occident.[14]

L’année suivante, le général Smuts intervient sur les ondes pour recruter de nouveaux soldats – puisqu’il n’y a pas de loi votée pour la conscription, les Afrikaners s’opposant catégoriquement à mener le combat aux côtés des Britanniques – afin d’appuyer l’unité militaire sud-africaine cantonnée à Tobrouk (Libye). Il s’adresse aux citoyens de tous les coins du pays en sollicitant leur appui pour fournir un contingent de 7 000 hommes dans cette région:

L’Afrique du Sud a de quoi être fière de son armée et de son effort de guerre; je suis persuadé que notre peuple ne laissera à aucun moment voir cet effort amoindri /…/ Plusieurs ont, jusqu’ici, été réticents [à collaborer] soit parce qu’ils ne ressentaient pas un besoin pressant, soit parce qu’ils ne partageaient pas les politiques de guerre de ce pays et qu’ils n’anticipaient pas de danger pour l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, aucun jeune patriote de ce pays ne peut persister dans une telle attitude. L’appel au service militaire est maintenant des plus urgents.[15]

Cet appel à la jeune nation sud-africaine est largement suivi et bon nombre d’employés de la SABC seront libérés de leur fonction pour se joindre aux forces armées. L’enrôlement du personnel de la Société, en grande majorité des anglophones, va permettre aux Afrikaners d’occuper les postes vacants et d’accroître ainsi leur influence à tous les niveaux administratifs de la Société d’État. Au moment où les Afrikaners prennent les rênes de la radio d’État, surgit une station pirate appelée Radio Liberté. Chaque soir, pendant une heure, cette dernière diffuse des propos mordants à l’égard des nationalistes (afrikaners) opposés à la guerre. Plusieurs suspectent fortement que Radio Liberté est opérée clandestinement par des membres anglophones qui occupent toujours des postes clés au sein de la Société d’État. Tout cela ne fait qu’empirer les relations de travail à la SABC et entretenir des sentiments d’antipathie.[16]

Conscient du danger que pose cette dualité politique à l’intérieur de la Société et de son propre gouvernement, Smuts agit avec circonspection lorsqu’il proclame des élections générales, le 7 juillet 1943. Comme le rapporte le journaliste Alexander Stewart:

Le résultat de cette élection demeure tout aussi important pour le monde entier que pour l’Afrique du Sud. L’Allemagne a pris conscience de sa portée puisque tout au long de cette campagne elle a transmis, chaque soir, deux heures d’émission depuis la station de Zeesen, située en Afrique du Sud, afin d’influencer le vote /…/ L’issue [de cette élection] se résume donc à la neutralité versus à la participation continue à la guerre.[17]

Par l’intermédiaire de la station Zeesen, la population sud-africaine pouvait être rapidement informée sur les déplacements ainsi que sur les gains et pertes de l’armée allemande. L’annonceur, Sydney Eric Holm, opérait cette station avec l’assistance des services secrets allemands. Grâce à cette précieuse collaboration, il pouvait suivre, commenter et analyser le déplacement des troupes sud-africaines dans les 24 heures qui suivaient leur départ. Son militantisme ne s’arrêtait pas là: les Alliés trouvèrent à la fin de la guerre des dossiers constitués de renseignements militaires détaillés du Bureau des Affaires extérieures de Berlin. Preuves à l’appui, Holm et ses collaborateurs sud-africains furent trouvés coupable d’avoir coopéré avec le ministère allemand de la Propagande.[18]

Au lendemain du conflit mondial, c’est toute la radio sud-africaine qui est remise en question; la période climatérique qu’elle vient de traverser est symptomatique des événements futurs et le gouvernement se doit maintenant d’agir. La question que se pose le public est de savoir si l’on doit « fermer ou réformer la Société ». Dans les conditions actuelles, de répondre le député Morris Alexander, la majorité de la population préférerait qu’elle soit fermée. Nous ne voulons pas, dit-il, de cette Société d’État que nous avons connue, et encore moins hériter de son système. Selon lui, le ministre responsable a perdu le contrôle de la situation: le Bureau des gouverneurs n’exerce ni influence, ni censure auprès des directeurs des stations qui dirigent cette affaire comme bon leur semble. Aucun rapport, précise-t-il, n’a été déposé en 1943 et 1944, si ce n’est celui de 1942 qui a servi de succédané.[19] Ces récriminations reflétaient un mécontentement général, mais soulignaient surtout la carence du gouvernement. Depuis la nationalisation de la radio en 1936, le gouvernement sud-africain n’avait pas véritablement cherché à aplanir les difficultés liées à la création du réseau afrikaner et à développer un plan d’ensemble capable de répondre aux attentes de la population en général. Le problème auquel faisait face le gouvernement n’était pas nouveau. En 1942, le révérend, C.W.M. Du Toit, pressait le ministre Clarkson d’intervenir afin que la SABC puisse offrir un service de nouvelles convenable et réorienter la programmation du réseau afrikaner.[20]

À présent, les dirigeants de la radio d’État, qui s’étaient peu soucié du public, faisaient face à un autre problème. La guerre avait favorisé un mouvement migratoire vers les villes, et conséquemment avait créé une demande de service en langue afrikaner. Techniquement, cela posait des difficultés; lorsque la SABC avait décidé, au début, de créer un réseau afrikaner, elle avait contourné le problème en réservant les ondes moyennes pour les villes et les ondes courtes pour les régions en périphérie. L’arrivée massive des Afrikaners dans les grands centres urbains obligeait à une nouvelle répartition des ondes moyennes; cela s’avérait difficile, compte tenu des limites techniques de l’équipement. [21] Le parti d’opposition national n’avait pas fini de multiplier les revendications. Voilà maintenant que le député Alexander s’en prenait à la SABC pour avoir délaissé les aborigènes et suggérait de leur donner « quelque chose qu’ils aimeraient entendre, quelque chose qui tienne compte de leurs coutumes et qui soit présenté dans la langue vernaculaire. »[22] Sans doute, les 15 minutes d’émissions présentées en langue Xhosas avaient-elles favorisé un désenclavement des régions où vivaient ces autochtones, mais le député nationaliste estimait que ce service devait être répandu dans toutes les communautés indigènes comme en Afrique centrale ou sur la Côte-de-l’Or (Ghana).[23]

Manifestement, ni le gouvernement ni la SABC n’étaient en mesure de donner suite à toutes ces demandes, d’où l’intention de former un Comité spécial pour étudier toutes ces questions et formuler les recommandations nécessaires tant au niveau de la réorganisation du Bureau des gouverneurs, de l’érection de nouvelles stations qu’à celui des coûts d’opération. Dans l’immédiat, l’expansion des réseaux et l’amélioration des services plaçaient la SABC devant une crise financière inévitable et ne lui laissait d’autre choix que cette alternative: ou bien hausser le coût des licences, déjà considéré comme le plus élevé au monde, ou bien trouver une autre source de revenus. Le gouvernement avait englouti pratiquement toutes les recettes de la Société pour subvenir aux nécessités de la guerre, l’exemple le plus probant étant sans doute celui de la station de Panorama. Le retour à la paix l’obligeait pour l’heure à reconsidérer la structure des réseaux en fonction des besoins nouveaux de la société.

La solution envisagée par le Bureau des gouverneurs favorisait l’introduction de la publicité. L’étude sur place des services commerciaux aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande démontrait à l’évidence la rentabilité de cette pratique. Le ministre des Postes, J.W. Mushet, demeurait convaincu que ce système était favorable pour l’Afrique du Sud d’autant qu’il devait être contrôlé par la Société. Les demandes d’exploitation commerciale de la radio étaient nombreuses et le public semblait favorable à cette proposition « puisqu’il y avait de fortes chances que ce service soit limité aux régions peu peuplées comme c’était le cas dans les autres pays. »[24] La réalisation de ce projet ne devait interférer d’aucune façon avec les réseaux anglais et afrikaner qui devaient conserver un caractère non commercial. Le ministre Mushet décida d’implanter un troisième réseau et de réexaminer le plan de développement initial. Plutôt que de construire de nouvelles stations pour accommoder les réseaux existants et de créer parallèlement d’autres stations commerciales, ce dernier estimait que l’on devait procurer aux stations existantes l’équipement nécessaire pour opérer sur la base d’un triple réseau.

En 1947, la SABC projette « de remplacer ses 15 émetteurs par 36 autres nouveaux dont la puissance globale doit atteindre 150 kilowatts.[25] Du même coup, elle modernise ses studios et construit de nouveaux édifices, satisfaisant ainsi aux exigences les plus sévères de ce plan. L’année suivante, cinq nouveaux émetteurs de type AM sont installés respectivement à Pretoria, Johannesburg, Durban, Bloemfontein et Port Elizabeth. Chacun de ces émetteurs possède une longueur d’onde spécifique qui doit lui permettre de rayonner sur une distance de plus de 150 kilomètres et de ne pas interférer. La mise en service du réseau commercial, mieux connu sous le nom de Springbok Radio, ne s’effectuera pas avant le 1 mai 1950; l’expansion complète, voire nationale, de ce réseau dont les premières opérations ont débuté au Transvaal ne sera achevé que 18 mois plus tard, soit le 1 octobre 1951. La réalisation de ce vaste projet national permet à la SABC d’accroître ses revenus, et surtout le nombre de ses auditeurs: entre 1945 et 1950, le nombre de licences d’écoute passe de 373 411 à 554 865, ce qui représente une augmentation de près de 50%. Cette progression offre un crédit suffisant à la SABC pour entamer une phase plus complexe de son plan de développement. L’Afrique du Sud veut désormais rayonner au plan international et offrir à ses auditeurs l’opportunité de s’enquérir des nouvelles du monde à partir de son propre réseau.

En 1949, le ministre des Postes, T. E. Dönges, prend les dispositions nécessaires pour amender la Loi de 1936 qui ne permet pas à la SABC de dresser un émetteur en dehors du pays. En d’autres termes, la Société n’a pas le pouvoir légal de diffuser ses émissions dans d’autres pays et cette situation doit être corrigée si, comme le prétend le ministre, l’Afrique du Sud veut jouer un rôle plus actif dans le développement de ce continent. Le Bill qui est présenté en seconde lecture à l’Assemblée nationale, le 9 mars 1949, élargit les pouvoirs de la Société, notamment par l’article premier qui prévoit « d’entreprendre à la demande du ministre les démarches nécessaires afin que les auditeurs d’autres pays puissent capter ses émissions. »[26] Dès la promulgation de la nouvelle Loi, le 8 avril 1949, la SABC met en service une station expérimentale à ondes courtes située à Paradys, près de Bloemfontein. Le premier rôle de cette super-station est de diffuser au sud-ouest africain (aujourd’hui, la Namibie) et d’irradier simultanément dans tous les pays les émissions qui proviennent des trois réseaux et qui sont diffusées sur trois longueurs d’onde différentes. En décembre 1950, la station pourvue de nouveaux émetteurs inaugure un service de diffusion international (Africa Service). Qui plus est, elle vient de solutionner un problème commun à bien d’autres pays: l’insuffisance des longueurs d’onde, courte et moyenne. Les perturbations atmosphériques et la superficie du pays ont été, jusqu’à présent, les principaux facteurs responsables de la portée limitée des ondes. L’installation d’émetteurs dans différents centres du pays n’a pu, jusqu’ici, desservir convenablement toutes les régions périphériques. Pour couvrir adéquatement certains secteurs, il aurait fallu multiplier les émetteurs dont les fréquences et l’Afrique du Sud, comme les autres pays du reste, ne disposait, en vertu des conventions internationales, que d’un nombre limité de fréquences. La station de Bloemfontein située presque au centre du pays vient corriger cette lacune avec ses neuf émetteurs ultra-puissants et va même rendre possible, quelques années plus tard, la diffusion d’émissions radiophoniques en fréquence modulée (FM) et celle d’émissions télévisées.

En même temps qu’elle projette de rayonner au plan international par l’intermédiaire des ondes courtes, la SABC manifeste également son intention de constituer son propre service de nouvelles. Cette décision remonte au mois d’août 1949, alors que le Bureau des gouverneurs informe la BBC qu’à partir du 1 janvier 1950, elle ne relayerait plus les nouvelles en provenance de Londres. Certains commentaires émanant de la presse écrite attribuent cette décision au fait que la BBC témoigne d’un esprit partisan en présentant de larges extraits des discours de l’ancien Premier ministre Smuts.[27] Sans doute, le Parti nationaliste porté récemment au pouvoir a-t-il cautionné l’idée de ce projet, mais la Société soutient publiquement qu’elle désire mettre sur pied son propre service de nouvelles, attendu que les politiques de la BBC diffèrent de celles de la SABC.[28] Malgré des efforts soutenus, le nouveau service d’information n’amorcera officiellement ses activités que le 17 juillet 1950.

Le caractère nationaliste de la radio sud-africaine demeure fortement typé. La radio commerciale n’est qu’un exemple de l’intérêt accordé au développement d’autres systèmes et l’inclination particulière que montre l’Afrique du Sud pour les modèles canadien, australien et néo-zélandais ne trompe pas. La maturité que les filles de la mère patrie ont acquise entre les deux guerres dénote, à un second niveau de lecture, une influence réciproque qui tient compte davantage de leur cheminement autonomiste que de leur filiation maternelle. Cependant, une telle indépendance ne s’acquiert que progressivement et l’influence culturelle est peut-être le dernier vestige de la grandeur impériale qui subsiste longtemps après que les pays colonisés ne soient débarrassés du joug politique de la Grande-Bretagne.

À maintes reprises, le Canada a joué un rôle de premier plan dans l’acquisition d’un statut d’indépendance et a été salué comme un précurseur auprès des pays membres de l’Empire. La nationalisation de la radio en 1936 de même que la création d’un réseau français dans ce pays ne pouvaient laisser l’Afrique du Sud indifférente. Le modèle de la radio canadienne ne pouvait toutefois s’appliquer intégralement, eu égard aux particularités sociales, économiques et politiques qui ressortissent à l’Afrique du Sud. Le réseau afrikaner créé, lui aussi, en 1937 n’a hérité d’aucune station privée et ne s’étend encore moins sur une seule province comme au Québec. Par contre, les réseaux afrikaner et français font appel à une identité culturelle solidement enracinée dans le terroir et n’expriment aucune ambiguïté vis-à-vis de leur appartenance. Évidemment, cela implique qu’ils doivent compter sur leurs propres ressources culturelles pour assurer la viabilité du réseau qu’ils veulent ‘autogène’ et singulier. Avant d’assumer pleinement son rôle social, il était indispensable que la radio afrikaner dispose d’un appui politique suffisant pour se développer, du moins techniquement, dans des conditions analogues à celles du réseau anglais.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le réseau afrikaner est non seulement anémié par les besoins militaires pour lesquels il a dû céder un de ses principaux émetteurs, mais également par les tergiversations politiques qui ont contribué à maintenir sinon à élargir l’écart entre les deux réseaux. Corrélativement, nous ne pouvons parler du réseau afrikaner sans nous référer aux Afrikanders eux-mêmes qui sont la raison d’être de son existence. Or, le déclenchement du conflit mondial provoque une réorganisation des communications nationales depuis que Smuts a donné son appui formel à la Grande-Bretagne. Même si d’emblée les Afrikanders ne sont pas sympathiques à la cause britannique, ils doivent obtempérer aux ordres et se soumettre aux mesures de guerre. L’utilisation militaire de l’émetteur de Robert Heights est donc entièrement justifiée tout comme la construction de la station à Panorama.

En nous appuyant sur cette logique, nous pouvons certes mieux comprendre le rôle de la radio comme instrument de cette guerre, mais il reste qu’au plan national ces décisions peuvent avoir de profondes répercussions. À supposer que le réseau anglais ait été amputé d’un de ses principaux émetteurs et que le réseau afrikaner ait hérité de la station de Panorama, cela aurait-il véritablement réduit l’inadéquation entre les deux réseaux?  La situation de la radio en 1945 aurait-elle été la même, puisqu’en somme la guerre ne fait aucune distinction entre réseau afrikaner et réseau anglais?  Cela aurait-il contribué à modifier les perceptions et les comportements des deux communautés culturelles?  Au fond, toutes ces questions demeurent sans fondement si nous ne cherchons pas à les situer par rapport au contexte politique d’après-guerre qui se veut profondément nationaliste. Dans cette perspective, le nationalisme ne se définit plus uniquement comme l’exaltation ou la détermination des deux communautés culturelles à vouloir revendiquer pour elles-mêmes ce qu’elles considèrent chacune comme des droits fondamentaux; cette affirmation s’actualise également au moyen d’autres nécessités fondées sur un consensus donné. Dès lors, le nationalisme d’après-guerre ne peut plus être saisi et interprété sur la base des dichotomies central/périphérie ou anglais/afrikaner. La politique de ségrégation, dite apartheid, renvoie à la dualité européen/non européen qui introduit une nouvelle dimension, et de ce fait pose différemment la question du nationalisme et de la radio sud-africaine.

Les limites de notre étude ne nous permettent pas de développer cet aspect en profondeur. Cependant, l’exemple de Radio Bantu, créée en 1953 pour les populations indigènes, soulève quelques interrogations. Était-ce là une mesure concrète faisant suite aux déclarations du député nationaliste Alexander qui, le 12 mars 1945, revendiquait ce droit de la radio autant pour les Européens que pour les non-Européens?  Si tel est le cas, pourquoi avoir formé un Bureau des gouverneurs distinct de celui de la SABC composé de cinq personnes de race blanche?  Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’offrir un service permanent aux millions d’indigènes de ce pays?  Certains anticipaient des problèmes financiers, tandis que d’autres soulevaient des difficultés techniques. Par contre, peu s’interrogeaient sur le rôle culturel que pouvait jouer la radio auprès de ces populations autochtones dont la majorité ne savait ni lire ni écrire.[29]

III-  ARGENTINE

L’ère péroniste que les radiodiffuseurs qualifient encore aujourd’hui de « el ciclo monopolio y la censura » contraste vivement avec la période d’avant-guerre où les lois et règlements laissaient toute latitude aux propriétaires des stations radiophoniques. Le Comité d’étude de 1939 concluait à la nécessité de restructurer le réseau argentin, d’offrir une formule mieux adaptée aux besoins du pays afin de privilégier un plus grand rayonnement et une meilleure qualité de la programmation. L’avènement de la Seconde Guerre mondiale allait momentanément retarder toute mise en oeuvre de ces recommandations. De plus, il était prévisible, avec tous les bouleversements politiques internes qui accablaient le peuple argentin à cette époque, que la conjoncture politique décide du sort de la radio. L’Argentine qui a vu défiler à la présidence les Ortiz, Castillo, Rawson, Ramirez et Farrell au cours du second conflit mondial, était secouée tous azimuts: l’instabilité politique internationale et nationale s’accompagnait d’un exode massif de la population argentine vers les villes, et plus particulièrement vers Buenos Aires, vidant ainsi les campagnes et l’intérieur du pays. Cette mutation sociale allait renforcer le pouvoir de la radio d’après-guerre comme instrument de conditionnement culturel.

Peu avant l’entrée en scène de Juan Domingo Perón, des membres du gouvernement d’Eldomiro J. Farrell furent chargés de rédiger la première réglementation organique pour les services radiophoniques. Cette réglementation est contenue dans le Manual de Instrucciones para las Estaciones de Radiodifusión, approuvé par décret sous le gouvernement de Perón (# 13.474/46); celle-ci entrera en vigueur le premier juin 1946. Les radiodiffuseurs privés savaient pertinemment que le gouvernement s’engageait irrémédiablement sur la voie de l’étatisation, puisque le consensus social lui était acquis, mais ne se doutait probablement pas de l’ampleur qu’allait prendre la nationalisation de la radio. D’emblée, les résolutions soumises à l’Assemblée nationale au cours de l’été 1946 rejoignaient la tendance d’autres pays, à savoir que « l’État devait intervenir avec tout le pouvoir dont il disposait pour assumer la direction de cet important service public. »[30] La première enquête réalisée par la direction  générale des Postes et Télécommunications à travers le pays (résolution # 2077-S, 17 mars 1945) arrivait à point nommé. La conclusion à laquelle aboutissait le Comité formé à cet effet fondait la nécessité de la nationalisation de la radio sur la base des responsabilités d’ordre moral, culturel et économique qui incombait au gouvernement élu et des attentes du public.

L’initiative de cette vaste étude menée à travers plus de 300 villes et localités du pays revenait à la sous-commission de la Culture, présidée par le directeur général des Postes et des Télécommunications. Des questionnaires furent distribués dans tous les secteurs de l’activité culturelle, sociale et économique. De nombreuses personnes furent interrogées sur leurs préférences musicales, sur leurs intérêts pour des émissions parlées (conférences, radio-théâtres, récits divers…) et sur de nombreux aspects touchant la radio. La compilation des résultats fut effectuée selon la catégorisation suivante des répondants: 1) les professionnels; 2) les intellectuels, journalistes, enseignants et étudiants; 3) les employés et les ouvriers; 4)  les commerçants et les industriels; 5)  les maîtres de maison (propriétaires, fermiers, métayers…); 6) les gens de la vie sociale (artistes, musiciens, interprètes…). Ces catégories étaient ensuite regroupées selon un découpage géographique précis: 1) la capitale fédérale; 2) les provinces de Buenos Aires, Santa Fe, Córdoba, Corientes, Mendoza, San Juan, Tucuman, Entre Rios, San Luis, Santiago del Estero, La Rioja, Catamarca, Salta et Jujuy; 3) les gouvernements de La Pampa, Chaco, Neuquen, Formosa et Misiones; 4)  et enfin, les territoires du Sud que sont Rio Negro, Chubut, Santa Cruz et Terre-de-Feu.

Tous les aspects de la radio furent scrupuleusement examinés et firent l’objet de remarques critiques. Par exemple, la catégorie dite professionnelle de la province de Santa Fe souhaitait, entre autres, que l’on intensifie la connaissance de l’histoire et des traditions du pays; qu’il n’y ait pas de réclames (publicitaires) sur ondes courtes; que l’on coordonne les différentes activités reliées à la radio diffusion; que l’on soigne le langage sur les ondes, etc. Chaque personne interrogée pouvait donc s’exprimer librement sur différents aspects susceptibles d’être corrigés ou améliorés. Dans l’ensemble, l’enquête gravitait autour de la culture nationale et c’est pourquoi la nationalisation de la radio devait, en principe, rehausser cet intérêt.[31]

À l’arrivée au pouvoir de Perón, « la radio passe aux mains de l’État, et plus exactement aux mains d’un gouvernement qui exploite ces stations à des fins politiques partisanes et qui s’en sert pour transiger avec des personnes du milieu radiophonique qui demeurent en situation de pouvoir. »[32] Comme l’État ne peut, dans l’immédiat, s’approprier toutes les stations, son premier geste sera d’exercer une censure par une série de règlements, 307 au total, qui dictent « le contenu des émissions, la façon dont un texte doit être présenté et même les commentaires qui servent à introduire ou à clôturer une émission. »[33] La radio devient littéralement muselée par la censure et les réactions parfois vives, parfois posées, n’ébranlent aucunement les dirigeants politiques. LR3 Radio Belgrano, l’une des plus importantes stations de ce pays, est contrainte de suspendre pour un temps indéterminé ses émissions après avoir diffusé des opinions contraires au discours du général Perón. D’autres radiodiffuseurs protestent en gardant le silence: ni présentation orale, ni commentaire d’aucune sorte. Rien n’y fait. Un Président de la trempe de Perón ne se laisse pas intimider aussi facilement; même son épouse, Eva Duarte, s’ingère politiquement dans cette sphère d’activité, allant jusqu’à contrecarrer les décisions de certains fonctionnaires de l’État. Les radiodiffuseurs privés ne sont pas au bout de leurs peines. Les mesures du dictateur vont devenir encore plus radicales.

Dans une note adressée, le 11 septembre 1947, à Miguel Miranda par l’ex-administrateur des Postes et Télécommunications, Oscar L. Nicolini, il est fait mention d’une offre de vente pour le moins étonnante: Jaime Yankelevich, propriétaire de LR3 Radio Belgrano, est disposé à céder au gouvernement, moyennant la somme de 16 millions de pesos, le réseau complet de ses stations radiophoniques enregistré sous le nom de Radio Belgrano y Primera Cadena Argentina de Broadcasting Sociedad Anonima Comercial e Industrial. Selon l’auteur du communiqué, cette offre de vente annoncée officiellement le 16 août 1947 satisfait un besoin impérieux de l’État pour « des raisons élémentaires de défense nationale et de valeurs spirituelles. »[34] Les autorités du régime péroniste ne s’en cachent pas: le plan (quinquennal) mis de l’avant au début de 1947 prévoit l’absorption totale des stations radiophoniques à caractère privé. Le projet de Loi soumis à l’Assemblée nationale, le 23 septembre 1947, est, sur ce point, explicite: la section VII, articles 19 et 20, portant sur le service d’exploitation privée (commercial) stipule que « dorénavant, l’État n’accordera une licence d’opération qu’aux stations faisant partie des trois réseaux nationaux et que les permis octroyés aux autres stations avant la promulgation de cette Loi deviendront caducs. »[35]

L’acquisition, le 14 octobre 1947, du réseau LR/ Radio Belgrano, de la Voz del Aires Sociedad Anonima, de Radio Argentina Sociedad Publicitaria et de LV4 Radio San Rafael n’est que le prélude d’une vaste opération gouvernementale entachée de corruption et de manoeuvres d’intimidation. Les irrégularités commises lors de cette transaction, comme celle de fixer le prix par simple accord des partis sans avoir préalablement procédé à un inventaire systématique et sans avoir confronté les inventaires, s’expliquent mal surtout que l’IAPI agissait comme mandataire de l’administration générale des Postes et Télécommunications.[36] Ce qui apparaît encore plus troublant dans les transactions effectuées entre 1946 et 1950, ce sont les preuves irréfutables qui démontrent que des proches de Perón ont usurpé les droits des radiodiffuseurs privés. Au cours de l’année 1948, l’une des plus importantes agences de presse d’Argentine, l’Editorial Haynes, cède 51% de ses actions à Orlando Maroglio qui agit pour le compte de Miguel Miranda qui, à son tour, les auraient concédées à Eva Perón. Quelques temps après, l’Editorial Haynes est vendu intégralement à une association d’entreprises dirigée par Vincente Carlos Aloé, secrétaire administratif à la Présidence de la Nation.

L’exploitation des stations radiophoniques par l’État sous le régime péroniste soulève de vifs mécontentements. Sachant qu’ils s’exposent à des ennuis certains s’ils s’objectent ouvertement aux politiques du dictateur, les opposants au régime trouvent peu de tribune pour exprimer leur insatisfaction. Mais, il faut toute de même souligner le courage de quelques-uns qui ont dénoncé ce profond malaise. Moisés Lebensohn, président de l’Union civique radicale, déclare à l’occasion de la Convención  Reformadora de la Constitución Nacional de 1949 que les stations radiophoniques « furent acquises par l’État sans autorisation législative, puis concédées à des sociétés anonymes qui se sont faites discrètes dans l’appareil administratif du régime pour en retirer de plus grands bénéfices et pour contrôler cet élément vital à l’information et au jugement du public. »[37] L’action dirigée contre le gouvernement de Perón par la Asociación Internacional (Interamericana) de Radiodifusión (AIR) fit sans doute un grand éclat en alertant l’opinion publique internationale. Cet organisme récemment formé regroupe les radiodiffuseurs privés des trois Amériques, et d’entrée de jeu accorde une attention toute spéciale au dossier de la radiodiffusion argentine.

En mars 1947, l’AIR considère attentivement l’annulation des permis d’opération des stations LV II (Radio del Norte) et LV12 (Radio Aconquija). Des démarches sont entreprises auprès de la Asociación de Radiodifusoras Argentinas (ADRA) pour élucider cette question. La réponse qui leur est formulée est simple: cette annulation ne s’explique que par des motifs purement politiques. L’ordre de suspendre les émissions de Radio Belgrano, du 5 juin au 2 juillet 1947, pour avoir diffusé « une émission clandestine (sic) qui contenait des propos offensants envers son excellentissime, le senor Président Juan Perón » provoque, une seconde fois, l’indignation de l’AIR.[38] Quelques jours plus tard, les principaux représentants de l’association se rendent à Buenos Aires pour y rencontrer Jaime Yankelevich qui leur expose son cas et leur demande d’intervenir. Quelques semaines s’écoulent avant que le Conseil de direction de l’AIR n’assiste à la Conférence mondiale des Télécommunications pour soumettre aux membres de cette assemblée le cas de l’Argentine. Une résolution approuve l’envoi d’une lettre au général Perón, déplorant la situation des radiodiffuseurs privés argentins et lui demandant d’entamer les démarches nécessaires afin de venir en aide à leurs collègues argentins.

Toute cette agitation n’aura pas suffi à modifier l’attitude intransigeante du gouvernement argentin. En août 1947, l’AIR est informée que le ministère des Postes et Télécommunications va se porter acquéreur des stations privées du réseau LR3 Radio Belgrano. Cette future prise de contrôle va produire un effet boomerang dont l’AIR aura du mal à se remettre. L’offre de vente qui succède de quelques semaines la suspension temporaire de LR3 Radio Belgrano représente assurément une épreuve de force entre les radiodiffuseurs privés et le gouvernement. Cependant, la transaction, comme nous l’avons souligné précédemment, fait l’objet d’accommodements. Oscar Nicolini reconnaît que les 15 millions de pesos offerts à Jaime Yankelevich représentent une somme élevée, mais le gouvernement semble disposé à payer le prix, ne serait-ce que pour briser le monopole privé, rencontrer ses objectifs immédiats ou se prémunir contre l’influence de l’AIR à l’échelle internationale. La situation d’après-vente semble tout autant favoriser Yankelevich qui assume la fonction de Director General Coordinador pour laquelle il reçoit 10 000 pesos annuellement et qui avoue n’avoir jamais tant gagné d’argent avec les 10% qu’il retire des recettes provenant des émissions dont il a la responsabilité administrative.[39] Il ne faut donc pas s’étonner de ce que Yankelevich, également président de l’ADRA, se présente devant l’AIR, le 20 février 1948, et qu’il se déclare satisfait des conditions offertes par le gouvernement; ou encore de ce que le président Perón et Yankelevich se rencontrent, le 25 février 1948, et fassent parvenir une note à l’AIR en précisant que les informations sur le cas de l’Argentine ne correspondent pas à la réalité, que l’on a exagéré les faits et que l’on a conjecturé l’intervention de la police argentine.[40]

À l’été de 1948, lorsque le Conseil de direction de l’AIR se réunit à Montevideo, puis à Buenos Aires, l’ADRA a déjà pris ses distances. La déclaration conjointe entérinée à Buenos Aires par les délégués de l’AIR condamne l’attitude de l’ADRA – cette dernière affirme que jamais l’État n’a mieux protégé la radio au pays et qu’ils n’ont joui d’autant de liberté que maintenant. Ayant pris connaissance de la déclaration conjointe des délégués, le ministre argentin des Relations extérieures, Juan Atilio Bramuglia, rend public le document. Dans son emportement contre le nouveau président de l’AIR, il professe que le gouvernement argentin ne saurait tolérer que des étrangers viennent se mêler des politiques internes du pays. Le président de l’AIR, le senor Mestre, essaie tant bien que mal de rétablir la situation en précisant que la déclaration conjointe ne visait aucunement le gouvernement ou le peuple, mais bien les stations radiophoniques argentines. Les médias s’emparent de la nouvelle et bientôt toute la presse argentine s’indigne contre l’AIR, et plus particulièrement le senor Mestre. L’opinion publique argentine acquiert du crédit dans la presse internationale, et voilà que toute cette affaire se retourne contre l’AIR que l’on soupçonne fortement d’avoir outrepassé son mandat.

La création, en 1949, du Servicio Internacional Radiofonico Argentino (SIRA) dont la station LRA Radio del Estado assume la diffusion des émissions sur ondes courtes ne fait pas que mettre en valeur le bien culturel du pays. Un tel service projette en même temps l’image d’une Argentine qui veut faire connaître « toute la vérité de son magnifique présent » pour reprendre l’expression de son directeur, Humberto A. Rosil.[41] Pour l’auditeur étranger, il devient difficile d’évaluer avec mesure la situation de la radio argentine qui peut claironner sa réussite et faire passer ses messages de propagande. L’illusion est d’autant plus forte que les premières années du régime péroniste sont marquées par une politique de largesse, laissant croire à une aisance et à une facilité du devenir national. Les véritables effets de la politique dictatoriale ne commencent à être connus de l’opinion publique internationale qu’après 1950, c’est-à-dire au moment où le pouvoir de Perón commence à s’effriter et où les contradictions internes ne cessent de se multiplier. La radio argentine entraînée dans le giron péroniste commence, elle aussi, à être en proie à des contradictions. La mort de Yankelevich, en 1952, rend plus transparente les irrégularités de la gestion d’État et « les fonctionnaires compromis conviendront qui leur est nécessaire de se doter de certaines apparences de légalité. À cet effet, le 13 octobre 1953, la Loi 14.241 est promulguée, laquelle établit une nouvelle organisation des services.[42]

L’action répressive qu’exerce le gouvernement Perón sur la radio soulève une interrogation sérieuse. La radio argentine d’après-guerre se présente-t-elle comme la résultante d’un pouvoir dictatorial ou conserve-t-elle encore certains aspects de son évolution antérieure?  L’une des premières distinctions à établir est sans doute de considérer l’ère péroniste comme un second point de départ de la radio argentine. La Seconde Guerre mondiale qui a favorisé une remise en question sinon une orientation nouvelle de la radio sud-africaine et canadienne n’a pu, dans le cas de l’Argentine, parvenir au même résultat. Par exemple, l’utilisation des ondes courtes à des fins de diffusion internationale n’apparaît que beaucoup plus tard en Argentine; il en est de même pour la nationalisation de la radio. Par contre, l’ère péroniste a provoqué une foule de changements, positifs et négatifs, qui ont marqué pour des décennies à venir la destinée de la radio argentine; tout appui antérieur à cette époque semble donc suranné pour expliquer certaines réactions ou mouvements contemporains, et particulièrement les organismes voués à la radiodiffusion ou à la défense des droits de la personne et de la liberté d’expression (Consejo para la Consolidación de la Democracia, Comité de Defensa de la Democracia, etc.).

Cette tendance à la libéralisation n’est pas unique à l’Argentine. Les pays d’Amérique latine qui ont souvent eu pour modèle ce pays ont également ressenti son absolutisme. La restriction des droits politiques et civils de la radiodiffusion en Amérique latine, soutient Raul Aicardi, s’est aggravée à partir du gouvernement de Perón, et depuis lors n’a cessé de s’amplifier de façon alarmante jusqu’à aujourd’hui. Il précise, en outre, que la radio en Amérique du Sud est soumise à la pression ouverte des gouvernements, et par conséquent qu’elle se trouve en situation de conflit; ce problème doit être résolu, ajoute-t-il, avant que ne se perdent les valeurs pour lesquelles la radio s’est battue depuis le début.[43]

L’influence de la radio argentine en Amérique latine fait voir un profond malaise. Aussi, ne peut-on s’étonner que la contradiction du péronisme, consolidation des valeurs spirituelles de la nation d’une part, suppression de la liberté d’expression d’autre part, ne finisse par éclater. Cela suffit à comprendre que la radio argentine d’après-guerre ne pouvait s’exprimer pleinement à travers sa nationalisation, puisqu’elle était privée d’un élément essentiel: la jouissance des prérogatives qui garantissent la liberté de ses choix, telles la liberté d’opinion et la liberté de presse.

Conclusion

L’idée de nationalisation que l’on ne saurait dissocier de la souveraineté d’une nation ne doit toutefois pas enfreindre le droit interne du pays et le droit international. Ces limites dans lesquelles s’inscrit la nationalisation de la radio reposent sur des considérations fondamentales qui relèvent du pouvoir de direction, ou du moins d’orientation de l’État. Or, il arrive que la prise en charge de la radio par l’État se fasse au préjudice de la collectivité à laquelle ce système appartient; c’est le cas de l’Argentine où les droits et les libertés des individus ont fait place à une autorité arbitraire et oppressive. Mais, il faut bien admettre que le régime dictatorial auquel est soumise la radio argentine précipite son développement. Lorsque nous voyons la rapidité avec laquelle d’autres secteurs de l’activité économique de ce pays ont été nationalisés via l’IAPI, nous ne pouvons guère nous étonner que la radio subisse le même sort, d’autant plus qu’elle se veut un instrument de propagande. La dictature péroniste en subordonnant la radio à des motifs politiques va cependant causer des torts presque irréparables qui, nous l’avons vu, vont ressurgir avec plus d’âpreté longtemps après que le régime soit aboli.

La nationalisation de la radio dans un contexte démocratique, indissolublement liée à l’idée de liberté, n’en modifie pas moins la répartition des pouvoirs, et conséquemment met en conflit les protagonistes que sont l’État et les radiodiffuseurs privés. Dans le cas de l’Afrique du Sud et du Canada, les gouvernements respectifs n’excluent pas complètement l’entreprise privée du processus de nationalisation. L’élimination ou l’absence totale d’intérêts privés comme en Grande-Bretagne n’est pas absolument nécessaire pour que le pouvoir appartienne réellement à l’État. La formule bipartite (Société mixte) que privilégient les gouvernements canadien et sud-africain ne doit pas remettre en cause le caractère essentiellement collectif de cette entreprise. L’actualisation de ce projet repose sur un idéal national même si parfois il reste difficile à atteindre.

Dans les années ’30, de dire A.W. Johnson, président de la SRC, les Canadiens ont fondé la Commission canadienne de la radiodiffusion, puis la Société Radio-Canada, pour qu’existe au Canada un service de radiodiffusion à la fois fort et indépendant du mercantilisme qui dominait les stations privées américaines. Cette déclaration met en lumière un problème culturel majeur (des Canadiens anglais?) que le président de la Société identifie comme le danger d’américanisation de la radio.[44] Selon lui, l’invasion de la culture américaine ne constitue qu’un élément de la double crise canadienne à laquelle fait face la radiotélévision des années 1970. L’autre problème demeure tout aussi évident, puisqu’il s’agit de celui des deux solitudes. La radio canadienne, en tant qu’instrument national, n’a pu, aux dires du président, résoudre cette contradiction interne et externe qui la caractérise.

L’exemple de la radio canadienne pourrait, mutatis mutandis, s’appliquer à celui de l’Afrique du Sud. Le problème externe pourrait être identifié à celui de la culture britannique tandis que la faille interne ferait apparaître le problème entre les deux communautés, anglaise et afrikaner. Parce qu’ils possèdent des traits spécifiques communs, l’Afrique du Sud et le Canada font davantage ressortir des caractéristiques nationales liées aux origines de ces peuples ou encore au contexte historico-politique dans lequel ces pays ont évolué. Au-delà des rapports qui ressortissent à la relation centre/périphérie, ne devrions-nous pas chercher d’autres causes profondes qui viendraient nous éclairer sur cette dialectique propre à la nationalisation de la radio en Argentine, au Canada et en Afrique du Sud, ou si l’on veut, chercher à évaluer la nationalisation de la radio par rapport au devenir et non au passé de ces peuples?  Les propos qu’avancent Paul J. Deutschmann et ses collaborateurs jettent, selon nous, une lumière nouvelle sur cette question:

Tous ces peuples [d’Amérique latine] ont comblé leur retard dans une révolution d’attentes grandissantes, dans une lutte pour améliorer leur standard de vie. Tous sont d’avis que leur façon de vivre traditionnelle est inadéquate vis-à-vis des tâches et des responsabilités auxquelles ils sont confrontés. Tous, du moins jusqu’à un certain point, veulent se tourner vers le mode de vie industriel occidental avec sa prospérité matérielle pour les familles moyennes. Au même moment, ils tendent à rejeter certaines caractéristiques de la culture occidentale et voudraient, de cette manière, atteindre cette modernisation et en même temps conserver certains aspects de leur culture qu’ils considèrent comme supérieure. Ils sont donc confrontés à des conflits dont certaines forces exigent d’eux qu’ils conservent leurs valeurs et leur façon d’agir.[45]

 

 

[1] Canada. (1942). Special Committee on radio broadcasting. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 16-17.

[2] Ibid, p. 177; Special Committee…(1947), pp. 74-75.

[3] Special Committee…(1942), p. 304.

[4] Ibid, pp. 305 et suiv.; Special Committee on…(1947), pp. 236 et suiv.

[5] Special Committee…(1944), pp. 417-18.

[6] Allard, T.J. (1976). L’histoire de l’ARC, 1926-1976: radio et télédiffusion privée au Canada. Publié par l’Association canadienne des radiodiffuseurs à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Ottawa: ARC, p.30; Special Committee…(1944, pp. 205 et suiv.; Special Committee…(1946), pp. 614, 644 et suiv.

[7] C’est du moins l’avis de Alphonse Ouimet, directeur général de la SRC. In: Ellis, D. (1979). Evolution on Canadian broadcasting system: objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Dept. of Communications, p. 27, note # 4.

[8] Special Committee…(1947), pp. 5-7, 132-140. Ces revendications conduirent, en 1967, à la formation du Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), organisme chargé de réglementer et de superviser tous les aspects du système canadien de radiodiffusion et de télécommunications.

[9] Canada. (1957). Report. Royal Commission on broadcasting [ci-après mentionné Fowler Report]. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 87.

[10] Société Radio-Canada. (1947). Rapport de la SRC, 1946-1947. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 34-35.

[11] Le premier de ces émetteurs-relais construit par la SRC fut celui de la station CBJ (Chicoutimi). Cette installation technique « épargne au contribuable canadien une somme d’au moins 100 000 $, sans compter la diminution annuelle des frais d’exploitation ». In: Société Radio-Canada (Montréal). Service de documentation. Communiqué du 11 juin 1948. « Les émissions de Radio-Canada atteindront tout le Dominion », p. 2. Voir également: Special Committee…(1944), pp. 126-27.

[12] Au cours de cette même période, la puissance globale des stations canadiennes (à l’exception des stations privées) est passée de 213.25 kilowatts à 218.1 kilowatts. De ce point de vue, il semble que l’Afrique du Sud suive la tendance du Canada. Par contre, la différence qui les sépare en 1941 (environ 116 kilowatts) s’explique notamment par le peu d’importance accordée au développement du réseau afrikaner entre 1936 et 1945. De ce fait, la disparité entre les deux services, tant au niveau de la puissance émettrice qu’à celui du rayonnement à travers le pays, va constituer un problème majeur que la Société devra régler de toute urgence après la guerre si elle veut combler le fossé qui existe entre le réseau anglais et le réseau afrikaner. Voir: Roos, G. (1954). “Broadcasting in South Africa”. Finance and Trade Review, I, July. p. 44. Da Gama Publications Ltd. (1960). Our first half-century, 1910-1960. Golden Jubilee of the Union of South Africa. Johannesburg: Da Gama Publications,  p. 193.

[13] Les Xhosas forment une partie de la branche Nguni qui se rattache aux Bantous. Leur langue s’apparente à celle des Zoulous. Au début des années 1960, la SABC diffusera en 11 langues Bantous différentes. Un Bureau des gouverneurs supervisera la programmation Bantou.

[14] Discours prononcé par le Premier ministre Smuts, le 27 avril 1941, sur les ondes de la SABC. De larges extraits de ce discours ont été publiés dans le Times de Londres (28 avril 1941) sous le titre de « Crux of the war: General Smuts’ confidence », p. 3.

[15] Times (Londres), 29 juin 1942. « Tobruk heroes defended: General Smuts calls for more men », p. 4.

[16] L’existence de cette radio provoque un débat houleux à la Chambre des Communes entre le ministre des Postes et les nationalistes, tels Eric Hendrick Louw, Paul Olivier Sauer.

[17] New York Times, 15 juillet 1943. « South Africa sees war test in vote », p. 9.

[18] Sur le procès et les sentences infligées à Holm et ses proches collaborateurs, voir le New York Times, 13 mai 1945, « Pro-Nazis in hiding in South Africa », p. 15; ainsi que le numéro du 12 juin 1947 « South Africa’s Haw Haw draws- 10 years as Nazi Radio aide », p. 6. L’article du 13 mai ajoute même que: « les documents de Berlin ont impliqué récemment le gouvernement [sud-africain]. Un comité parlementaire a aussitôt été formé d’office pour enquêter sur cette allégation. Il semblerait qu’en 1940, une rencontre ait eu lieu entre le leader de l’opposition nationaliste et des agents secrets allemands ».

[19] South Africa. House of Assembly. Debates. (12 mars 1945), pp. 3258-59.

[20] South Africa. Ibid, 1er. avril 1942, p. 5065.

[21] Roos, op. cit. p. 44.

[22] South Africa. Ibid, 12 mars 1945, p. 3259.

[23] South Africa. Ibid, 12 mars 1945, p. 3260.

[24] Patrick, P. E. (1962). Broadcasting in the Republic of South Africa. European Broadcasting Union Review,  May, # 73-B, p. 16. La Nouvelle-Zélande représente, aux yeux du ministre Mushet, un bon exemple. Géré par l’État, le système privé offre une meilleure qualité d’émissions et une saine gestion. De plus, la création de ce troisième réseau va permettre d’entrer en compétition avec la populaire station commerciale de Lourenço Marques (Mozambique) que bon nombre de Sud-Africains syntonisent. Voir: Bernald, E. (1946). Commercial advertising by radio in South Africa is on the increase. Export Trade and Shipper. Vol. LIV, 12 août 1946, p. 14.

[25] Patrick, op. cit. p. 15.

[26] Journal of Parliaments of the Empire, (1949). Vol. 30. South Africa. House of Assembly. Debates, 9 mars 1949.

[27] Times (Londres), 24 août 1949, « South Africa to stop relay of BBC news », p. 3. L’article se réfère notamment au journal The Star (Pretoria) qui soutient que la diffusion de ces extraits va à l’encontre des politiques de la SABC, laquelle veut éviter toute ingérence ou propagande politique.

[28] Times (Londres), 31 décembre 1949, « BBC news relay in South Africa. Service to continue some months yet », p. 3.

[29] Roos, op. cit. pp. 47-48; Patrick, op. cit. p. 16; Da Gama Publications, op. cit. p. 199.

[30] República Argentina. mara de Diputados. Diario de sesiones. Vol. I, (27 juin 1946),  pp. 178-79; Vol. III, (21 août 1946),  pp. 210-11 sous « Comisión para estudios sobre radiodifusión ».

[31] República Argentina. (1946).Talleres Gráficos de Correos y Telecomunicaciones, Ministerio del Interior, Comisión especial para el estudio del régimen de radiodifusión. Resultados de la primera encuesta en al país sobre servicios de radiodifusión. Voir principalement l’article IV « Consideraciones acerca de los resultados », pp. 11-12.

[32] Noguer, J. (1985). Radiodifusión en la Argentina. Argentina: Editorial Bien Común, p. 58.

[33] Lastra, A.P. (1970). Régimen legal de radio y television. Buenos Aires: Abedelo-Perrot, p. 30.

[34] República Argentina. Dirección General de Radiodifusión. (1958). La revolución libertadora y los servicios de radiodifusión. Buenos Aires: Tall. Graf, pp. 8-9; Noguer, op. cit. p. 59; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión argentina (I). Los dueños de la información electronico y el largo brazo de su poder. Montevideo: Ediciones Unidad, p. 21.

[35] Republica Argentina. (1947). mara de Diputados. Diario de Sesiones. Vol. IV., (23 septembre 1947), p. 666.

[36] Noguer, op. cit. p. 59. Pour les détails de cette transaction,voir: República Argentina. (1948). Congreso Diputados, Diario de Sesiones, Vol. V,  (22-23 septembre 1948), pp. 3825-26.

[37] Cité par Ricardo Horvath  (op. cit. p. 21); Radio Belgrano a soulevé, et soulève encore aujourd’hui beaucoup de critiques. À la direction générale de la radiodiffusion, on affirme quelques années après la chute de Perón en 1955 que Radio Belgrano y la Primera Cadena Argentina fut pendant longtemps une Société simulée et qu’elle a conservé ce même caractère après sa vente à l’État. À ce propos, voir: Republica Argentina. Dirección General de Radiodifusión. op. cit., pp. 16-17.

[38] Ce n’est pas la première fois que le ministère des Postes et Télécommunications suspend la diffusion d’émissions d’une station pour avoir enfreint le règlement. Selon deux rapports officiels datant de 1938 et 1939, il y aurait respectivement 5 et 7 stations radiophoniques qui auraient été pénalisées aux cours de ces années. La suspension d’émissions ne dépasse toutefois pas 24 heures dans les cas extrêmes, tandis que sous le régime de Perón, il semble que le ministère applique avec une plus grande sévérité le règlement, allant même jusqu’à l’annulation des permis d’opération. Pour le détail des suspensions relatives aux années 1938-39, voir les mémoires suivants: Republica Argentina. (1938). Memoria de Correos y Telégrafos. Buenos Aires: Tall. Graf. de Correos y Telégrafos. pp. 200-01; Memoria de Correos…(1939),  pp. 265-66.

[39] La revolución libertadora..., p. 16.

[40] Republica Argentina. (1948). Congreso Diputados…, p. 3828.

[41] Rusi, H.A. (1951). 14 Anos de LRA. Revista de Correos y Telecomunicaciones. Mai-Juin 1951, p. 14.

[42] Noguer, op. cit., p. 62. Sur la Loi # 14.241 voir: Lastra, op. cit., p. 34.

[43] Aicardi, R. (1981). Notas sobre la historia de la radiodifusión en Latinoamérica. In: Lluis Bassets (eds.). De las ondas rojas a las radio libres. Barcelona: Editorial Gustavo Gili. pp. 139-40. Toute cette problématique est analysée en profondeur dans un ouvrage publié par l’Editorial Universitario de Buenos Aires (EUDEBA S.E.M.) sous le titre de: Radiodifusión: proyecto y dictamen del Consejo para la consolidación de la democracia. Buenos Aires: EUDEBA (1988).

[44] Société Radio-Canada. (1977). Philosophie et plan d’action de Radio-Canada. Juin 1977, p. 9.

[45] Deutschmann, P.J. et alii. (1968). Communication and social change in Latin America. New York: Frederick A. Praeger. p. 11.

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Chapitre 3: Radio et nationalisation

I- CANADA

S’il est vrai, comme le prétend Harold A. Innis, que le domaine des communications occupe une position cruciale dans l’organisation et l’administration du gouvernement, position qui se reflète à son tour dans les empires et dans la civilisation occidentale, nous pouvons nous demander jusqu’à quel point un médium comme la radio est susceptible de répondre à un tel critère.[1] La nationalisation de la radio, au Canada comme ailleurs, implique d’abord une volonté politique. Cependant, les effets de ce médium sur les individus ou la société conduisent à une forme particulière de la radio qui influence la mise en œuvre d’un tel projet politique.[2]

Harold Innis dans les années 1920. Source : Wikipédia.

Avant que la Loi de 1936 sur la radiodiffusion ne reçoive, le 23 juin, la sanction royale, bien des problèmes avaient été soulevés et le gouvernement canadien espérait que cette nouvelle loi lui donnerait satisfaction. En définitive, la création de la SRC dénoue une situation tendue à l’excès: la Société disposait désormais d’une très large autonomie financière et opérationnelle et conservait une autorité complète sur les réseaux et les émissions des postes privés. Dès septembre 1936, le gouvernement nommait Leonard Brockington à la présidence du Bureau des gouverneurs qui comptait neuf membres au total. Par la suite, Gladstone Murray fut nommé directeur général de la Société. Les responsables se mirent rapidement à la tâche et adoptèrent un plan triennal qu’ils présentèrent au ministre dès janvier 1937. Au cours de cette même période, deux grandes études furent lancées, l’une sur les conditions de réception et la portée des émetteurs dans tout le pays, l’autre sur les ressources statistiques du Canada et les émissions étrangères disponibles.

Malgré les 78 stations privées existantes au pays et le modeste réseau national dont hérite la Société, la moitié de la population canadienne ne peut bénéficier, en 1936, d’un service national adéquat.[3] D’une part, le plus grand nombre de stations privées se trouve dans les grands centres urbains, laissant ainsi pour compte la plupart des régions éloignées. D’autre part, la radiodiffusion nationale n’a lieu qu’en soirée et le dimanche après-midi. En raison des coûts importants qu’exige la liaison par fil – environ le quart des frais d’exploitation sont absorbés par ce type de transmission – la SRC ne peut diffuser plus de six heures par jour. À cela s’ajoutent le problème du décalage horaire pour la retransmission des émissions d’un bout à l’autre du pays et le partage limité de ce service dans les deux langues officielles, partage qui ne satisfait finalement ni les uns ni les autres. Reste enfin la présence d’interférences étrangères, particulièrement dans les régions de Winnipeg, Edmonton, Saskatoon, Toronto et Montréal.

  1. Réorganisation du réseau national

L’une des premières tâches qui incombe aux responsables de la Société est de « faciliter l’audition des programmes de Radio-Canada à chacun des Canadiens.”[4] La politique adoptée vise à étendre graduellement le réseau national. Pour ce faire, toutes les stations de grande puissance, ondes courtes et grandes ondes, devront nécessairement appartenir à l’État, ce qui implique que les stations privées ne joueront désormais qu’un rôle secondaire. La Société adopte ainsi le principe fondamental de la Commission Aird qui jugeait indispensable que les stations nationales puissent rayonner sur une plus grande portée.[5]

La première étape du plan de rayonnement comprend la construction, en décembre 1917, de deux super-stations de 50 kilowatts, l’une située à Toronto (CBL anglais) et l’autre à Montréal (CBF français). Celles-ci permettent de desservir les deux grands centres stratégiques de la radiodiffusion au Canada et de compléter le rayonnement dans les régions périphériques. Qui plus est, la Société achève, en février 1937, la construction d’une station à Vancouver que la CCR avait initialement approuvée. D’une puissance de 5 kilowatts, la station CBR de Vancouver ne répondait que partiellement au projet d’expansion national, mais permettait néanmoins de surmonter certaines difficultés d’ordre géographique et matériel qui nuisent à la réception dans cette région.[6] Parallèlement à la mise en oeuvre de son projet d’expansion, Radio-Canada procède à une révision complète des politiques en matière de radiodiffusion: les attributions de licences à de nouvelles stations, les changements de fréquence ou de lieu des stations, les demandes d’augmentation de la puissance émettrice doivent être scrupuleusement étudiés en fonction du réseau national et du problème d’interférence sur le continent nord-américain.

Certaines stations privées disposent de meilleures fréquences et d’une puissance supérieure à celles de Radio-Canada, ce qui nuit considérablement au développement du réseau dans plusieurs grands centres du pays où les propriétaires de stations privées sont présents.[7] Si la SRC veut atteindre un de ses objectifs fondamentaux, à savoir « faciliter l’audition des programmes à chacun des Canadiens », il lui faudra compléter son plan de base triennal par la mise sur pied de deux autres stations émettrices. En 1939, les stations CBA (Sackville, Nouveau-Brunswick) et CBK (Watrous, Saskatchewan), chacune d’une puissance de 50 000 kilowatts, deviennent avec les stations CBL et CBF la pierre de touche du réseau national. Les six autres stations de moindre puissance, appartenant à l’État ou louées (CBJ-Chicoutimi, CBV-Québec, CBM-Montréal, CBO-Ottawa, CBY-Toronto et CBR-Vancouver) ainsi que les 28 autres stations privées affiliées à Radio-Canada complètent l’infrastructure nationale. Quant aux autres stations privées qui ne font pas officiellement partie du réseau, elles peuvent relayer les programmes de leur choix.

Logo de 1940 à 1958 de la CBC/SRC. Source : Wikipédia.

Sur le plan international toutefois, la SRC fait face à d’autres problèmes. Les fréquences libres qui, en principe, sont disponibles pour le Canada et qui ressortissent aux diverses conventions sur la répartition des canaux ne peuvent être utilisées convenablement en raison du brouillage causé par les stations ultra-puissantes installées à Cuba et au Mexique.[8] Des mesures urgentes s’imposent; la SRC n’hésite pas à promouvoir une conférence internationale en vue de solutionner définitivement le partage des ondes sur tout le continent. Le premier novembre 1937 s’ouvre à La Havane, l’Inter-American Wavelength Conference à laquelle participent 16 pays d’Amérique.[9] Grâce au nouveau traité international, le Canada bénéficie d’une position meilleure qu’auparavant. Il obtient six fréquences libres pour les stations de la Classe 1-A de 50 kilowatts et plus, 4 pour la Classe 1-B (entre 10 et 50 kilowatts) et 4 pour la Classe II à puissance limitée de 0.25 à 50 kilowatts; pour les émetteurs de faible puissance, le Canada obtient 41 fréquences (régionales) de 500 watts à 5 kilowatts et 6 fréquences locales de 100 watts à 250 watts.[10]

  1. La programmation nationale

Le plan triennal de la SRC comporte un autre volet dont l’objectif principal est « de fournir les meilleurs programmes possibles quelque soit leur provenance. »[11] Une étude visant à déterminer le caractère et la disponibilité du talent canadien, à rechercher la meilleure façon d’organiser et de développer cet apport culturel et à examiner les programmes d’origine étrangère s’imposait. Une telle mesure ne pouvait être efficace que si elle était assortie d’un certain nombre de considérations: augmenter les heures de diffusion, entamer un échange d’émissions avec les autres pays, commanditer celles-ci, offrir une programmation dans les deux langues, satisfaire aux attentes des populations régionales ou encore établir des relations harmonieuses avec les différents milieux artistiques canadiens.

Dès le mois d’octobre 1937, le réseau national affiche une nouvelle programmation et augmente le nombre d’heures de diffusion qui passe de 6 à 12 heures par jour; des accords sont aussi conclus avec la BBC et les grands réseaux américains, NBC, CBS et la Mutual Broadcasting System, notamment. Cette réorganisation de la programmation permet d’améliorer la qualité des émissions présentées et de stimuler la production canadienne au niveau international.[12] Au plan de la réalisation des émissions et de l’administration, la SRC met de l’avant une politique de décentralisation dans les cinq grandes régions du pays afin de permettre une plus grande diversification des ressources et de servir les intérêts régionaux. La Colombie-Britannique, les provinces des Prairies, l’Ontario, le Québec et les provinces maritimes forment des entités propres, sujettes à développer les talents locaux, à encourager les artistes en herbe et à stimuler l’intérêt culturel de ces communautés.

Avant de pouvoir adapter le contenu des émissions nationales aux intérêts de ces régions, il faut d’abord régler le problème de la dualité culturelle. Au cours des quatre années qui précèdent la création de la SRC, bien des débats alimentent la controverse linguistique, particulièrement à propos des émissions françaises diffusées à l’échelle du pays.[13] Dans l’esprit des dirigeants, l’objectif fondamental de la nouvelle Société vise à « réconcilier les forces de notre vie nationale [à défaut de quoi la radio] aura manqué à ce but ultime. »[14] La radio doit ainsi servir d’instrument national et pour cause:

Une programmation pour les Canadiens de langue anglaise était censée refléter les intérêts et les goûts nationaux, et partant devait contenir un certain nombre d’émissions en provenance des réseaux américains. La programmation destinée aux Canadiens de langue française relevait davantage des seules ressources de ce peuple, et notamment de celles de la province de Québec. Dès lors, nous comprenons mieux pourquoi la création d’un réseau français fut un stimulus pour le nationalisme qui existait déjà au Québec.[15]

Dès 1937, la SRC crée un réseau français desservant particulièrement le Québec. Malgré cet effort louable, la programmation nationale laisse à désirer et les administrateurs locaux doivent constamment rivaliser d’initiatives pour combler les heures d’écoute.[16] L’insuffisance du personnel, les installations déficientes et les budgets étroits handicapent sérieusement le bon fonctionnement de ce réseau, du moins au début des opérations. À ces insuffisances de ressources s’ajoutent les objections et les pressions de la communauté anglophone qui poursuit sa croisade contre le fait français à l’échelle du pays: pas un mot de français ne doit être entendu en dehors du Québec. »[17] Véritable brandon de discorde, la question linguistique revient, une fois de plus, au coeur des préoccupations nationales. Les tenants de la radio anglophone ne veulent pas d’un Canada bilingue dans leurs provinces. Ils préfèrent écouter des émissions américaines plutôt que de subir les affres de cette langue.[18] Rapidement, les responsables de la radio française vont prendre leur distance vis-à-vis des critiques polémiques et se concentrer sur la tâche nouvelle qui leur est confiée. Augustin Frigon, directeur général adjoint de la Société, joue un rôle prépondérant dans l’organisation du réseau français. Il décentralise les activités opérationnelles en déplaçant d’Ottawa à Montréal le personnel d’ingénierie, et d’Ottawa à Toronto le personnel affecté à la programmation. La capitale fédérale reste donc le centre administratif dont L.W. Brockington a l’entière responsabilité.

Montréal et Toronto, disposant d’un nouvel émetteur de 50 kilowatts chacun, deviennent ainsi les deux principaux centres de la radiodiffusion au Canada. La nouvelle vocation de ces deux villes aura un effet d’entraînement sur les comportements sociaux de certains groupes anglophones, jusqu’alors hostiles au fait français. Par rapport aux autres villes du Canada, Montréal et Toronto possèdent un statut particulier qui va les obliger à vivre en une sorte de symbiose, eu égard au rôle organisationnel qu’elles seront désormais appelées à jouer sur la scène nationale. Il était donc prévisible que la politique du gouvernement canadien et des dirigeants de la SRC favorise la création d’un réseau français distinct qui permettrait d’atteindre les objectifs nationaux de la majorité francophone du Québec. Certes, les minorités francophones, de l’Ouest notamment, ne peuvent jouir des mêmes prérogatives que celles de la minorité anglophone du Québec, par exemple. Néanmoins, cette période de rodage constitue une étape cruciale pour la SRC qui relève, non sans peine, le défi: en 1936, le réseau national ne dessert que 49% de la population alors qu’il atteint 87% en 1939.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, deux nouveaux émetteurs clés s’ajoutent à ceux de Montréal et Toronto: celui de Sackville (Nouveau-Brunswick) et celui de Watrous (Saskatchewan). Grâce à ces émetteurs, la SRC est en mesure de desservir adéquatement les provinces maritimes et celles des prairies et d’atteindre, à l’aide d’émetteurs-relais de basse puissance, les populations rurales. Graduellement, des émissions à caractère régional sont mises en onde et la Société, soucieuse de l’éducation nationale, travaille de concert avec les ministères provinciaux afin de réaliser des émissions scolaires; d’autres émissions du même genre, destinées cette fois aux agriculteurs canadiens, gagnent en popularité. Les deux réseaux offrent ainsi un choix d’émissions variées censées refléter les goûts et les intérêts de chacune des deux principales communautés culturelles. Toutefois, avant que la Société n’atteigne son objectif, c’est-à-dire de rejoindre la totalité des Canadiens il faudra attendre encore quelques années.[19] Les progrès techniques réalisés jusqu’ici et la diversité des émissions produites au cours des trois premières années d’opération témoignent d’une réussite peu commune, si l’on tient compte de la superficie du Canada et des spécificités culturelles du pays.

L’événement majeur qui a mis à l’épreuve le rendement du réseau et l’habileté technique du personnel de la Société est certainement la visite du couple royal d’Angleterre. Du 17 mai au 15 juin 1939, pas moins de 11 reportages sont réalisés dans les deux langues et retransmis en différé le soir même. La couverture de ce voyage qui totalise un parcours d’environ 3 000 kilomètres dénote un savoir-faire peu commun et démontre, une fois de plus, l’efficacité du réseau. Cet événement radiophonique prend une importance accrue, du fait qu’il est présenté dans d’autres pays confrontant ainsi la production nationale de Radio-Canada à celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne, notamment. La nouvelle image que projette la Société, qui ne reçoit que des éloges de la presse nationale, prouve à tout le moins que le réseau radiophonique canadien est capable de rivaliser avec celui d’autres pays et de s’ajuster à la norme internationale. Cette reconnaissance qu’on lui témoigne incite ses dirigeants à instaurer un nouveau service international de diffusion polyglotte que d’ailleurs tout grand réseau radiophonique ambitionne de mettre sur pied. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale obligera Radio-Canada à surseoir à ce projet.

  1. Le financement de la radio

Le droit de permis, fixé à deux dollars par récepteur, ne peut manifestement compenser les dépenses encourues par la SRC. Dès 1939, il devient évident que « la Société aurait besoin d’environ un million de plus que les recettes prévues si elle veut réaliser un programme de base de développement, et en particulier financer un poste de 50 kilowatts pour la Saskatchewan. »[20] La politique commerciale de Radio-Canada ne permet d’aller chercher qu’une fraction des revenus envisagés par la Ligue canadienne de la radio qui soutenait, en 1932, que la publicité pourrait générer un revenu annuel de 950 000 $. D’une part, la Société doit respecter les engagements de ses prédécesseurs qui ont ratifié un contrat de location de lignes avec les services télégraphiques du CN et du CP. En vertu de cette entente signée le premier avril 1933, seules les émissions non commanditées peuvent être relayées, les émissions commerciales étant formellement exclues. D’autre part, la Société tarde à exploiter à fond la publicité par crainte de se lancer dans une lutte sans merci contre les propriétaires de stations privées, sans compter qu’elle répugne à trop s’identifier avec le commercialisme.

La mise en opération des stations de grande puissance au Québec et en Ontario de même que l’augmentation des heures à l’échelle nationale permettant l’inclusion de larges tranches d’émissions américaines, incitent la SRC à promouvoir une politique commerciale plus agressive que par le passé. À la fin de l’exercice financier 1938, les revenus commerciaux bruts se chiffrent à environ 645 000 $ comparativement à 371 000 $ pour celui de 1936.[21] En plus de fournir des revenus supplémentaires, les émissions commanditées permettent d’élargir l’éventail de la programmation (c’eût été trop coûteux d’occuper la totalité du temps d’antenne avec des émissions non commanditées), favorisent un rapprochement avec les stations privées affiliées puisqu’elles partagent les profits réalisés et augmentent la cote d’écoute, notamment par la diffusion d’émissions américaines qu’une bonne partie des auditeurs anglophones consomment déjà via les stations américaines. Bien entendu, cette politique commerciale ne fait pas l’affaire de tous. Les propriétaires des grands journaux et de stations privées qui, dans le passé, louangeaient les initiatives de la SRC se sentirent bientôt menacés par l’importation d’émissions américaines commanditées. Ils voyaient dans cette pratique une atteinte directe à leurs revenus publicitaires et pressaient la Société de majorer le droit de permis à trois dollars par récepteur, plutôt que de les concurrencer de façon déloyale.[22] La station CBL de Toronto était particulièrement en butte à de telles critiques. En comparaison d’autres stations d’État, elle diffusait entre 18 et 20 heures quotidiennement et présentaient le double d’émissions américaines commanditées.[23]

Cette fois-ci, le spectre américain servait de paravent aux grands journaux canadiens et du même coup plongeait la Société dans l’embarras:

En réclamant la majoration du prix du permis, les éditeurs ont exposé la Société à la critique de chaque propriétaire de poste de récepteur au Canada, ceux-là mêmes que la Société est appelée à servir; ceux-là mêmes qui, par leurs protestations, sont à même de supprimer la Société.[24]

La crainte d’une domination américaine de la radio au Canada n’avait-elle pas servi de prétexte au gouvernement canadien lorsque le Premier ministre Bennett présenta, le 16 mai 1932, un Bill visant à établir la CCR en affirmant que « ce pays [devait] contrôler absolument la radio de source canadienne, sans ingérence ni influence étrangère? »[25] Par la suite, n’avait-elle pas créé un certain émoi au sein de la Chambre des députés relativement aux combines illégales entre compagnies dites canadiennes pour la fabrication et la vente d’appareils et de pièces de radio au Canada?[26] À l’instar de la Canadian Radio Patents Ltd., les propriétaires de grands journaux canadiens n’escomptaient-ils pas monopoliser le domaine de la publicité au Canada?[27] À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le spectre américain s’estompe au profit d’une radio d’État dont le fondement de la Loi de 1936 légitime son autorité, lui permettant ainsi de poursuivre ses objectifs nationaux et de mieux se défendre contre de telles pressions, que celles-ci proviennent de l’intérieur ou de l’extérieur.

II-  ARGENTINE

« No es casualidad que la primera época de la radio coincida case fecha con la época de las revoluciones proletarias ». Lluís Bassets, De las ondas rojas a las radios libres.

Au moment où le Canada et l’Afrique du Sud s’engagent définitivement dans la nationalisation en 1936, l’Argentine tâtonne encore. Les politiques élaborées jusqu’à ce jour ne sauraient satisfaire pleinement les conditions requises pour l’expansion d’un réseau national. Les dispositions des différentes lois et décrets constituent davantage une mesure destinée à assurer le monopole de l’État plutôt qu’une mise en valeur de l’expression artistique et culturelle de ce pays. Le décret du 27 mars 1924 qui entend notamment régulariser le fonctionnement de la radio dans le but de répandre « les nouvelles d’intérêt général, les concerts vocaux ou artistiques, les auditions théâtrales ou tout autre manifestation culturelle » représente une exception. Dans l’esprit de la loi, il n’est pas rare de constater qu’un tel principe général n’a sa raison d’être que pour évoquer une solution à des problèmes particuliers. Bien entendu, la qualité de la programmation constitue un élément important, mais cette importance n’est souvent alléguée que pour justifier les limites de la publicité, de l’expression des idées ou de la répartition des fréquences.[28] Dans la pratique, le texte de loi sur la programmation sert d’écran au gouvernement argentin qui lui prête une intention justifiable selon les besoins du moment. En protégeant l’intérêt public, l’État peut davantage disposer de son pouvoir et faire valoir son autorité vis-à-vis de l’entreprise privée de la radio. Les lois et les décrets définissent une ligne de conduite qui permet d’éviter l’anarchie, cependant qu’ils renforcent le pouvoir de l’État.

La relative harmonie qui règne entre l’État et l’entreprise privée dans le domaine de la radio est fondée presque essentiellement sur des compromis politiques et économiques. Les intérêts de l’un et de l’autre ne se rencontrent pas nécessairement, sauf lorsqu’il paraît opportun de les faire converger. Dans le décret du 3 mai 1933 (décret # 21044), il est stipulé qu’avant d’octroyer une nouvelle licence le gouvernement devra vérifier si la ou les personne(s) intéressée(s) est (sont) citoyen(s) de ce pays; dans le cas d’une société ou d’une corporation, la majorité des membres doivent être argentins. Il n’y a pas de doute, d’affirmer Arturo Pellet Lastra, que si l’un des principaux objectifs de ce service public est de consolider la nationalité, cette mesure s’avère opportune et avantageuse.[29] Par une telle réglementation, l’exploitation des stations radiophoniques reste aux mains des Argentins, ce qui favorise politiquement le gouvernement et économiquement les radiodiffuseurs.

Dans le processus de nationalisation de la radio, la tierce partie, c’est-à-dire le public joue un rôle prépondérant. Au niveau des politiques nationales, les attentes du public servent de baromètre au gouvernement. La prise de conscience nationale exerce un pouvoir pour le moins déterminant, et l’on peut prétendre sans ambages que l’entreprise privée aura du mal à lutter contre ce courant nationaliste. Cette dernière n’aura d’autres choix que de se mettre au diapason du gouvernement et du public qui la confrontent. Mais encore faut-il que cette conscience se manifeste!  Dans une allocution prononcée devant L’Asociación de Jefe de Propaganda, Adolpho T. Constantino, chef de la direction des radiocommunications soulève ce problème:

…à partir du moment où les appareils radio inondent notre vie sociale et que la radio fait partie du répertoire commun de l’amusement et de la curiosité citadine, une infinité de questions se posent pour ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont impliqués dans la démarche et l’orientation [de la radio]. La radio atteint alors la gravité d’un sérieux problème public. Dans notre pays, à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du monde, il ne s’est pas formé une conscience collective propre à la saisie de ce problème. Les Argentins continuent encore de considérer la radio comme un spectacle populaire ou accessoire, laissé à une inspiration presque toujours élémentaire et improvisée de ses promoteurs. C’est pour cette raison que la radio argentine, bien que possédant une infrastructure étendue, n’a ni la personnalité ni la place qui lui revient comme institution publique reconnue, comme c’est le cas en Europe et aux États-Unis.[30]

Un travail de conscientisation reste à faire, et c’est peut-être une justification suffisante pour faire coïncider les véritables débuts de la radio nationale avec l’arrivée au pouvoir d’Eduardo Perón, en 1946.[31] Cependant, certains événements antérieurs ont contribué au développement de la radio d’État. La création, en mai 1934, de la première station radiophonique d’État relevant directement du ministère des Postes et Télégraphes (LR1 Radio El Mundo de Buenos Aires), représente une étape fondamentale dans ce processus. En juillet 1937, LRA Radio del Estado est mise en service et diffuse ses premières émissions à partir de l’édifice principal de la direction générale des Postes et Télégraphes, à Buenos Aires. Disposant d’un émetteur de 10 kilowatts, LRA del Estado devient la principale station de la Cadena Argentine de  Radiodifusión qui deviendra, par la suite, Servicio Oficial.[32] Le décret du 7 juillet 1938 (décret #7695) qui détermine la création de la Comisión de Reorganizacion de la Radiodifusión chargée d’étudier les problèmes relatifs à la création d’un service public de radiodiffusion, va provoquer des changements majeurs dans l’organisation et l’administration de la radio au pays.

1946 – LRA Radio del Estado, Buenos Aires, Argentina. Source : SWLQSL.com.

De 1937 à 1940, plusieurs stations radiophoniques privées s’unissent pour former deux réseaux distincts: LR1 Radio El Mundo compte 11 stations affiliées. LR3 Radio Belgrano possède 8 stations au pays et 1 en Uruguay. Dès avril 1941, LR4 Radio Splendid est autorisée par l’Assemblée nationale à former un troisième réseau. Ces chaînes radiophoniques relèvent de l’entreprise privée, mais chacune d’elle semble exploiter des créneaux différents.[33] Cette réorganisation de la radio argentine reste, en définitive, un palliatif insuffisant même si elle tend à desservir tout le pays. Ce que cherche l’entreprise privée, c’est le monopole de la radio dont le fondement même des principes législatifs sur lesquelles elle s’appuie sont caducs:

La radiotélégraphie de même que la radiotéléphonie, publique ou privée, sont assujetties aux dispositions d’une loi qui date de 1875, alors que les législateurs de cette époque ne pouvaient prévoir l’existence des médias de communication actuels, ni leur utilisation ou leur développement et encore moins la signification et l’influence que certains de ces systèmes exercent sur la vie collective.[34]

Les décrets et les lois adoptés depuis 1924 peuvent difficilement freiner la tendance de certains propriétaires de stations privées qui cherchent par tous les moyens à contrôler la radiodiffusion au pays. Agustin Rodriguez Araya, député de l’Assemblée nationale, dénonce avec vigueur une prise de contrôle « destinée uniquement à favoriser les intérêts commerciaux d’un groupe /…/ qui a commencé à former un consortium financier pour établir un vrai monopole de la radiodiffusion au pays. »[35] Le plus alarmant de cette affaire est sans doute la dénonciation de certaines pratiques frauduleuses entre fonctionnaires du gouvernement et propriétaires de stations privées pour l’obtention de ce monopole. Le projet de loi que présente Agustin Araya en 1941 vise à corriger cette « situation particulière qui s’est produite, faute d’une loi qui aurait pu régulariser cette activité nouvelle qu’est la radio. »[36]

La Commission spéciale chargée d’enquêter sur les conditions de la radio argentine arrive donc à point nommé. Le mandat en est confié à messieurs Felipe J. Vasquez, directeur des Télégraphes, Adolfo T. Constantino, chef de service des radiocommunications, Angel J.B. Rivera, inspecteur de l’enseignement secondaire, Benjamin Gache et Alfredo G. Pérez, représentants de la section des permis de diffusion. Dans un volumineux rapport qu’elle soumet au gouvernement, le premier avril 1939, la Commission reconnaît trois systèmes d’exploitation possibles: le système privé, le système public et le système mixte ou semi-officiel. Selon elle, la solution la plus judicieuse paraît être « un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État. Ainsi, il y aurait une entité unique fondée sur la participation de tous les détenteurs actuels de permis… »[37] A priori, l’intervention de l’État renvoie à « un organisme indépendant qui possède la structure administrative nécessaire lui permettant d’agir de façon immédiate, directe et appropriée…”[38] De ce point de vue, la solution proposée par la Commission argentine rejoint celle du Canada et de l’Afrique du Sud où la création d’un organisme indépendant aux pouvoirs discrétionnaires est en mesure d’assurer un développement adéquat dans tout le pays. Cette conclusion à laquelle en arrive Adolfo T. Constantino coïncide exactement avec la tendance mondiale.[39]

Une telle proposition ne peut que légitimer la conduite de l’État qui, tout en agissant par devoir, démontre à l’évidence qu’il cherche à développer un idéal national, ou du moins à suivre la tendance internationale. Mais, cette attitude ne doit pas faire illusion. La période de la Seconde Guerre mondiale, jalonnée par la formation de la Commission (1939) et l’accession au pouvoir de Perón (1946), provoque une rupture des rapports entre l’État et les radiodiffuseurs qui, jusqu’ici, servaient de référents au mouvement national. La radio argentine subit le contrecoup des politiques internes et externes du pays: celles-ci étant intimement liées au conflit mondial, et celle-là au régime politique né des coups d’État militaires de 1929 et 1943. Instrument de culture, certes, mais aussi instrument du pouvoir dont la tendance des années 1930-1940 est marquée par « l’utilisation directe de la radio comme instrument pour la création d’un consensus politique à l’intérieur du pays et pour la lutte psychologique extérieure qui accompagne les confrontations belliqueuses ou les tensions internationales. »[40]

Les pouvoirs politiques se prémunissent contre toute agression propagandiste, partisane ou subversive qui les menacent en période de crise. Inéluctablement, l’exacerbation des tensions nationales et internationales ne rend que plus suspect le rôle socioculturel de la radio. De là, naissent les conflits provoqués par des divergences d’opinion sur la vocation et l’orientation de la radio. L’une des conséquences directes qui découle de l’action gouvernementale et qui reste encore vertement critiquée de nos jours en Argentine, porte sur la liberté d’expression. Une situation conflictuelle devient inévitable lorsque « les mesures de contrôle commencent à s’appliquer de façon soutenue à l’expression des idées, plutôt qu’à la qualité et aux objectifs thématiques de la programmation. »[41] Cela équivaut à se demander, à l’instar d’Alberto J. Aguirre, si la radiodiffusion en Argentine est un service public ou si elle est seulement d’intérêt public: dans les deux cas, de répondre l’auteur, l’État se forge des raisons pour prendre les dispositions nécessaires afin d’exercer des pressions sur les radiodiffuseurs de façon à ce que ces derniers s’en remettent sagement à la volonté du gouvernement, du moins pour ce qui lui importe réellement, à savoir la diffusion des idées.[42]

Sans aucun doute, l’État procède à une restructuration de la radio sous toutes ses formes: la création d’un Conseil supérieur de la radiodiffusion, la formation d’une Commission chargée d’enquêter sur la situation de la radiodiffusion et la mise sur pied d’un sous-secrétariat de l’information au ministère de l’Intérieur vont infléchir la pratique de la radio largement subordonnée à l’entreprise privée. Corrélativement, la publicité et la programmation sont remises en question et constituent la pierre d’achoppement dans les rapports de force qui précèdent la nationalisation complète de la radio.[43]

Publicité et programmation

Les moyens de communication de masse dont fait partie la radio reposent sur la triade émetteur-message-récepteur. Le message qui constitue le pivot de ce schéma n’a pas comme unique référent les émissions régulières, les nouvelles ou les commentaires de toutes sortes. La publicité constitue en soi un message dont la portée conditionne le pouvoir médiumnique de la radio, et souvent le caractère des émissions. Au vrai, la publicité est le substrat de la radio privée: elle constitue l’essentiel de ses ressources financières. Entre la publicité et la programmation, il devient aisé d’établir un rapport de cause à effet, simplement sur la base de la cote d’écoute. Dès lors, les radiodiffuseurs privés peuvent prétendre à une plus grande qualité d’émissions culturelles ou éducatives ou verser carrément dans la facilité que le bon ton passe sous silence.[44] La tendance de la radio argentine au cours des années 1930 épouse le modèle états-unien: une radio privée, commerciale et axée sur la production d’émissions de variétés et de divertissement populaire. »[45]

Les conditions économiques et les possibilités d’exploitation commerciale qui sous-tendent la pratique de la radio argentine restent cependant limitées en comparaison des États-Unis. Chaque propriétaire a une conception particulière de la radio qui reflète à la fois un trait marquant de sa personnalité et un besoin lucratif. Cette attitude égocentrique ne peut conduire qu’à des résultats déplorables, soutient Alberto Aguirre, même si elle fait prendre conscience à de tels individus que l’instrument qu’ils possèdent pourrait être mis au service du public et du pays avec intelligence et générosité.[46] Mais, comment assurer la viabilité de la radio tout en répondant à de tels critères?  La question se pose avec difficulté si l’on en juge par la lenteur du gouvernement à réagir – dix ans se seront écoulés avant que l’Argentine ne procède, à l’exemple du Canada et de l’Afrique du Sud, à la nationalisation de la radio – par le travail de conscientisation qui reste à faire auprès de la population et par le monopole ainsi que les manœuvres d’intimidation qui favorisent le maintien du statu quo. À cela viendra s’ajouter le poids de la Seconde Guerre mondiale, période d’équivoque pour la réalisation d’un tel projet national. Pareilles conditions ne peuvent qu’inciter la Commission d’enquête à proposer une solution susceptible de contrebalancer les intérêts privés par un plus grand contrôle de l’État et d’endiguer le flot d’émissions dont la portée culturelle ou éducative laisse à désirer. Nationalisation et centralisation: voilà deux mots clés autour desquels gravitent la pensée politique et l’action du gouvernement.

Même si la centralisation des services administratifs, techniques ou autres permet de mieux répondre à l’objectif ultime que représente la nationalisation de la radio, elle ne saurait rendre compte de toutes les difficultés engendrées par le système lui-même. A priori, la formule « d’un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État » offre, par moments, une plus grande souplesse d’action puisqu’elle couvre des intérêts différents, mais non moins complémentaires. Par exemple, la taxe perçue annuellement sur chaque appareil radio ne peut, de toute évidence, suffire à financer entièrement ce système. La publicité constitue un apport appréciable pour assurer le rayonnement de la radio à travers tout le pays, sans compter qu’elle peut contribuer à la réalisation d’émissions coûteuses qui autrement ne pourraient être présentées au grand public. Cette solution mitoyenne tient compte forcément d’une stratégie de développement qui semble vouloir concilier tous les intérêts, y compris celui du public: « eu égard au nombre d’appareils utilisés au pays, et comparativement à celui des nations européennes surpeuplées où un tel système est régi, le montant de la taxe pour chaque appareil s’élèverait à une somme jugée prohibitive. »[47]

L’entreprise privée de la radio argentine se voit soumise à des impératifs nationaux qui jalonnent cette activité lucrative. L’intervention de l’État oblige à une restructuration complète de la radio et permet de redéfinir la presque totalité des critères non plus uniquement en fonction des profits générés, mais également en fonction des intérêts du pays. De ce point de vue, il est important, affirme Enzo R. Camerini, que le gouvernement ou l’institut national de la radiodiffusion [Conseil supérieur de la radiodiffusion] soit en contact permanent avec les groupes qui ont des intérêts particuliers dans cette affaire. Le développement de la radiodiffusion, précise-t-il, repose sur des problèmes financiers et artistiques qui sont en relation étroite avec l’organisation générale de la programmation.[48] Pour tout dire, l’État procède à une série de mesures visant à coordonner cette activité pour le plus grand bien-être de la nation. Mais en même temps, il se prépare tacitement à exercer une autorité absolue qui sera portée à son paroxysme sous la présidence de Perón. Pour l’instant, il se borne à revendiquer les intérêts de la majorité silencieuse, bien que le régime politique né du second coup d’État militaire n’accorde aucune place à la masse du peuple. Sous le couvert de la sécurité nationale, le gouvernement de Ramirez procède à une épuration qui n’est en fait que le prélude à « une longue bataille pour le contrôle des média »:

Le coup militaire de 1943 est anti-yankee, anti-britannique et naturellement antisémite. Son principal objectif, en matière de radiodiffusion, sera d’évincer [Jaime] Yankelevitch [propriétaire] de Radio Belgrano, parce que Juif et les représentants de la maison d’édition Haynes [propriétaires] de Radio El Mundo, parce qu’Anglais.[49]

Dans l’intervalle, l’Argentine est ballottée entre les puissances de l’Axe et les puissances Alliées. Pendant ce temps, le pays erre à la dérive, tiraillé entre la ligne politique des nouveaux maîtres et les réalités de la guerre mondiale. Mais, il n’y a pas que la pays qui soit affecté par ce climat d’incertitude et de pressions politico-policières. Les valeurs de la radio, soutient Alberto Aguirre, sont affectées à un point tel, que le désordre et le découragement total se répandent chez ceux qui conservaient un tant soit peu de dignité pour leur profession. Les radios commencent à servir la cause et le Secrétariat de la presse à empoisonner le public en se servant du personnel de la radio, en tronquant les émissions ou en dénaturant les dramatiques qui insufflent astucieusement un germe de rancœur.[50]

La prise de contrôle par l’État argentin semble prendre des proportions démesurées. L’abus de pouvoir provoqué par le coup d’État militaire et le désordre social issu de la Seconde Guerre mondiale créent une situation tendue et le gouvernement d’après-guerre n’hésitera pas à léser les intérêts des radiodiffuseurs au nom de la raison d’État. Bien sûr, la majorité des propriétaires de stations privées ne voudront pas cautionner cette politique, ce qui n’empêchera pas le gouvernement de s’imposer par la dictature et de créer une radio nationale conforme à ses visées politiques. Force nous est de reconnaître que derrière ce pouvoir coercitif, toute une série de mesures législatives, administratives, techniques ou autres sont mises en place et bien que la radio soit subordonnée aux aléas de la politique, ces paramètres demeurent sous-jacents à la compréhension de cette relation.

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

III – AFRIQUE DU SUD

Avant que la Loi sur la radiodiffusion n’entre en vigueur le premier août 1936, le gouvernement sud-africain a minutieusement considéré tous les aspects de la radio. Le rapport Reith a donné toute satisfaction: plus de 250 personnes de différents milieux sont interrogées et les deux principes majeurs qui ressortent de cette enquête démontrent que: 1) l’exploitation des communications électriques qui relève de l’État ne peut être opérée que par l’entreprise privée une fois qu’elle a obtenu une licence d’opération ou de concession du gouvernement; 2) la radio doit être reconnue comme une mission d’utilité publique.[51] L’acquisition de l’ABC ne pose pas de réels problèmes. Bien entendu, les deux parties en cause négocient ferme, mais l’arbitre Gerald Orpen, nommé par le gouvernement, doit rendre compte d’une estimation satisfaisant à la fois l’État et la compagnie Schlesinger.[52]

Dès l’acquisition du réseau par l’État, le Bureau des gouverneurs assume la conduite de cette nouvelle Société: le professeur M.C. Botha, directeur au secrétariat de l’Éducation, en assure la présidence. Le Gouverneur général nomme pour cinq ans le président-directeur, son adjoint ainsi qu’un troisième membre du Bureau; quant aux autres personnes désignées, trois sont nommées pour une période de quatre ans et trois pour une période de trois ans. Leur nomination fait également l’objet d’une sélection scrupuleuse: d’abord, parce qu’à la Chambre des députés, l’on s’accorde à dire que le « succès ou l’échec de la Corporation dépend premièrement des qualités, du caractère et de l’habileté de son directeur-général, et deuxièmement des autres représentants de ce Bureau; »[53] ensuite, parce ce que l’on tient à ce que ce Conseil soit représenté « par environ 50% de gens d’expression anglaise et 50% d’expression afrikaner. »[54] Les responsables de la nouvelle Société d’État (SABC) disposent, comme au Canada, d’une large autonomie opérationnelle et ne doivent être assujettis d’aucune façon aux ingérences politiques. Néanmoins, la Société doit produire annuellement un rapport sur ses activités et le soumettre au Parlement. Afin d’optimiser l’efficacité de la nouvelle Société, la Loi de 1936 prévoit, en outre, la création de Conseils locaux situés respectivement à Pretoria, Johannesburg, le Cap, Durban et Grahamstown et pouvant instruire les gouverneurs des problèmes rencontrés dans ces villes.

L’infrastructure dont hérite la SABC correspond, à maints égards, à celle développée par les radiodiffuseurs privés argentins et canadiens au cours de la même période. Les principaux centres urbains sont les premiers à bénéficier de cette nouvelle technologie tandis que les petites localités ne disposent d’aucun service adéquat. Les émissions présentées à la population sud-africaine sont entièrement diffusées en anglais à l’exception des stations de Johannesburg et du Cap qui présentent une émission d’une heure par semaine en langue afrikaner.[55] Quant aux améliorations techniques, à la qualité des émissions et à la répartition d’émissions à caractère national ou régional, elles ne constituent d’aucune façon l’essentiel de cette activité, sauf dans le cas où l’un ou l’autre de ces éléments permet d’anticiper un profit. À la différence des réseaux susmentionnés, le réseau sud-africain fait l’objet d’un monopole exclusif de la part du puissant financier et industriel Isidore William Schlesinger avec le résultat que nous connaissons: un réseau au nombre de stations émettrices limitées dont la structure immobilière sert « non seulement à accommoder l’ABC, mais sa maison d’assurance et ses autres compagnies. »[56] Dans ces conditions, le défi que doit relever la SABC est de taille, compte tenu des attentes de la population et du vaste territoire à couvrir.

Diffusion dans les deux langues

Avec un population d’environ « deux millions d’européens et huit millions d’autres ethnies dans une pays de près d’un demi million de milles carrés”[57], la SABC fait face à une urgente nécessité: celle de mettre sur pied un système national qui tient compte des deux principales cultures de ce pays. La Loi sur la radiodiffusion stipule à l’article 14 que: « la Corporation devra structurer et organiser ses émissions en fonction des intérêts des deux cultures, anglaise et afrikaner. »[58] Pour combler cette insuffisance notoire, la Société d’État décide d’offrir un service bilingue sur la base d’une même programmation. En procédant par alternance dans la présentation des émissions, la SABC choque davantage ses auditeurs qu’elle ne les satisfait, d’autant plus que ces derniers n’apprécient guère la façon cavalière avec laquelle certaines stations radiophoniques mettent fin à leur programmation quotidienne. La station du Cap, par exemple, présente quelques mesures des hymnes du ‘Stem van Suid-Afrika’ et ‘God Save The King’ et se retire des ondes sans autre forme de procès. Disposant tout au plus d’une douzaine d’émetteurs à travers le pays et d’une puissance totale de 52 kilowatts, la SABC ne peut visiblement exploiter une double service à partir d’une réelle infrastructure sans compter qu’elle s’expose déjà à de sévères critiques de la part des deux communautés culturelles.

La Société n’est pas lente à comprendre que l’unique solution réside dans un double système. Cette proposition a d’ailleurs été soulevée à maintes reprises à la Chambre des Communes. Lors de la présentation en seconde lecture du Bill sur la radiodiffusion, le député, J.W. Higgerty, insiste sur ce point.[59] Le consensus politique exprimé par certains députés et ministres de cette Assemblée ne repose pas uniquement sur des considérations nationales. Le gouvernement de l’Afrique du Sud prête une attention particulière à tout ce qui se passe dans les autres pays du Commonwealth. À maintes reprises, le Canada sert de norme:

…le Canada est un pays semblable à l’Afrique du Sud pour son étendue. C’est aussi un pays bilingue /…/ L’une des objections au projet national était que la division du Canada entre communautés francophone et anglophone conduirait à un service public inadapté sinon impossible. À cela, le Major Murray répliqua: s’il est bien administré, le service radiophonique national pourra produire des émissions variées en puisant dans les différentes régions du Dominion, et du même coup favoriser un nouveau moyen d’action en vue d’éliminer les préjugés.[60]

L’influence qu’exerce le Canada sous ce rapport et les revendications immédiates qui découlent de l’article 14 ne laissent guère le choix à la SABC. Dès les premiers mois de 1937, la Société décide que le réseau actuel diffusera désormais en langue anglaise et prévoit dans un proche avenir l’installation d’un système temporaire pour la population afrikaner. Deux émetteurs à ondes courtes sont utilisés à cette fin: l’un à proximité de la ville du Cap (Klipheuwel) et l’autre près de Johannesburg (Roberts Heights).[61] Le 25 octobre 1937, le premier service en langue afrikaner est mis en opération depuis la ville du Cap, tandis que celui de Johannesburg démarre ses activités le premier décembre de la même année. En dépit des insuffisances qu’occasionne une telle installation de fortune, la majeure partie de la population afrikaner peut bénéficier de ce nouveau service. La portée des ondes moyennes utilisées dans les grands centres urbains n’atteint pas cette large portion de la population et l’utilisation des ondes courtes dans ces régions périphériques est censée donner des résultats satisfaisants.

La célébration du Centenaire du Grand Trek, en 1938, est sûrement l’une des raisons qui a influencé la mise sur pied hâtive de ce second réseau. Point culminant de l’histoire afrikaner au cours de cette décennie, le Grand Trek, que l’on se prépare à célébrer en grande pompe, crée une atmosphère d’euphorie collective dont la presse écrite a vite fait de se nourrir et de répandre dans la population. Symbole du nationalisme afrikaner, cet événement accapare tout entier l’attention de ce peuple en quête de sa propre identité. Mais au départ, faut-il penser que certains ministres et députés de l’Assemblée nationale ont donné l’impulsion nécessaire à la création d’un second réseau?  Une chose est certaine: leurs paroles ont fini par filtrer au sein de la population et elles ne pouvaient rester sans écho. Les propos tenus par le député Morris Alexander illustrent bien cette nécessité fondée sur l’équité sociale:

Il ne serait pas difficile de créer un système à partir duquel les auditeurs d’expression afrikaner auraient la possibilité d’entendre [des émissions dans] leur propre langue et de développer leur propre culture tandis que les auditeurs d’expression anglaise auraient les mêmes privilèges, ce qui inciterait davantage [cette Chambre] à favoriser une meilleure compréhension mutuelle [chez ces deux peuples].[62]

La représentation équitable des deux communautés culturelles au sein du Bureau des gouverneurs représentait un pas en avant. Il incombait maintenant à ces ambassadeurs de chercher le moyen le plus satisfaisant pour concrétiser cette équité sociale, ce qu’ils démontrèrent en improvisant une radio afrikaner. Mais, tout n’était pas réglé pour autant. Certains Afrikaners montraient des signes de mécontentement et revendiquaient sur l’heure un réseau permanent et mieux structuré tandis que la plupart des Anglais, favorisés depuis le début par cette technologie, fulminaient contre le dédoublement de leur système. Les événements qui se profilaient à l’horizon venaient gommer quelque peu les récriminations des uns et les protestations des autres, les Afrikaners étant absorbés par les préparatifs du Grand Trek et la communauté anglophone par les tensions grandissantes entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Centenaire du Grand Trek allait présenter l’occasion idéale pour la SABC de mettre à l’épreuve la capacité technique et administrative du réseau tout en gagnant la sympathie des Afrikaners que l’on traitait en parent pauvre. Les organisateurs de la fête avaient décidé d’évoquer de façon symbolique l’odyssée de ces pionniers hollandais (les Trekkers) qui, 100 ans auparavant, avaient dû quitter la ville du Cap pour se soustraire à l’autorité britannique impériale. Les Trekkers s’étaient ainsi disséminés à travers le pays et les célébrations de 1938 s’ouvraient sur cet épisode. Les deux chars (ox-wagons), répliques parfaites du ‘kakebeenwa’, qui prenaient le départ à la ville du Cap devaient refaire le parcours original au cours des quatre mois à venir.

Une équipe de reporters du réseau afrikaner fut immédiatement dépêchée sur les lieux pour assurer pendant une semaine l’information de ce fait d’actualité. L’enthousiasme du public fut tel, que les autorités n’eurent d’autre choix que de couvrir l’événement dans sa totalité. Pour ce faire, il fallait planifier des équipes de travail, maintenir une liaison constante avec les stations émettrices et surtout faire preuve de débrouillardise devant l’imprévu. Cette activité fébrile n’en fut pas moins déterminante pour la radio afrikaner:

…les deux premiers chars qui ont quitté la ville du Cap ont virtuellement marqué les débuts du service afrikaner de la SABC /…/ Les reportages radiophoniques de ce Grand Trek symbolique ont rendu le public plus conscient vis-à-vis de la radio qui est devenue, en l’espace de 4 mois, un compagnon indispensable pour des dizaines de milliers de Sud-Africains qui, jusqu’ici, considéraient cet objet comme un luxe.[63]

La couverture de cet événement singulier a démontré à l’évidence l’obsolescence d’un système hérité de l’entreprise privée de même qu’une insuffisance marquée au niveau de l’interaction des stations émettrices. Du coup, la SABC prend conscience du caractère régional, et à la limite provincial de ses stations qui opèrent de façon plus ou moins indépendante. Au regard de son plan de développement, la Société doit ainsi mettre l’accent sur la dimension nationale si elle veut unifier chacun de ses réseaux pour leur permettre ensuite de progresser mutuellement. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres: le plan temporaire du réseau afrikaner datant de 1937 ne sera modifié qu’à la fin de l’année 1939, et encore avec parcimoni. Les deux stations émettrices à ondes courtes peuvent désormais relayer leurs émissions grâce à l’addition de quatre émetteurs d’ondes moyennes situés à Johannesburg, Pretoria, Bloemfontein et à la ville du Cap ainsi qu’à l’adjonction, au début des années ’40, d’un émetteur à faible puissance à Durban.

La carence administrative de la SABC vis-à-vis du réseau afrikaner, issue de l’incompétence des gouverneurs, provoque des mécontentements qui ne peuvent rester sans lendemain. La Chambre des députés est d’avis que « le Bureau des gouverneurs n’a pas administré convenablement la Société en regard des attentes de ses auditeurs. »[64] Qui pis est, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, s’indigne de constater que « l’on ait pas donné une place suffisante aux Afrikaners et qu’on les ait traités de façon mesquine. »[65] Dans un système démocratique où l’on accepte de jure que les deux communautés culturelles puissent coexister en toute équité, il n’est pas rare de constater dans les faits qu’un peuple subit généralement l’ascendant de l’autre. En théorie, le discours du gouvernement élu s’efforce de reconnaître et de niveler les droits de chacun, mais en pratique il fait face à une distorsion qu’il lui est parfois difficile d’éviter. Dans le cas de la radio sud-africaine, ce sentiment d’inégalité est durement ressenti en raison des écarts différentiels qui existent, soit au niveau de la structure des réseaux, soit au niveau de leur gestion. En dépit de la Loi sur la radiodiffusion, les Afrikaners doivent constamment veiller au grain et rien ne saurait leur être acquis s’ils n’exerçaient quelque pression ou quelque influence sur la machine politique. Le décalage entre le réseau afrikaner et anglais peut ainsi être réduit par le biais de leurs revendications pour autant qu’elles soient légitimes. Cette démarche n’aboutit pas toujours à des résultats significatifs, cependant. Dans la conjoncture présente, l’imminence d’un conflit mondial suffit à juguler le mouvement des protestations à l’endroit de la Société et du gouvernement.

Financement et programmation

Avant que la radio ne soit administrée par l’État, la compagnie Schlesinger avait réalisé, en 1935, un chiffre d’affaires de neuf fois supérieur à celui de 1928 (voir la figure 3 ci-après). C’est dire qu’elle cédait une entreprise en bonne santé financière et par conséquent qu’elle était en mesure de recevoir une compensation substantielle: l’arbitre, Gerald Orpen, « alloua à monsieur Schlesinger 150 000 livres-sterling en se basant sur le fait qu’il se départirait d’une affaire lucrative que la nouvelle Corporation avait tout intérêt à acquérir. »[66] La principale critique liée au financement de la radio d’État reposait sur l’émission d’actions et d’obligations fixées au taux annuel de 6%, alors que la tendance du marché se situait à 3.5%. Ce geste du gouvernement allait non seulement à l’encontre des lois du marché, puisque le gouvernement avait dû emprunter la dite somme à 3.5%, mais favorisait directement Schlesinger  qui réinvestissait aussitôt le montant d’achat à 6% lors de l’émission des titres. En d’autres termes, Schlesinger jouissait d’un traitement de faveur et au cours des années 1937-1938, d’autres irrégularités furent dénoncées. Comme si cela ne suffisait pas, le Bureau des gouverneurs fut très vite accusé d’incompétence totale. On lui reprochait, de plus, une attitude indifférente et parfois méprisante à l’égard des auditeurs.[67] Sans doute, les deux émissions radiophoniques de 1937 où l’on avait cru un moment duper le public ressurgissaient-elles et s’ajoutaient-elles à la liste des reproches![68]

Quelques années d’administration suffirent à ébranler la SABC dont le Bureau des gouverneurs était le grand responsable. Les employés étaient sous-payés et débordés de travail. Les rapports annuels déposés au Parlement n’apportaient que des réponses évasives aux problèmes de l’heure et n’envisageaient aucune politique de développement à court ou à long terme. Quant aux auditeurs, ils étaient sans cesse en butte à des vexations sans nombre. Selon le ministre des Postes et des Télégraphes, « les droits de permis par récepteur en Afrique du Sud étaient les plus élevés au monde ». Une mesure compensatoire, telle la gratuité du permis pour les institutions éducationnelles, les hôpitaux publics ou encore les institutions de charité n’avait que peu d’impact sur l’ensemble de la population.[69] Par contre, la diminution des heures de diffusion en trois tranches quotidienne (7 h-9 h; 10 h 30-14 h; 18 h-22 h) suffisait à aiguiser leur colère.

La programmation provoque également de vives controverses au sein de la Chambre des députés dès qu’elle est teintée de propagande du parti au pouvoir ou qu’elle sert des intérêts politiques étrangers. Le député nationaliste, F. C. Erasmus, s’oppose catégoriquement à la présentation du discours du budget par le ministre des Finances, alléguant que ce dernier représente son gouvernement et son parti (Parti Uni). Il maintient que si cette pratique devait être poursuivie à la suite de la décision du Bureau des gouverneurs, que les autres partis politiques devraient, eux aussi, avoir le droit de diffuser une adresse par un de leurs représentants.[70] Ces petites querelles de clocher suffisent toutefois à freiner sur-le-champ des manoeuvres politiques qui pourraient conduire à un plus grand contrôle des idées et des opinions politiques.

L’utilisation de la radio à des fins de propagande n’a pas que des résonances nationales. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des grandes puissances ont déjà mis au point des techniques raffinées qui leur permettent d’exercer à distance une influence sur les autres pays, notamment ceux situés en périphérie de l’Europe occidentale. L’Afrique du Sud, de par son importance stratégico-politique, devient tout désignée pour la Grande-Bretagne qui cherche manifestement des appuis aux quatre coins du globe. La politique étrangère de Smuts, qui a décidé d’apporter son appui total et immédiat aux Alliés dès sa réélection de 1939, prête le flanc à la critique. Dans ce contexte, la radio n’échappe pas aux attaques de l’opposition et les nationalistes reprochent particulièrement à son ministre des Postes de donner la préférence aux discours politiques de la Grande-Bretagne. Le député nationaliste, P.J. Van Nierop, s’interroge sur certaines politiques radiophoniques concernant la diffusion de communiqués officiels ou de discours d’hommes d’État britanniques. Il se demande, en outre, pourquoi ceux-ci ont préséance sur les politiciens d’Afrique du Sud. Et le ministre des Postes de rétorquer que les déclarations politiques d’hommes d’État britanniques ont été diffusées en raison de leur caractère international. Il s’empresse de préciser que des difficultés d’ordre linguistique ont obligé la SABC à présenter un résumé des déclarations autres que britanniques. Quant à la place accordée aux discours des partis politiques du pays, il ressort qu’ils contiennent un élément de propagande que la Société souhaite à tout prix éviter, et que de toute façon l’on ne peut comparer ces deux types de discours de par leur nature même et la portée qu’ils sont censés avoir.[71]

Les problèmes techniques, administratifs et financiers auxquels se voit confronté la SABC et l’imminence d’un conflit mondial relèguent au second plan toute restructuration de la programmation. La radio vivote et le gouvernement tarde à réagir, sachant fort bien que les exigences de la guerre vont conditionner la plupart de ses décisions. Au cours des trois années qui ont suivi la Loi sur la radiodiffusion, des problèmes majeurs ont été soulevés, mais l’on ne saurait s’attendre à ce qu’ils soient résolus en temps de guerre. Pourtant, nous pouvons d’ores et déjà constater que le gouvernement sud-africain s’est engagé sur la voie de la nationalisation pour la mise sur pied d’un double réseau (anglais et afrikaner) et qu’il devra nécessairement donner suite à cette initiative dans les meilleurs délais. Cette politique est sous-jacente à un certain nombre de choix qui s’imposent: elle remet en question le financement du système, la répartition des stations émettrices, le contenu des émissions, et ce qui apparaît encore plus significatif c’est qu’elle ne laisse plus subsister la moindre équivoque sur la reconnaissance des deux communautés culturelles.

La création d’un réseau afrikaner – même si celui-ci est défini sur une base temporaire pour quelque temps encore – signifie davantage que l’utilisation d’une technologie par une société donnée. Elle est le signe tangible d’une affirmation culturelle qui s’est amorcée avant même la création du réseau national. À preuve, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, anticipait cette victoire à l’époque où l’ABC ne diffusait qu’une heure par semaine en langue afrikaner: « en ce qui regarde l’ABC, je veux dire qu’après une bataille très longue et très ardue, la langue afrikaner a recouvré partiellement ses droits. »[72] Quant au réseau anglais, qui n’est ni plus ni moins dans sa forme première que le stigmate de l’entreprise Schlesinger, il n’est pas dit qu’il devra nécessairement véhiculer les mêmes valeurs culturelles de ce réseau privé. Encore une fois, le député Sauer critique avec justesse l’ABC en affirmant que cette entreprise n’a jamais tenté, de quelque façon que ce soit, de donner à la radio un caractère qui soit proprement sud-africain. Par cela, il signifie clairement qu’au niveau des politiques et des émissions présentées, l’ABC n’est qu’une « servile imitation de la BBC ».[73]

En somme, la création d’un réseau afrikaner a non seulement permis à cette communauté culturelle de s’affirmer, mais elle a également incité la communauté anglophone à modifier ses comportements vis-à-vis de sa propre identité culturelle et de celle des Afrikaners. Il est certain que l’idée de fonder une radio nationale allait opérer une forme de conscientisation qui demanderait, par la suite, des ajustements et des compromis. Mais en créant deux réseaux, n’y avait-il pas un danger pour que les deux peuples s’ignorent ou du moins disposent de cette technologie pour s’isoler culturellement?  Si cela devait se produire, il était encore trop tôt pour l’affirmer. Au cours des trois premières années d’opération de la SABC, bien des problèmes avaient surgi, mais la guerre allait s’empresser de les résorber temporairement afin d’imposer ses priorités.

Conclusion

Jusqu’à présent, il nous a été possible de comprendre l’évolution de la radio à partir d’un mouvement supranational. Cependant, le cas de l’Argentine nous laisse un peu perplexe. Certes, toute la dialectique qui fonde les prémisses de l’évolution technologique en temps de guerre établit une relation de cause à effet que nous ne saurions mettre en doute.[74] Cela ne suffit pourtant pas à rendre compte entièrement du retard que l’Argentine accuse face à l’Afrique du Sud et au Canada qui sont, soit dit en passant, d’une exactitude chronométrique étonnante. L’apparition de la radio dans ces trois pays s’est faite presque simultanément, et par une approche déductive nous aurions été en mesure de dégager un modèle supranational qui rende compte de cette évolution. Mais voilà: l’étude de la radio argentine ne nous permet pas d’émettre une hypothèse qui anticipe un modèle unique. Il nous faut donc chercher à comprendre l’évolution de la radio en tenant compte des éléments de ce modèle tout en admettant que le processus d’analyse puisse en générer d’autres.

Le présent chapitre vient rompre l’harmonie de cette évolution qui assurait une certaine homogénéité à notre démarche analytique, en favorisant une description analogue entre les pays excentriques que nous pouvions aisément situer par rapport au centre. Nous voici maintenant au carrefour d’autres modèles susceptibles de rendre compte de cette rupture. À la lumière des paramètres que nous avons étudiés jusqu’ici, il est manifeste que l’Afrique du Sud et le Canada se sont inspirés du modèle britannique, entendons par là celui de la BBC et par extension ceux des pays membres de l’Empire (Nouvelle-Zélande, Australie, etc.). Le modèle états-unien a également servi à définir les systèmes canadien et sud-africain sur la base de son financement.[75] Pour sa part, l’Argentine tend à opter pour les mêmes critères, si l’on s’en fie au rapport sur la radiodiffusion (1939) et aux nombreuses déclarations à l’Assemblée nationale.

Même si la seconde Guerre mondiale retarde le processus de nationalisation, n’y a-t-il pas lieu de croire que la radio argentine aspire nominalement à un modèle national, mais qu’en réalité elle bascule contre son gré dans le totalitarisme péroniste? La période 1943-1946 laisse songeur. Le coup d’État militaire sonne le glas d’une radio éprise de liberté. Cette entrave au droit de choisir, de s’exprimer ou de critiquer entache sérieusement le modèle de la radio argentine au point que nous avons dû, dans le présent chapitre, situer notre approche par rapport à ces exigences nouvelles.[76] Raul Aicardi a peut-être résumé mieux que quiconque cette marginalisation lorsqu’il écrit: « en général, les gouvernements latino-américains refusent le principe de voir attribuer les ondes radiophoniques au patrimoine international. »[77] D’emblée, cette distinction pose le problème de la nationalisation de la radio dont certains principes fondamentaux ne peuvent être enchâssés au modèle supranational qui s’est développé à partir des modèles centraux.

 

[1] Innis, H.A. (1972). Empire and communications. Toronto: University of Toronto Press, p. 5.

[2] Cette approche syncrétique qui rejoint la formule célèbre de Marshall McLuhan « le médium c’est le message » englobe un certain nombre de considérations que nous verrons à définir par rapport à la nationalisation de la radio.

[3] Canada. (1937). Canada Yearbook, 1937. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 719. Le réseau formé en 1932 comprend 26 stations dont 8 appartiennent ou sont louées par la CCR, à savoir: celles de Halifax, Chicoutimi, Québec, Montréal, Ottawa, Toronto, Windsor et Vancouver.

[4] Brockington, L.W. (1936). Extrait de l’allocution prononcée le 4 novembre 1936 sur les ondes de Radio-Canada. Cette allocution apparaît dans les journaux suivants: Ottawa Citizen, 5 novembre 1936; Saturday Night, 14 novembre 1936.

[5] Canada. Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion, 1929. Ottawa: F.A. Acland, pp. 7-8.

[6] Canada. House of Commons. Debates (1935). Vol. I, p. 777; Vol. III, pp. 2561-62, 2779-80, 3346; (1936). Vol. I, p. 458.

[7] Le gouvernement canadien, par l’intermédiaire de son ministre, C.D. Howe, s’engage dès 1936 à limiter systématiquement à 1 000 watts la puissance des stations privées et à n’accorder aucune licence pour toute nouvelle demande excédant cette puissance. Cependant, les stations privées CKAC (Montréal) et CFRB (Toronto) possèdent une puissance émettrice supérieure à celle de plusieurs stations du réseau national. « Lors de la constitution de la Société, le 2 novembre 1936, la puissance totale du réseau national était de 38 600 watts dont 14 200 watts pour les stations appartenant à l’État ou louées, sur un total de 79 000 watts pour toutes les stations au Canada. Le 31 mars 1938, la puissance totale de toutes les stations du réseau est de 168 350 watts, dont 113 200 watts pour les stations de Radio-Canada. La puissance de toutes les stations privées non affiliées au réseau, comme stations de base ou complémentaires, est alors de 18 100 watts ». In: SRC. Montréal, (1942). Rapport de la SRC, 1936-1942. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 6.

[8] Canada. House of Commons. Debates. (1938). Vol. I., p. 246; Canada. Ministère des Affaires extérieures. International Telegraph Convention and General Regulations (document signé à Washington, D.C., le 25 novembre 1927); Canada. International Telecommunication Convention, Madrid 1932. Ottawa: Radio Branch, Dept. of Marine, pp. 48 et suiv.; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report, 1936., « International cooperation in broadcasting », p. 20.

[9] Ce sont: Argentine, Brésil, Canada, Colombie, Cuba, Chili, États-Unis, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, Panama, Pérou, République Dominicaine, Uruguay et Venezuela.

[10] Canada. Treaty series, 1928. No. 17. Inter-American arrangement concerning radiocommunications. Signed at Havana, 13 Dec. 1937. Ottawa: J.O. Patenaude; Ibid, No. 18. Inter-American radiocommunications Convention; Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1942. pp. 188-89.

[11] Brockington, op. cit. (cité dans le Ottawa Citizen, 5 novembre 1936).

[12] Canada. Annual report of the Canadian broadcasting corporation, 1938. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 7.

[13] Canada. Special Committee on the operations of the Commission under the Canadian radio broadcasting Act, 1932. Ottawa: J.O. Patenaude (1934), pp. 95 et suiv.; pp. 501 et suiv.

[14] Brockington, ibid.

[15] Peers, F.W. (1969). The politics of Canadian broadcasting, 1920-1950. Toronto: Univ. of Toronto Press, p. 249.

[16] Peers, ibid. Canuel, A. (1990). Les débuts de la radio au Saguenay. Saguenayensia. Vol. 32, No. 1, Janvier-Mars, pp. 7-13.

[17] Un long débat sur cette question apparaît dans le document suivant: Special Committee on the operations… Voir spécialement: pp. 87-132, 403-13 et la déclaration du député conservateur de Regina, F.W. Turnbull, pp. 494-505.

[18] Montreal Gazette, 23 mars 1937, pp. 13, 19 « Bilingualism aim of Canadian radio »; Le Devoir, 5 avril 1937, p. 1 « Si M. Bennett s’en allait? », Ottawa Journal, 6 avril 1937, p. 6 « The voice of Canada on the air ».

[19] En 1943, la SRC atteint 92% de la population canadienne. La région de Vancouver et le Nord de l’Ontario ont encore des difficultés majeures de réception. En attendant, les ingénieurs de la Société pallient à cette difficulté par l’emploi des ondes courtes. Voir: Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1943. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 119-20.

[20] Ellis, D. (1979). Evolution of the Canadian broadcasting system: Objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Minister of Supply and Services, p. 21.

[21] Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars 1936. p. 10; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars, 1938, p. 16. Pourtant, le ministre C.D. Howe avait lui-même déclaré en Chambre que « la Société n’a ni le désir, ni l’intention de retirer plus d’un demi-million de dollars en réclame commerciale… In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (8 février 1938), p. 245; Auditor General Report, 1937-38, p. 198. Sur un total de 99 heures d’émissions hebdomadaires, 87.8% restent encore sans publicité. La répartition est la suivante: 57.5 heures d’émissions canadiennes non commanditées contre 3.25 heures commanditées; 17.5 heures d’émissions américaines non commanditées contre 8.75 heures commanditées; 12.5 heures d’émissions outre-atlantique non commanditées. In: Canada. House of Commons, Debates. Vol. I, (8 février 1938), p. 247.

[22] Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (10 février 1938), p. 358. En avril 1938, la redevance annuelle passera de 2.00 $ à 2.50 $ annuellement.

[23] Le ministre C.D. Howe ajoute que l’un des plus grands journaux financiers canadiens affirme que « 43% des programmes de CBL sont des programmes commandités émanant des États-Unis”. Il précise toutefois que les programmes commerciaux américains représentent 18% des programmes de la journée et les programmes complémentaires américains, c’est-à-dire ceux qui ne comportent pas de publicité, 25 % de tous les programmes de cette station. In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I  (8 février 1938), p. 237.

[24] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (11 février 1938), p. 358.

[25] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. III, (18 mai 1932), p. 3035.

[26] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (1 février 1934), pp. 181-83.

[27] À propos du monopole de la Canadian Radio Patents Ltd. voir les déclarations suivantes: Canada. House of Commons, Debates…, Vol. III  (1 avril 1937), pp. 2433 et suiv.; Vol. III, (5 avril 1937), pp. 2556 et suiv.; Vol. I, (9 février 1938), pp. 304 et suiv.; Vol. III  (10 mai 1938), pp. 2754 et suiv.

[28] À la lumière des lois et décrets promulgués entre 1924 et 1943, la préoccupation première du gouvernement argentin sera d’exercer un contrôle plus accru en ce qui a trait à l’organisation structurelle de la radio. Voir: Lastra, A.P. (1970). Régimen legal de radio y television…, pp. 15,18, 20.

[29] Ibid, p. 23. Voir également: New York Times, 1 août 1942, p. 9  « Argentina curbs radio ». Cette protection nationaliste n’a rien d’étonnant. Elle apparaît en Europe occidentale et aux États-Unis bien avant 1933. La Radio Corporation of America est un exemple patent de ce phénomène lié à la radio. Pour une meilleure compréhension de cette interrelation aux États-Unis, nous référons le lecteur à l’ouvrage suivant: Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: Technology and American radio: 1900-1932. Princeton: Princeton Univ. Press.

[30] Extrait de l’allocution prononcée par Adolfo T. Constantino, le 1 août 1941, à l’occasion du sixième cycle annuel des conférences organisées par l’Asociación de Jefes de Propaganda et diffusée par la radio d’État (LRA Radio) en collaboration avec les autres stations du pays. Allocution publiée sous le titre de: El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Setiembre de 1941, Ano V, No. 49,  p. 771.

[31] Noguer, op. cit. pp. 57 et suiv.; Tesler, op. cit. p. 26; Lastra, op. cit. pp. 28 et suiv.; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión Argentina. Los dueños de la información electrónica y el largo brazo de su poder. Montevideo: Ediciones Unidad, p. 21.

[32] Rusi, H.A. (1951). 14 Anos de LRA. Revista de Correos y Telégrafos. Mayo-Junio. p. 13. L’auteur indique que la puissance émettrice est de 100 kilowatts tandis qu’à la Chambre des députés (28 août 1940), on fait état de 10 kilowatts, ce qui semble plus réaliste.

[33] La vocation de ces trois réseaux reste quelque peu difficile à définir. Ricardo Horvath (op. cit. p.21) parle de « style nord-américain », tandis que Alberto Aguirre définit LR3 et LR4 par rapport aux autres stations qui, dit-il, sont de second ordre à en juger par la publicité et le contenu artistique qu’elles présentent. Quant à LR1, poursuit-il, ce réseau a pris conscience de la nécessité d’améliorer le niveau général de ses programmes. In: Aguirre, A.J. (1961). Radio y Television. Argentina, 1930-1960. Buenos Aires: SUR, pp. 354-63, citation pp. 354-55.

[34] República Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941). Vol. I, pp. 778-79. República Argentina. Congreso Nacional. Cámara de diputados. (Junio de 1941). Reunión # 9. p. 522.

[35] Republica Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941), Vol. I, p. 779.

[36] Ibid, p. 780. Cette déclaration devant l’Assemblée nationale est fondée sur certaines déclarations de journaux de La Prensa (6 janvier, 1941) et El Mundo (9 janvier 1941) à l’effet que de telles pratiques se font sous « la pression et la menace de représailles ».

[37] Lastra, op. cit. p. 27. Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5.

[38] Dirección de radiocomunicaciones. Revista de Correos y Telégrafos. Ano IV, No. 34, (15 de Junio 1940). Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5. Republica Argentina. Diario de Sesiones. Vol. III. (28 août 1940). p. 433-34. Les résolutions de l’Assemblée nationale, ci-après mentionnées, font également état de la question: Résolution # 6192  (29 avril 1940), article 2; Résolution # 7246  (18 mai 1940), article 2.

[39] Constantino, A.T. (1941). El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Ano V,  No. 49. Septiembre de 1941. p. 774.

[40] Bassets, L. (1981). De las ondas rojas a las radios libres. Barcelona: Editorial Gustavo Gili, p. 8. L’auteur cite l’exemple de personnes telles: Roosevelt, Hitler, Goebbels, Queipo de Llano et Charles de Gaulle qui, à leur manière, ont utilisé ce médium à des fins politiques.

[41] Lastra, op. cit. p. 25.

[42] Aguirre, op. cit. p. 359. Voir également: New York Times, 16 septembre 1945, p. 34, « Argentina curbs news to US again ».

[43] República Argentina. Repertorio de Legislación Argentina. Vol. II. Buenos Aires: Imprenta del Congreso Nacional,  voir sous « radiodifusión », p. 1715.

[44] Le pouvoir de la radio peut être défini à partir de la publicité (ce qui n’exclut pas d’autres formes de rapprochements susceptibles de compléter cette typologie). De ce fait, il se compare avantageusement à celui des journaux. Plus le tirage d’un journal est important, plus il y a de chances de générer des profits par la publicité (en admettant une saine gestion et une saine compétition). Le nombre de lecteurs et la publicité déterminent l’importance du journal comme instrument de l’économie, et par conséquent interagissent sur le pouvoir économique.

[45] Horvath, op. cit. p. 19.

[46] Aguirre. op. cit. p. 354.

[47] Constantino, op. cit. p. 774.

[48] Camerini, E.R. (1943). Condiciones requeridas para que la radiodifusión ejerza verdaderamente una acción educativa. Revista de Correos y Telégrafos. Año VI, No. 75,  15 de noviembre 1943. p. 150

[49] Aguirre. op. cit. p. 356; Horvath. La trama secreta (II)…, p. 21.

[50] Aguirre, op. cit. p. 356.

[51] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, p. 2719.

[52] Le prix de la transaction (150 000 livres-sterling) fut déterminé par Gerald Orpen, directeur de la Syfret’s Trust Co. (ville du Cap), reconnu pour sa compétence en la matière. La société de financement qu’il dirige est l’une des plus anciennes et des plus importantes de l’Afrique du Sud. Elle fut fondée par Edward John Mayrand Syfret, en 1851, puis développée par son fils Edward Ridge Syfret qui s’est associé, entre autres, à Cecil Rhodes. Le seul point en litige dans cette transaction est le taux d’intérêt consenti à Schlesinger (6%) alors que le gouvernement emprunte la dite somme à 3.5% de la Suid-Afrikaanse Lewensassuransie Maatskappy (mieux connue sous le nom de Sanlam). Voir: South Africa. Union of Census and Statistics. (1937). Official Yearbook, 1937. p. 552.

[53] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2659.

[54] Ibid, p. 2974. La nomination et la composition du Bureau des gouverneurs, la durée de leur mandat ainsi que les fonctions qu’ils assument reposent sensiblement sur les mêmes critères que ceux du Canada. Voir: Ellis, op. cit. pp. 16-17; Peers, op. cit. pp. 195-96; Le Devoir, 12 septembre 1936, p. 1 « L’actualité: Gouverneurs de la radio ».

[55] Roos, G. (Broadcasting in…, p. 42) fait état d’une heure par semaine. Eric Rosenthal (You have been…, pp. 145-47) soutient qu’avant la SABC, les programmes en langue afrikaner étaient répartis ainsi: trois bulletins de nouvelles quotidiens, une émission de 45 minutes chaque mercredi soir et une critique littéraire de 15 minutes (probablement deux fois par semaine).

[56] Rosenthal, op. cit. p. 148.

[57] Patrick, op. cit. p. 15.

[58] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2963; Our first half…, p. 192; Roos, G. op. cit. p. 42.

[59] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936,  pp. 2963-64.

[60] Ibid, 29 avril 1936, p. 2715.

[61] En 1923-24, la compagnie Marconi construit à Klipheuwel une station à ondes courtes destinée aux communications d’outre-mer. L’émetteur utilisé en 1937 est loué à la Overseas Communications of South Africa. Quant à Roberts Heights, il s’agit d’un lieu militaire important qui a été grandement favorisé par le développement des communications au pays, lieu qui sera rebaptisé du nom de  Voortrekkerhoogte pour commémorer l’année du Centenaire des Voortrekkers. L’émetteur qui s’y trouve deviendra, quelque temps après, la propriété des Postes et Télégraphes.

[62] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2971.

[63] Our first half…, p. 193.

[64] South Africa. House of Assembly. Debates,16 août 1938, p. 1067; et 21 septembre 1938, p. 1083.

[65] Ibid, 16 août 1936, p. 1083.

[66] South Africa. House of Assembly. Debates, 16 août 1938, p. 1068.

[67] South Africa. House of Assembly. Debates, (29 avril 1936), pp. 2732 et suiv.; (4 mai 1936),  p. 2955 (16 août 1938), pp. 1069 et suiv.; (21 septembre 1938), p. 3226.

[68] C’est plutôt l’orgueil des auditeurs sud-africains qui fut froissé, surtout que l’une des deux émissions fut retransmise dans tous les pays du Commonwealth. Dans les deux cas, la SABC a fait croire à une interview avec des citoyens sud-africains alors qu’il s’agissait de deux acteurs que la population eût tôt fait de reconnaître. Voir: Times (Londres), 9 juin 1937, p. 15, « South African Broadcasting-Hoaxes »; Times (Londres), 15 juin 1937, p. 15, « Capetown Coronation broadcast ‘Hoax’: Board’s sincere regret ».

[69] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, pp. 2732-33.

[70] (1939). Journal of Parliaments of the Empire, (1939). Vol. XX.,  London: Westminster Hall, Houses of Parliament,  (January), pp. 212-13.

[71] Ibid, p. 468. Voir également les débats à l’Assemblée nationale (7 février 1939). L’incident de décembre 1939 à la station de Johannesburg remet en question l’impartialité du gouvernement sud-africain. Suite aux déclarations officielles divulguées sur les ondes, des annonceurs ont publiquement désavoué certaines politiques jugées désagréables et préjudiciables à leur avenir. À la suite de leur licenciement, la SABC embauche des « annonceurs spéciaux dont les voix ne pourront être associées aux émissions diffusées normalement » et demande que chaque employé signe une déclaration de loyauté envers la Société dont le but avoué est de coopérer entièrement avec le gouvernement. Voir: Times (Londres), 22 décembre 1939, p. 5, « Politics in South African Broadcasting: Disaffected announcers ».

[72] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936,  p. 2728.

[73] Ibid.

[74] Pour une meilleure compréhension de cette interrelation, voir les ouvrages suivants: Dalton, D.M. (1975). The story of radio. London: Hilger; Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave…

[75] Même s’il paraît évident que le système sud-africain opte pour une formule hybride, puisqu’en 1936 la SABC évacue pratiquement toute forme de publicité, il n’en demeure pas moins que le modèle privilégié tend à la combinaison des systèmes britannique (national) et américain (commercial). Voir: South Africa. House of Assembly. Debate, 4 mai 1936, pp. 2954, 2970.

[76] Raul Aicardi résume l’évolution de la radio latino-américaine en ces termes: « Jusqu’au milieu de la Seconde Guerre mondiale, la radio vivait une adolescente innocente, vouée principalement à la musique et au divertissement. L’apparition de la guerre et les responsabilités de l’information et de l’orientation idéologique qui lui furent assignées, imposeront au radiodiffuseur et au personnel des stations certaines normes de conduite politique… » Aicardi, R. (1981). Notas sobre la historia de la radiodifusion en Latinoamerica, In: Lluis Bassets (Ed.): De las ondas rojas a las radios libres, pp.131-153, Barcelona: Editorial Gustavo Gilli S.A. (citation p. 149).

[77] Ibid, p. 134.

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