Chapitre 1 : Nationalisme en Afrique du Sud, au Canada et en Argentine

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

I-  AFRIQUE DU SUD

L’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud débute véritablement au lendemain de la guerre des Boers. Les effets de la Seconde Révolution industrielle se font principalement sentir avec la découverte des diamants dans le Kimberley et le Witwatersrand. Cette ascension industrielle va transformer progressivement le caractère rural de la population locale composée majoritairement d’Afrikaners et favoriser, au fil des ans, un exode vers les centres urbains.[1] Grâce à l’appui financier de la Grande-Bretagne, l’économie de l’Afrique du Sud progresse rapidement mais demeure néanmoins précaire. L’exploitation minière, quand elle n’épuise pas graduellement les réserves disponibles, dépend des fluctuations du marché extérieur. Du point de vue politique, les quatre colonies (cap de Bonne-Espérance, Natal, Transvaal, État libre d’Orange) s’efforcent durant la première décennie du siècle de dégager une solution constitutionnelle. Un cabinet de dix membres- dont sept Afrikaners- est constitué et représente officiellement, le 31 mai 1910, le Parlement de ce nouvel État unitaire. L’Union sud-africaine ainsi créée est une monarchie parlementaire dont les quatre colonies, devenues provinces, jouissent d’une large autonomie administrative.[2] Cette volonté de réconciliation entre communauté anglaise et communauté afrikaner n’a pas la même résonance du côté des vainqueurs que de celui des vaincus. Le ressentiment contre la politique coloniale britannique persiste, et ce n’est qu’à partir de 1948- année de la victoire électorale du Parti national- que les Afrikaners réussiront à faire triompher leur propre nationalisme et à s’assurer l’exclusivité du pouvoir politique.

L’évolution de l’Union sud-africaine de 1910 à 1948 est marquée par l’accession au pouvoir de trois Premiers ministres: Louis Botha, nommé par le gouverneur général Herbert Gladstone, détiendra le pouvoir jusqu’à sa mort en 1919. De 1919 à 1924, Jan Christiaan Smuts assure le leadership du pays; James Barry Munnik Hertzog, partisan de la neutralité en politique étrangère et ardent nationaliste, sera au pouvoir jusqu’en 1938; enfin, Smuts reprend le pouvoir de 1939 à 1948. Durant cette période, l’Union sud-africaine fonctionne sur le modèle britannique avec une tendance assez nette au bipartisme. D’un côté, le South African Party dirigé par Botha forme le parti au pouvoir. De l’autre, le Unionist Party, purement anglais, se présente comme l’opposition officielle. Entre les deux, le English-speaking Labour Party qui recueille quelques sièges en dénonçant l’exploitation des compagnies minières à l’égard des travailleurs blancs, la plupart des Boers.[3] Cette formation tripartite au sein du Parlement sera modifiée dès 1913 avec la formation du parti national (National Party) sous Hertzog.[4] Sa rupture avec Botha lui vaudra l’appui de la majeure partie de la communauté afrikaner qui soutiendra massivement la tendance nationaliste, y compris celle du Parti nationaliste purifié formé par le docteur Malan en 1930 et redevenu Parti national en 1948.

Le premier cabinet de l’Union sud-africaine en 1910 dirigé par Louis Botha. Debout de gauche à droite : J.B.M. Hertzog, Henry Burton, F.R. Moor, C. O’Grady Gubbins, Jan Smuts, H.C. Hull, F.S. Malan, David Graaff. Assis de gauche à droite : J.W. Sauer, Louis Botha, Abraham Fischer. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Le Gouvernement Smuts en 1923 : Assis au 1er rang : Thomas Watt, F.S. Malan, Jan Smuts, Thomas Smartt, Henry Burton. Debout au 2d rang : N.J. de Wet, Deneys Reitz (en), Patrick Duncan, J.W. Jagger et Hendrik Mentz. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Le gouvernement Hertzog en 1929 : Au premier rang (assis) : Frederic Creswell, D.F. Malan, J.B.M. Hertzog, Nicolaas Havenga et P.G.W. Grobler Au second rand (debout) : Oswald Pirow, Jan Kemp, A. Fourie, E.G. Jansen, H.W. Sampson et C.W. Malan. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Scission et fusion ethnique: Britons et Boers

Nous avons fait le Canada, il nous reste à faire les Canadiens avait observé le Premier ministre MacDonald lorsque la Confédération de 1867 était entrée en vigueur. Si Botha connaissait cette remarque, il dut y penser en assumant, quarante-trois ans plus tard, la responsabilité de l’Union sud-africaine.[5]

Le défi auquel devait faire face Botha lors de son accession au pouvoir en 1910 était de taille: gouverner entre deux tendances extrêmes dont l’une se réclamait de la suprématie britannique et l’autre d’un retour à l’indépendance républicaine. De tendance modérée, le parti de Botha cherchait des appuis auprès de ceux qui, dans les deux groupes linguistiques, partageaient le principe de l’unité sud-africaine. L’attitude centriste de Botha ne pouvait harmoniser, dans leur totalité, toutes les valeurs autour desquelles une société se définit et à partir desquelles elle se reconnaît et se distingue des autres sociétés. Dans un discours prononcé à De Wit, en 1912, Hertzog, véritable apôtre du nationalisme intégral, jette les bases d’une politique nouvelle en énonçant deux principes majeurs: le premier est contenu dans sa phrase célèbre « l’Afrique du Sud, d’abord; l’Afrique du Sud, seule »; le second fait référence à la politique des deux courants définie par l’emploi de l’anglais et de l’afrikaan comme langues officielles.[6] Cette situation politique n’est pas sans nous rappeler celle du Québec vis-à-vis du Canada. Dans son ouvrage sur l’Afrique du Sud, Howard Brotz trace un parallèle:

Le nationalisme afrikaner, le pendant sud-africain du ‘séparatisme’ au Québec, apparaît politiquement comme une affirmation extrême d’intérêts ethniques. Il prend la forme d’une rupture avec le Premier ministre [fédéral] au pouvoir et son parti en s’appuyant sur le fait que les Afrikaners ont été injuriés, négligés ou répudiés.[7]

En janvier 1914, Hertzog fonde le Parti national. De profonds désaccords sont à l’origine de cette scission entre lui et Botha. Hantée par la crainte de perdre sa personnalité nationale, et surtout décidée à préserver son autonomie, la communauté Boer se trouve, encore une fois, plongée dans ce conflit profond qui est à l’origine de presque toutes les scissions des partis. Hertzog demande que l’enseignement dans les écoles se fasse dans les deux langues  (anglais et afrikaaner) et remet en question la loyauté et les intérêts collectifs basés sur la dichotomie national versus impérial. Là où les intérêts nationaux sont en opposition avec ceux du pays, Hertzog choisit l’Afrique du Sud et combat l’Empire. Ces dissentiments vont s’accentuer au tout début de la Première Guerre mondiale lorsque le pays est appelé, en septembre 1914, à collaborer avec l’Angleterre: la décision de Botha d’occuper le Sud-Ouest africain allemand déclenche une rébellion ouverte de généraux boers.[8] En restant à l’écart de cette rébellion et en désavouant l’action du gouvernement sud-africain dans le conflit européen, Hertzog cristallise en quelque sorte les appuis dont il aura besoin pour accéder au pouvoir, une décennie plus tard. La période de gestation 1902-1914, porteuse de l’idéologie nationaliste, ne saurait être marquée uniquement par la formation de l’Union sud-africaine et par la rupture politique de Hertzog. Au-delà des actions politiques qui la caractérisent, elle démontre que l’unification de 1910 n’est, en réalité, qu’une simple création artificielle et que le développement de l’Union sud-africaine ne peut être basé exclusivement sur des intentions politiques, puisqu’il se trouve conditionné par l’héritage du passé.[9]

Les années qui suivent immédiatement la Première Guerre mondiale vont précipiter l’ascension au pouvoir de Hertzog. En 1920, l’Afrique du Sud subit les effets de la première grande crise économique dont le monde occidental est victime. Le général Smuts qui succède durant cette même année à Botha hérite d’une situation économique, politique et sociale difficile. La popularité du Parti national et du Parti travailliste (Labour Party) devient menaçante pour Smuts qui propose à Hertzog une alliance des partis qu’ils représentent. Hertzog exige, comme condition sine qua non, une séparation radicale avec l’Empire britannique, ce à quoi Smuts ne peut acquiescer. L’année 1921 portera à nouveau Smuts au pouvoir avec, cette fois, une forte majorité due à la coalition des Partis unioniste et sud-africain. Mais un problème aigu l’attend: les entreprises aurifères annoncent, en décembre 1921, que les emplois semi-qualifiés ne seront plus réservés qu’aux Blancs. En d’autres termes, les compagnies reconnaissent dorénavant la compétence des Noirs pour ce type de fonctions, ce qui leur permet de réduire considérablement les salaires- le paiement d’une journée de travail d’un Blanc équivaut au salaire d’une semaine d’un Noir. Les ouvriers du Witwatersrand (environ 20 000 à l’époque) réagissent avec violence. La grève prend des allures d’une véritable insurrection: incendies, pillages, meurtres d’Africains obligent Smuts à réprimer durement la grève des mineurs blancs. Dans un débat passionné au Parlement, Hertzog déclare que « Smuts restera dans l’histoire comme l’homme dont les mains ont ruisselé du sang de ses compatriotes. »[10]

Cet embarras politique auquel s’ajoutent d’autres problèmes, comme celui de l’entrée de la Rhodésie du Sud dans l’Union, va provoquer la dissolution du Parlement et la tenue d’élections nouvelles. Le 19 juin 1924, le parti de Hertzog obtient la majorité avec 63 sièges contre 53 pour le Parti sud-africain, 18 pour le Parti travailliste et un seul pour les Indépendants. Le programme de Hertzog repose sur deux points essentiels: préserver la prééminence des Blancs et garantir l’indépendance de l’Union. Ces deux axes prioritaires, accompagnés d’une série d’autres mesures, visent à renforcer le sentiment nationaliste: en 1925, l’afrikaans devient langue officielle comme l’anglais. Durant cette même année, l’Afrique du Sud et le Canada, qui ne cessent de suivre une politique commune depuis la fin de la Première Guerre mondiale, refusent d’endosser les responsabilités du Traité de Locarno. Ils se prévalent ainsi du droit qui leur a été reconnu lors de la Conférence impériale de 1923 sur la ‘Négociation, signature et ratification des Traités’ [Résolution XI].[11] À la suite de la Conférence impériale de 1926, Hertzog soutient que le degré et la nature de son self-gouvernement sont égaux à ceux du self-gouvernement dont jouit l’Angleterre, sans aucune infériorité ni réserve. Il prétend que l’Afrique du Sud est aussi libre et aussi indépendante que l’Angleterre elle-même [débats à l’Assemblée nationale, 22 avril 1925]. Le 25 mai 1926, le docteur Daniel François Malan déclare devant les membres du Parlement que le temps est venu pour ce pays d’avoir son drapeau national. Cette annonce provoque l’indignation des tenants de l’Union Jack et déclenche une véritable polémique sur la conception et l’agencement des formes, des symboles et des couleurs de ce futur emblème national.[12] L’Acte de 1927 qui officialise le nouveau drapeau ne parvient pas toutefois à substituer définitivement l’Union Jack:

…le second étendard resterait celui de l’Empire /…/ il ne flotterait jamais qu’à côté de son successeur, et encore dans certaines circonstances et en des lieux strictement déterminés.[13]

Toutes ces manifestations ne font que renforcer les aspirations nationales de l’Union et accroître son désir d’être considérée sur le même pied d’égalité que les grandes puissances. Jusqu’à ce que le Statut de Westminster fasse de l’Afrique du Sud un pays pratiquement indépendant avec sa politique étrangère autonome, Smuts et Hertzog- tous les deux d’origine Boer- affirmeront et défendront, chacun à leur manière et selon des options politiques distinctes, la grandeur de l’Union. Le Parti sud-africain que dirige Smuts après la guerre ne pourra contenir longtemps la surenchère nationaliste dont Hertzog est l’instigateur. Dès janvier 1919, une résolution est votée au sein du Congrès national pour envoyer une délégation à Paris chargée de revendiquer l’indépendance de l’Union sud-africaine. Au moment même où Smuts participe à la conférence de la Paix, Hertzog se rend à Paris avec le docteur Malan et demande en vain au Président Wilson d’accorder l’indépendance des Boers au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

George V and his Prime Ministers at the 1926 Imperial Conference. The conference was the sixth Imperial Conference held amongst the Prime Ministers of the dominions of the British Empire. It was held in London from 19 October to 22 November 1926. It was notable as the conference that produced the Balfour Declaration, which established the principle that the dominions are all equal in status, and not subordinate to the United Kingdom. – George V (seated, centre) with Rt. Hon. Stanley Baldwin (seated left), Rt. Hon. W.L. Mackenzie King (seated, right). Standing Rt. Hon. Walter Stanley Monroe, Rt. Hon. Gordon Coates, Rt. Hon. Stanley Bruce, Rt. Hon. J. B. M. Hertzog and W.T. Cosgrave. Source : Imperial Conference, Wikipédia.

Cette affirmation nationaliste n’évolue pas en vase clos. Les Conférences impériales d’après-guerre ont été témoins d’un plus grand désir d’autonomie et d’égalité de la part des Dominions. La Grande-Bretagne, considérée comme la mère patrie, doit finalement admettre que ses enfants ont grandi et surtout atteint la maturité nécessaire à la gestion de leurs propres affaires. Le Statut de Westminster consacre dans les faits cette reconnaissance. À l’intérieur du pays toutefois, la population est moins soucieuse du prestige international que d’équilibre économique. La crise de 1929 qui déferle sur le monde occidental affecte sérieusement l’Afrique du Sud. En outre, lorsque la Grande-Bretagne est forcée, en septembre 1931, d’abandonner l’étalon-or, l’Afrique du Sud persiste à vouloir le maintenir, non sans cause: sur le plan économique, le pays est le plus grand producteur au monde de ce métal précieux; sur le plan politique, Hertzog croit trouver l’occasion d’affirmer l’indépendance de son pays en se désolidarisant de la politique monétaire britannique et de sauvegarder son prestige en claironnant que son gouvernement tiendrait ou tomberait avec l’étalon-or. Le 27 décembre 1932, le ministre des Finances, Nicolaas Christiaan Havenga, annonce que l’Union renonce à l’étalon-or. La démission de Hertzog ne viendra pas, ce qui lui vaudra une perte de crédit considérable pour gagner la prochaine élection.

La déclaration de Havenga, précipitée par la rentrée intempestive de Tielman Roos dans l’arène politique, apaise quelque peu l’atmosphère fébrile répandue au pays.[14] Les tensions politiques n’en demeurent pas moins. La provocation de Roos, qui exige la formation d’un gouvernement d’union dont il se voit déjà Premier ministre, a pour effet de rapprocher les partis de Smuts et de Hertzog lesquels fondent, non sans compromis, un gouvernement commun: le United South African Party.[15] Cette coalition ne donne pas satisfaction à toutes les zones de l’opinion, et en particulier aux nationalistes radicaux. Hertzog est en butte à l’hostilité croissante de certains hommes politiques dont le docteur Malan, ministre démissionnaire et fondateur du Parti nationaliste purifié. Nonobstant cela, le Parti Uni restera au pouvoir pendant 15 ans.

L’alliance Smuts-Hertzog redonne à l’Afrique du Sud une stabilité relative dont ce pays a grandement besoin. Elle fait renaître la confiance et donne l’impression, avec le retour de la prospérité, que les problèmes politiques vont s’estomper d’eux-mêmes. Les deux protagonistes, réunis une première fois sous Botha, puis divisés pendant plus de deux décennies se rangent de nouveau sous la même bannière politique. En se joignant aux modérés, Hertzog prend ses distances vis-à-vis des nationalistes radicaux qui supportent mal cette nouvelle concentration du pouvoir. Inévitablement, se produit une scission entre l’aile extrémiste nationaliste et le nouveau parti au pouvoir. Le docteur Malan, nouveau chef de file, n’a certes pas en nombre la force de ses opposants, mais possède une influence infiniment plus grande, puisqu’il dispose d’un facteur de dynamisme transformateur d’une société: le nationalisme. Même si son parti ne prendra le pouvoir qu’après la Seconde Guerre mondiale, il reste que l’expression nationaliste se fait sentir tous azimuts.

L’une des premières expressions du nationalisme afrikaner aux conséquences politiques immédiates demeure, sans conteste, le refus de Hertzog d’entrer en guerre contre l’Allemagne. La résolution de neutralité qu’il présente à la Chambre, appuyée par les nationalistes modérés de son parti et les radicaux de Malan, est rejetée par 80 voix contre 67. À la suite de cette défaite, la démission de Hertzog et la formation d’un nouveau Cabinet sous le général Smuts deviennent prévisibles. Mais, il y a plus: la prise de position de Hertzog se veut en même temps une sorte de test d’indépendance vis-à-vis de l’Empire britannique- puisqu’il avait déclaré, en mai 1936, que son pays ne s’associerait à aucune guerre sauf dans le cas où les intérêts de l’Afrique du Sud rendraient sa participation inévitable[16] – et un témoignage d’admiration, sinon un appui modéré, envers l’Allemagne nazie. Dans les faits,  l’afrikanerdom se traduit par la prise de conscience des valeurs léguées par l’histoire, par l’exaltation d’une culture qui s’exprime à travers la langue, la littérature et autres moyens d’expression et par la célébration d’événements au passé national prestigieux.

Le centenaire du Grand Trek, célébré en 1938, arrive à point nommé. Véritable stimulus national, cette fête, affirme D. W. Krüger, est considérée à la fois comme l’événement qui a sauvé la civilisation blanche de l’Afrique et comme celle qui a jeté les bases du républicanisme.[17] Cela s’entend. Pour les Afrikaners, le Grand Trek symbolise la première véritable période républicaine de leur histoire durant laquelle la préservation de leur identité nationale et de leur politique envers les non-Blancs fut assurée. Ainsi, « le passé est relié au présent, et ce passé ne comprend pas seulement les luttes désespérées contre la barbarie indigène, mais aussi celles dirigées contre l’impérialisme. »[18] Cette commémoration donne une impulsion nouvelle au parti du docteur Malan qui s’appuie sur cette ardeur soudaine -momentanément infléchie par l’avènement de la Seconde Guerre mondiale, mais promptement retrouvée dès la fin des hostilités. Cette fois, l’héritage culturel et la politique contemporaine se trouvent liés par une plus grande homogénéité qui va procurer au Parti national, élu en mai 1948, une mainmise quasi complète sur la vie politique.

Le nationalisme afrikaner de même que l’arrivée au pouvoir du Parti national ne peuvent être interprétés uniquement en fonction d’une typologie d’événements internes ayant pour pierre angulaire le Grand Trek. La montée du national-socialisme en Allemagne, par exemple, suscite un vif intérêt auprès du peuple sud-africain. Bien que ce mouvement se soit développé en contrepoint du nationalisme afrikaner, la « philosophie de Hitler a certainement raffermi la fierté de la race afrikaner de même que les idées nazies du nationalisme ont correspondu de façon étonnante à la pensée encore inorganisée des Afrikaners. » [19] Le prétexte pour accentuer le sentiment national et consolider les bases du futur Parti national était bon: la guerre provoque des inimitiés, particulièrement chez les radicaux qui refusent catégoriquement d’entériner la décision de Smuts et de se ranger du côté des Alliés. La fusion Smuts-Hertzog n’existant plus, Malan n’avait qu’à faire preuve d’opportunisme et proposer un programme politique, non pas soumis aux aléas de la guerre, mais conforme aux attentes et aux aspirations du peuple sud-africain.

Les objectifs fondamentaux du Parti nationaliste purifié, à savoir remettre le pouvoir politique aux mains de la communauté afrikaner et pratiquer le régime de l’apartheid vont polariser les forces nécessaires à l’accession au pouvoir de Malan. Malgré les divergences de point de vue, il se dégage une nette tendance des partis blancs à l’alignement en matière de politique raciale. Historiquement, le Grand Trek reflète quelque peu cette attitude, puisque la cause essentielle de la migration des Boers réside dans la suppression de l’esclavage, interdit par l’Empire britannique en 1834 dans la colonie du Cap. En outre, la question juive durant la Seconde Guerre mondiale pose, de façon oblique, le problème du racisme. Vers le début des années 1930, les Afrikaners, la plupart des agriculteurs, se tournent massivement vers les grands centres urbains et prennent conscience de leur déficience vis-à-vis des citadins déjà intégrés à la vie urbaine: leur manque d’instruction et leur inaptitude à certaines fonctions sociales les relèguent au dernier rang de l’échelle sociale. Par suite de la vague nationaliste qui déferle sur l’Afrique du Sud -l’idéologie allemande aidant- les Afrikaners affichent une animosité marquée envers les Juifs qui occupent, pour la plupart, des fonctions sociales dominantes. Sans pour autant être victimes du comportement antisémitique dans ce pays, les Juifs n’en sont pas moins les souffre-douleurs, en attendant que les Afrikaners disposent de façon majoritaire du pouvoir politique et s’impliquent davantage dans le processus de développement économique. Ce double rôle sera d’autant plus significatif qu’il permettra au Parti nationaliste de maintenir et de renforcer sa situation de parti dominant au cours de huit élections législatives ultérieures.

II-  CANADA

Le 20e siècle s’ouvre sur une politique difficile pour le Canada. En octobre 1899, la Grande-Bretagne attaque le peuple des Boers d’Afrique du Sud. Les implications de cette guerre soulèvent un débat passionné: le Canada doit-il ou non appuyer la Grande-Bretagne dans cette guerre? Sir Wilfrid Laurier, Premier ministre d’alors, est saisi de cette question épineuse. Le Canada anglais, par solidarité anglo-saxonne, presse ce dernier de participer à la guerre en envoyant officiellement un détachement canadien. Le Canada français s’y oppose; il rejette toute forme d’impérialisme britannique et dénonce ses implications possibles. Au début, Laurier refuse d’offrir un contingent par crainte de mécontenter l’électorat québécois. Il n’en fallait pas plus pour soulever l’indignation de la majorité anglaise et voir déferler la vague impérialiste. La solution qu’il envisage, c’est-à-dire équiper et transporter les volontaires du pays mais sans constituer officiellement un contingent canadien se heurte à une troisième opposition: celle de Joseph Chamberlain, ministre britannique des colonies. Finalement, la décision de Laurier d’envoyer un bataillon- à peine 8 400 soldats- constitue pour le Canada une forme d’engagement moral vis-à-vis de l’Empire britannique et pour la Grande-Bretagne, un symbole d’unité impériale.

Contingent canadien défilant à Québec en 1899 avant de partir à la guerre. Source : Seconde guerre des Boers, Wikipédia.

Cet épisode de la guerre des Boers met en relief un Canada qui, en ce début du 20e siècle, aspire à une plus grande autonomie; mais, il laisse également entrevoir les difficultés de concilier les deux peuples fondateurs et de faire de ce pays une nation unie par les mêmes principes et les mêmes idéaux. Lors d’une cérémonie commémorant le sacrifice des volontaires canadiens, Laurier rappelle à ses concitoyens que:

L’oeuvre de l’union, d’harmonie et de concorde entre les deux races de ce pays n’est pas encore terminée /…/ En ce moment dans le Sud-Africain, les hommes représentant les deux éléments de la famille canadienne se battent pour le même drapeau. Déjà, plusieurs sont tombés au poste d’honneur en  payant le suprême tribu à leur patrie commune. Leurs dépouilles reposent dans la même fosse pour y dormir jusqu’à la fin des temps, dans un embrassement fraternel. Ne nous est-il pas permis d’espérer que dans ce tombeau ont aussi été ensevelis jusqu’aux derniers vestiges de notre antagonisme passé? Si ce résultat devait se produire, s’il nous est permis d’entretenir cet espoir, l’envoi de ces régiments auront été le plus grand service qu’on eût jamais rendu au Canada depuis la Confédération.[20]

Pour Laurier, l’affirmation d’une plus grande autonomie n’est possible que sur la base d’une meilleure harmonie entre les deux peuples et d’un sentiment d’appartenance commun. Ironie du sort, la crise navale de 1909, provoquée par le renforcement de la marine allemande, va liguer contre lui les nationalistes d’Henri Bourassa et les impérialistes.[21] Au cours de la session de 1909, quelques députés de l’opposition au Parlement canadien se font les interprètes de ceux qui demandent une collaboration plus étroite entre les colonies et la mère patrie pour assurer la défense de l’Empire. Le gouvernement Laurier, qui s’oppose à la fédération impériale de Chamberlain -calquée sur le modèle du Zollverein allemand- n’en reconnaît pas moins la nécessité d’une étroite collaboration avec l’Angleterre.

Opposé au versement d’une contribution financière pour maintenir la suprématie de l’Empire britannique, Laurier décide de créer une marine indépendante, soulignant du même coup sa coopération et surtout son autonomie. Pour les nationalistes, cette décision va conduire le Canada directement à la guerre; pour les impérialistes, elle amenuise ses liens privilégiés avec l’Empire et constitue un geste destructeur. L’opposition combinée des nationalistes et des impérialistes à la Loi navale de 1909- l’alliance sacrilège comme l’appelle Laurier -contribue largement à sa défaite de 1911. Néanmoins, son action politique aura permis, au cours de la première décennie du siècle, de promouvoir l’essor du pays grâce à deux politiques majeures: l’immigration et la construction d’un nouveau réseau ferroviaire pancanadien.

La relance économique d’avant-guerre qui rend l’agriculture de l’Ouest plus attrayante a pour effet de stimuler l’immigration. Aidé de son ministre de l’Intérieur, Clifford Sifton, Laurier entame une réorganisation complète du système d’immigration. Non seulement il veut attirer des pionniers de l’Angleterre et de l’Europe centrale, mais il cherche également à rapatrier les Canadiens français qui ont quitté massivement le Québec au cours des années 1870 pour s’installer dans l’état du Maine et sur la côte Est américaine. Cette politique d’immigration qui s’inscrit dans la structure de l’Empire britannique est proportionnelle au développement économique du pays pour lequel les hommes d’affaires canadiens prévoient une demande mondiale illimitée de ses ressources premières. Cette progression vers l’Ouest donne naissance, en 1905, à deux autres provinces: la Saskatchewan et l’Alberta. Cela ne suffit pas. Il faut promouvoir l’activité économique, transporter vers l’est le blé abondant de ces terres fécondes et surtout faciliter les échanges commerciaux relatifs aux besoins nouveaux de ces populations agricoles (instruments aratoires, produits de consommation divers, etc.).

(Cliquer pour agrandir) Grand Trunk Railway – 1903. Source : Grand Tronc, Wikipédia.

Pour répondre à ce besoin impérieux, Laurier fait connaître la politique la plus importante de son deuxième mandat: la construction d’un second chemin de fer transcontinental. Dès 1905, la compagnie Grand Trunk Pacific Railway (GTR) entreprend, à la demande du gouvernement, la construction d’un tronçon Ouest (Winnipeg/Prince Rupert). L’année suivante, le gouvernement fédéral procède à la seconde étape de son projet, c’est-à-dire au tronçon Est (Winnipeg/Moncton) en confiant l’achèvement des travaux à la compagnie-mère Grand Trunk.[22] Ces deux portions ferroviaires sont complétées en 1914 et l’année suivante une compagnie privée se lance, elle aussi, dans cette aventure nationale. Ces nouvelles liaisons transcontinentales s’inscrivent dans la foulée de l’unification canadienne déjà amorcée lors de la Confédération de 1867. Elles viennent conforter la thèse fédéraliste qu’un historien a décrite en ces termes: « des liens d’acier et de sentiment sont nécessaires pour souder les nouvelles parties de la nouvelle Confédération. Sans chemins de fer, le Canada ne peut continuer d’exister. »[23] Jusqu’en 1911, année de sa défaite électorale, Laurier consolide l’infrastructure ferroviaire dont la majeure partie du financement provient des capitaux étrangers. Un projet national d’une telle envergure engendre des mesures politiques qui ont des incidences sur d’autres aspects de la vie canadienne. La Commission des chemins de fer qui apparaît en 1903 et dont la fonction est de surveiller le tracé des nouvelles voies ferrées, d’assurer à prix raisonnable un bon service commercial et la sécurité du public va étendre sa compétence aux autres moyens de communication, tels le téléphone et le télégraphe. Malgré certaines pratiques financières douteuses qui ont conduit à la nationalisation des chemins de fer canadiens, le développement des liaisons transcontinentales sous Laurier s’est fait dans une optique nationale. Bien qu’il y ait eu absence de planification au niveau de la gestion et un favoritisme outrancier, il reste que le gouvernement Laurier a donné priorité -pour des considérations politiques évidentes- à une infrastructure qui a facilité les échanges est-ouest plutôt que de la segmenter en créant des tronçons Nord-Sud, favorables uniquement à l’économie de quelques provinces.

À travers son action et ses projets politiques, Laurier recherche constamment l’autonomie de son pays et ne peut souffrir de sacrifier la moindre parcelle de son intégrité. Le différend frontalier entre l’Alaska opposant le Canada et les États-Unis apparaît peut-être à la charnière d’une attitude autonomiste canadienne qui cherche à se débarrasser des stigmates colonialistes, quoique incapable de prendre son envol. Après l’échec de la Commission mixte (1898-1899), la question est portée devant un tribunal international qui se réunit à Londres, en 1903. Le jugement favorable à la requête américaine soulève dans tout le pays une véritable indignation. Ce qui irrite davantage le Canada, c’est de constater, encore une fois, l’interventionnisme britannique.[24] Lord Alverstone, premier Président de la Cour d’appel à Londres, est à la fois juge et partie dans cette affaire: d’une part, le tribunal est composé de trois membres américains et de deux membres canadiens- le dernier représentant de la partie canadienne devant être nécessairement britannique; d’autre part, le jugement est rendu par le président de la Cour d’appel, en l’occurrence Lord Alverstone.

Cette volonté d’action, ce vouloir-être de la collectivité nationale ne sauraient être indéfiniment assujettis à l’autorité impériale. Joseph Chamberlain l’avait bien compris et se rendait bien compte de la vigueur du sentiment national naissant qui filtrait lors des Conférences impériales. Le Canada, par la voie de son Premier ministre Laurier, avait, jusqu’ici, bien manoeuvré et l’époque où l’organisation de la vie économique et politique se décidait n’était pas loin d’être révolue. L’avènement de la Première Guerre mondiale allait devenir un facteur prépondérant dans la ligne politique adoptée par le nouveau gouvernement de Robert Borden.

La coalition ayant contribué à la chute du pouvoir de Laurier se désagrège aussitôt les élections terminées.[25] Chacun retourne à son fanatisme et à ses récriminations; Borden se voit ainsi privé d’une force nouvelle qui lui avait servi de levier politique. Au cours de son premier mandat, le gouvernement Borden établit la Loi des mesures de guerre et vote les crédits nécessaires pour l’organisation d’une armée canadienne. Ces mesures extraordinaires ne provoquent guère d’emportements: l’enrôlement est volontaire et le soutien à l’Empire créent, dans l’immédiat, une prospérité artificielle. Au début de 1917, l’échec du recrutement des volontaires menace la survie du corps expéditionnaire canadien qui risque fort de se retrouver, comme à l’époque des Boers, sous le commandement britannique. Borden réagit aussitôt: le 18 mai, il annonce son intention de présenter un projet de loi établissant le service militaire obligatoire. Un scénario semblable à celui de la guerre des Boers se prépare: opposition chez les francophones, approbation chez les anglophones. Voyant que la colère gronde au Québec et qu’il ne peut refréner les tensions qui s’accentuent entre les deux groupes linguistiques, Borden propose à Laurier, alors chef de l’opposition, de former une coalition pour accomplir cette mesure tout en espérant refaire l’unité nationale. Ce dernier refuse et dans un ultime effort Borden tente de rallier à sa cause les libéraux (d’expression anglaise) et les indépendants.

La politique hasardée qu’il mène, entre autres, en instaurant la Loi du service militaire et la Loi d’élections en temps de guerre lui vaut l’appui de la presse anglaise et de nombreux citoyens, toutes allégeances confondues.[26] Le 12 octobre, Borden crée un gouvernement unioniste composé de 12 Conservateurs, 9 Libéraux et Indépendants et d’un Progressiste (travailliste). Aucun représentant d’expression francophone ne siège à ce Cabinet, ce qui n’empêchera pas Borden de remporter avec une majorité de 71 sièges les élections de décembre 1917. Les conséquences étaient prévisibles: cette élection viendrait accroître le ressentiment populaire envers le Québec et une escalade d’affrontements éventuelle provoquerait un profond déchirement de l’unité nationale.[27] Mais, au-delà des tumultes nationaux provoqués par cette guerre, le gouvernement conservateur venait de s’aliéner pour longtemps la sympathie du Québec. Avec le retour à la paix, il connaît une baisse de popularité substantielle. Le gouvernement de l’union, n’ayant plus sa raison d’être, chacun regagne les rangs de son parti. En 1920, Borden abandonne ses fonctions de Premier ministre et sonne ainsi le glas du gouvernement d’action. Pendant ce temps, les Libéraux connaissent une vitalité nouvelle sous la conduite de leur nouveau chef, William Lyon Mackenzie King. La politique nationaliste de Borden ne se réduit pas simplement à cet échec lamentable; elle est couronnée de succès appréciables qui se sont inscrits dans le sillage de Laurier. À commencer par la nationalisation de la Canadian Northern Railway qui va conduire à la création du Canadian National, compagnie de la Couronne créée par la fusion de cinq compagnies ferroviaires déficitaires. Quant à l’opposition qu’il a manifesté à son prédécesseur sur la Loi navale, elle n’a plus désormais sa raison d’être. Borden encourage vivement le maintien d’une marine canadienne distincte, et par là même réitère sa volonté d’affirmer l’indépendance du Canada vis-à-vis de l’Empire britannique. L’effort de guerre du Canada débouche ainsi sur de nouvelles perspectives politiques dont les effets à court terme se font sentir au début de l’année 1917. Lloyd George, nouveau Premier ministre de l’Angleterre, convoque les Premier ministres de l’Empire à « assister à une série de séances spéciales et continues du Cabinet de guerre, en vue d’examiner certains problèmes urgents relatifs à la continuation de la guerre… »[28] Le Cabinet de guerre Impérial, censé régler les « affaires relatives à la guerre qui affecte l’Empire », possède donc des pouvoirs plus élargis et mieux partagés, puisqu’il est formé de cinq ministres britanniques, des cinq Premiers ministres des pays de l’Empire britannique et des représentants de l’Inde. Nécessité oblige, dira-t-on, même si les règles normales du parlementarisme britannique doivent subir quelques entorses!

De février à mai 1917, Borden assiste à toutes les séances de la Conférence de guerre. Les enjeux sont trop importants pour laisser à un autre le soin de régler l’avenir du Canada en matière de politique extérieure. Principal auteur de la résolution IX qui obtient l’appui de tous les membres, Borden déclare que le Canada et les autres Dominions doivent être reconnus comme des nations autonomes du Commonwealth.[29] Cette résolution est capitale, puisqu’elle indique clairement le sens où se poursuivra l’évolution britannique. Avant même la fin des hostilités, Borden rappelle, dans une lettre adressée au Premier ministre du Royaume-Uni, qu’il importe de considérer sérieusement la question de la représentation des Dominions dans les négociations de paix. Ses efforts ne seront pas vains. À la Conférence de la paix, tenue à Paris en 1919, le Canada obtient une double représentation, à la fois comme nation libre et comme l’un des cinq membres de la délégation de l’Empire britannique. Malgré l’opposition de certaines puissances étrangères, et notamment les États-Unis, le Canada affirme, pour la première fois, son individualité nationale devant les pays étrangers.

C’est avec un prestige accru et un avenir plus riche que jamais de possibilités et de promesses que le Canada sort de ce conflit. Mais, il lui reste à cicatriser les plaies de la guerre dont souffrent les deux peuples. Mackenzie King, Premier ministre de 1921 à 1930, puis de 1935 à 1948 devra donc s’affairer à redresser la situation[30]. Épaulé par son conseiller le plus influent, le ministre Ernest Lapointe, King développe au cours de ses trois mandats une stratégie de concertation et de compromis. Accusé par les uns d’opportuniste, d’incompétent par les autres, il manifeste son habileté politique dans sa conception du leadership. Il croit à la démocratie active, administre de façon prudente et se méfie des situations globales. Bref, il dégage une attitude ambivalente qui ne satisfait jamais pleinement les deux parties, mais qui a le mérite de tenir ensemble un vaste pays divisé. Curieusement, il devient presque intransigeant lorsqu’il s’agit de consolider la souveraineté canadienne. À la Conférence impériale de 1923, il obtient la garantie que son gouvernement pourra désormais négocier et signer un traité international sans l’approbation d’un délégué britannique. En 1926, Ernest Lapointe et lui se font les artisans de la déclaration de Balfour qui reconnaît la pleine autonomie du Canada en matière internationale.[31] Ces deux hommes contribuent de façon remarquable à définir le statut des Dominions et ouvrent ainsi la voie à leur reconnaissance absolue.

La participation du Canada à la guerre de 1914 et son admission à la Société des Nations en 1921 ont grandement modifié les relations inter-impériales; les résultats obtenus à la Conférence de 1926 le démontrent bien. Cependant, la déclaration de Balfour n’a aucune valeur juridique. Il faut donc traduire sous forme de loi ces nouveaux principes et faire disparaître en même temps les dernières restrictions légales afin de pouvoir donner au Canada et aux autres Dominions leur pleine et entière autonomie. Le Statut de Westminster (1931) vient sanctionner cette souveraineté. L’unité de l’Empire repose désormais sur une allégeance commune des nations membres de cet Empire à un même souverain. Avec l’accord de Westminster, et dans les années qui suivent, les traces de dépendance coloniale vont disparaître les unes après les autres, permettant ainsi au Canada d’acquérir une personnalité internationale plus marquée.

Au plan interne, le Canada comme tous les autres pays vit les heures difficiles de la Grande Dépression au cours desquelles Richard B. Bennett dirige le pays (1930-1935). Il tente sans succès de résorber les effets de la crise et c’est à peine si les remèdes qu’il propose soulagent la population canadienne de cette calamité. Les projets de nationalisation qu’il accomplit au cours de ces années douloureuses -pour la population et pour lui-même, puisqu’il sert constamment de bouc émissaire- sont souvent gommées par des préoccupations plus urgentes. Nonobstant cela, Bennett donne le coup d’envoi à la régie canadienne des ondes (Commission canadienne de la radiodiffusion qui sera abolie en 1936 et remplacée par la création de Radio-Canada), à la Commission canadienne du blé, à la compagnie aérienne nationale (Air Canada) et à la Banque centrale du Canada. Ces mesures étatiques qui assurent à la collectivité canadienne une plus grande maîtrise de son activité économique et culturelle ne peuvent manquer de conduire à des transformations de l’idée nationale. L’imminence d’une Seconde Guerre mondiale influence, encore une fois, les comportements sociaux des deux peuples fondateurs. La conscription devient à nouveau au centre des débats. Les principaux chefs politiques insistent cette fois sur la nécessité d’adopter une politique prudente capable de rallier la majorité et de sauvegarder l’unité nationale:

Lorsque le gouvernement présenta officiellement sa déclaration [déclarer officiellement la guerre à l’Allemagne], elle donna lieu à presque aucun débat. J.S. Woodsworth, de la CCF, et aux députés canadiens-français exprimèrent leur opposition, mais ce fut tout: témoignage probant de l’unité sinon de la ferveur du pays. Certains, oui, applaudirent à la décision avec enthousiasme; un grand nombre l’accueillirent avec tiédeur. Mais enfin, on était d’accord et, le 10 septembre 1939, seul de tous les pays de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud, le Canada entra en guerre.[32]

Ce changement d’attitude ne figure pas comme une simple répétition du passé où l’usure des sentiments et des forces viendraient atténuer l’ardeur de chacune des collectivités. Au contraire, il repose davantage sur une démarche dont les expériences passées se fusionnent avec les conditions nouvelles pour produire le présent et entrouvrir la voie à un plus grand respect de l’Autre.

III-  ARGENTINE

D’aucuns s’accordent à dire que les débuts de l’Argentine moderne se situent vers les années 1880. La renaissance économique qui s’amorce en 1853 établit les bases de la nouvelle société qui ne cessera de croître avec l’arrivée de nouveaux immigrants, venus surtout d’Italie et d’Espagne. La période 1880-1930 constitue un point d’ancrage de par ce phénomène dominant qui cristallise les forces économiques, politiques et culturelles de ce pays 32.[33] Les campagnes menées contre les Indiens entre 1875 et 1879, sous le commandement du général Julio Argentino Roca ouvrent la Pampa et le Sud à la colonisation. Du coup, l’Argentine résout le plus important de ses problèmes nationaux et c’est en véritable héros que Roca accède, grâce à ses conquêtes du désert à la présidence du pays, en 1880. Dès lors, l’Argentine connaît une prospérité économique sans précédent. Le choix définitif de Buenos Aires comme district fédéral complète la structure organisationnelle de la nation d’où résulte la fusion des deux groupes politiques dominants: les Nationalistes et les Autonomistes.[34] Le Patriado Autonomista Nacional (PAN), issu de l’union de ces deux groupes, exerce pendant près de quatre décennies une influence politique déterminante. Cette alliance de l’élite composée de propriétaires fonciers et d’exportateurs accapare la vie politique sous les présidences de Roca (1880-1886 et 1898-1904), M. Juarez Celman (1886-1890), Luis Sáenz Peña (1892-1895) et Roque Sáenz Peña (1910-1913).

Si les représentants du pouvoir oligarchique encouragent l’investissement de même que l’immigration et modernisent les villes, ils ne réussissent toutefois pas à unifier les régions et les classes sociales de l’Argentine. La corruption qui règne au sein du régime provoque de vifs mécontentements auprès de la classe moyenne. Les protestations de l’Union civique radicale, parti qui s’engage dans la lutte contre l’oligarchie, et la révolte de 1889-1890 conduite par les réformateurs Leandro N. Alem et Aristobulo Del Valle, témoignent de cette insatisfaction grandissante.[35] Au cours de la dernière décade du 19e siècle, les difficultés économiques s’accentuent au pays; l’Union civique revient à la charge et fomente les révoltes de 1893, 1895 et 1905. La plateforme du parti s’appuie sur une politique d’abstention (boycott des élections) et sur la revendication du suffrage universel obligatoire et secret. En 1896, Hipolito Yrigoyen, neveu de Leandro Alem, devient chef du parti. Il poursuit avec succès sa croisade contre l’oligarchie et force ainsi le Président Roque Saenz Peña à réformer les abus par une refonte complète de la loi électorale. Ce geste lui permettra d’ailleurs d’accéder au pouvoir en 1916.

En dépit des troubles politiques qui la minent, l’Argentine atteint, au début du 20e siècle, un haut niveau de prospérité, un stade élevé d’organisation générale et une grande vigueur intellectuelle et culturelle. C’est au cours de cette période, par exemple, que s’expriment de nombreux écrivains, tel Ricardo Rojas, chef de file d’une génération qui s’éprend d’un nationalisme libéral à la veille des célébrations du Centenaire de l’indépendance, en 1910.[36] Un autre courant littéraire et intellectuel plus conservateur, cette fois, tend davantage à se rapprocher des valeurs traditionnelles et religieuses de l’Espagne. Selon ses adeptes, l’identité et l’unité nationales de l’Argentine ne peuvent se développer dans leur intégralité que sur la base de la loyauté à la famille, à l’Église et à la mère patrie. Cette expression nationaliste, étroitement associée au catholicisme, tend à rejeter du même coup toute idéologie ou modèle véhiculé par les immigrés de descendance autre que espagnole.

Sur le plan économique, le boom de 1904-1912 fait sentir ses effets: l’ascension sociale des immigrés devient relativement facile à la ville, cependant que les grands projets nationaux – la plupart financés par des intérêts étrangers- aboutissent. La construction des ports et des voies ferrées de même que la mise au point des techniques rattachées à la transformation des viandes frigorifiques ou à celles du bois comptent parmi les réalisations les plus significatives de l’avant-guerre. Cette infrastructure soumise à des intérêts étrangers et cette industrialisation importée font de l’Argentine une sorte d’annexe de l’Europe capitaliste, dominée largement par la Grande-Bretagne et partiellement par la France et l’Allemagne. À cela, s’ajoute la participation de l’Europe méditerranéenne qui, par ses vagues d’émigrés, assure à l’Argentine une croissance démographique et sociale rapide.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les contradictions internes de l’Argentine du 20e siècle sont marquées par une conjoncture favorable qui donne l’illusion d’une stabilité politique et économique du pays: la croissance démographique, l’industrialisation et l’expansion commerciale lui valent une plus grande place sur la marché international.[37] Mais, derrière cette prospérité éphémère se préparent des changements. Certaines attitudes politiques et sociales sont difficilement conciliables, parce que trop souvent dominées par des exigences contradictoires. Dès 1916, l’Union civique radicale qui se veut l’expression politique de la classe moyenne urbaine accède au pouvoir. Son Président, Hipolito Yrigoyen, ne marque toutefois pas une rupture brutale avec l’ancien ordre des choses. Il continue d’appuyer la politique de neutralité de l’Argentine vis-à-vis du conflit mondial, en dépit du fait que la plupart des pays de l’Amérique latine se rangent, en 1917, du côté des États-Unis. Le ressentiment qu’il éprouve pour la Grande-Bretagne et les États-Unis, même si les relations commerciales avec ces deux pays comptent parmi les plus importantes, est conditionné par son inclination au mouvement Hispanidad qui prône un nationalisme intégral.

Étudiants hissant le drapeau argentin sur le toit de l’université de Córdoba. Source : Réforme universitaire de 1918 en Argentine, Wikipédia.

La réforme universitaire qui prend naissance à Córdoba reçoit forcément l’empreinte de ce mouvement nationaliste. Le passage d’Yrigoyen à cette université, en mars 1918, joue le rôle d’un véritable catalyseur. Mécontents de la gestion et des tendances élitistes qui politisent leur institution, les étudiants de Córdoba déclenchent une grève qui provoque une réaction en chaîne dans les autres universités argentines. Ce geste aboutit à une réforme en profondeur du système universitaire dont les critères d’admissibilité et la réussite scolaire dépendent bien davantage de l’allégeance politique que de la performance académique des candidats. L’ère du populisme qui s’ouvre avec l’élection d’Yrigoyen favorise une plus grande démocratisation de l’enseignement, permettant ainsi à la classe moyenne d’accéder pour la première fois à ces institutions de haut savoir. En l’espace d’une décennie, les universités argentines jouissent de la meilleure réputation en Amérique latine grâce à l’autonomie administrative, à la restructuration des programmes ainsi qu’au rajeunissement du corps professoral qu’elles ont préconisés. Durant cette même période, le nationalisme argentin, sous l’Union civique radicale, ne tarde pas à se faire sentir sur l’échiquier international. À la Conférence de la Société des Nations, en 1921, l’Argentine propose au nom de la souveraineté des nations que tous les pays, y compris l’Allemagne et les autres belligérants, soient admis au sein de la Société. Suite au refus de sa motion, l’Argentine se retire de l’organisation sans autre forme de procès. Plus d’une décennie s’écoule avant que ce pays n’adhère de nouveau à la Société, encore que ce soit pour pallier à la crise économique (mondiale) et jouer une rôle plus actif sur la scène internationale.

La prise en considération du nationalisme argentin des années 1920 n’est pas uniquement révélatrice du degré de ferveur de certains individus ou groupements sociaux qui tendent à satisfaire les besoins de la collectivité par des mesures incitatives et des actions euphorisantes. Elle projette, en contrepartie, une image trouble en dépit de la reprise économique qui s’amorce en 1922 et des réalisations nationales prometteuses, telle la création de la première agence nationale de pétrole (Yacimientos Petroliferos Fiscales) dont l’unique but est de libérer l’Argentine de la dépendance en approvisionnement de cet or noir. Les nombreuses grèves (débardeurs, péons et autres) durement réprimées de même que les mouvements régionalistes et populaires réfrénés sont le signe d’un malaise évident. L’option intégriste, essentiellement conservatrice, a du mal à apaiser les tensions de la société d’après-guerre qui prend conscience de sa vulnérabilité vis-à-vis des avatars économiques et politiques des nations avancées. Sous les présidences d’Yrigoyen (1916-1922) et de Marcelo Torcuato de Alvear (1922-1928) choisi par Yrigoyen comme son successeur, les radicaux se montrent incapables de contenir toutes les tendances émancipatrices des mouvements ouvriers et ruraux et de concilier les différents intérêts politiques qui auraient polarisé davantage les forces nationalistes. Ils encouragent ostensiblement une sorte de nationalisme réfractaire à la pluralité des options et se dressent contre toute forme libérale identifiée à l’oligarchie.

Même si Hipolito Yrigoyen est renversé par l’armée en 1930 à cause de son incapacité à faire face à la crise économique, le nationalisme intégral, lui, ne s’amenuise pas. Au contraire, les deux années de dictature qu’exerce José Félix Uriburu au lendemain de la Grande Dépression et les efforts que multiplie son successeur Agustin Pedro Justo (1932-1938) pour contrer la crise économique mondiale en maintenant ses relations commerciales, principalement avec la Grande-Bretagne (Accord Roca-Runciman, mai 1933) ne font que raviver la ferveur des nationalistes intégraux. Cela s’entend. Dans un ultime effort pour rendre son décret permanent et légal, Uriburu propose d’amender la Constitution et de réviser la Loi électorale de 1912 (loi Saenz Peña). « Il avance une nouvelle théorie [en prétendant] que la masse n’est pas encore préparée à un gouvernement démocratique et que la pays devrait être gouverné par une ‘minorité sélecte’ -en d’autres termes, par l’élite conservatrice qui a toujours gouverné avant qu’Yrigoyen n’arrive au pouvoir.”[38] Quant à l’Accord Roca-Runciman, il réduit considérablement les échanges commerciaux entre l’Argentine et la Grande-Bretagne en vertu de l’entente ratifiée par cette dernière à Ottawa, en 1932, et les membres du Commonwealth, sans compter que l’Argentine est obligée de faire d’importantes concessions tarifaires sur ses produits industriels et d’assouplir, au gré de la Grande-Bretagne, ses règles commerciales. Cet accord, jugé comme une véritable trahison tant chez les nationalistes que chez les entrepreneurs et les travailleurs industriels déjà enclins à la xénophobie, devient encore plus controversé lors de son renouvellement en 1936. L’Argentine se voit contrainte de subventionner le transport en commun à Buenos Aires dans le but de préserver le monopole britannique, au détriment des autres compagnies de transport privées. En retour, la Grande-Bretagne garantit à l’Argentine les même conditions pour l’exportation de la viande de boeuf dans son pays.

La politique étrangère de Justo fait volte-face à celle menée par Yrigoyen. Dès son accession au pouvoir en 1932, Justo s’appuie sur la coalition politique (Concordancia) et le pouvoir militaire pour diriger le pays. Cette alliance qui domine la scène politique jusqu’en 1943 est formée principalement des Conservatives et des Antipersonalistas, tous deux d’irréductibles anti-Yrigoyens.[39] Sous la présidence de Justo, l’Argentine adhère de nouveau à la Société des Nations et devient tacitement le principal antagoniste des États-Unis dans la lutte pour le leadership de l’Amérique latine; par ailleurs, différents accords sont signés avec le Brésil dont le fameux pacte de non-agression qui rend nulle l’approbation d’un territoire par la force. Cependant, le régime né du coup d’État militaire- dont le dernier remonte à 1861- n’accorde que peu d’intérêt aux problèmes des masses urbaines. De nombreux exploitants agricoles privés désertent le milieu rural et refluent vers les villes. Des industries de substitution d’importations se multiplient autour de Rosario, et surtout de Buenos Aires. Un nouveau paysage industriel se crée et une nouvelle classe ouvrière se constitue. La classe moyenne qui est apparue sous Yrigoyen et qui, à l’époque, était encore inexpérimentée aux affaires politiques s’organise et développe une aversion profonde contre ce régime oligarchique de nouveau au pouvoir.

(Cliquez pour agrandir) Affiche de la FORJA contre le gouvernement de la Concordancia. Source : FORJA, Wikipédia.

Au milieu des années 1930, apparaît un nouveau groupe de jeunes leaders politiques et intellectuels: le FORJA (Fuerza Orientadora Radical de la Juven Argentina). Dissidents de l’Union civique radicale, ces jeunes turcs souhaitent un socialisme démocratique plus grand et s’engagent à « clarifier, systématiser et répandre les déclarations révolutionnaires et nationalistes quelque peu obscures d’Yrigoyen sur le caractère et la destinée du peuple argentin.”[40] Le slogan qu’ils adoptent atteste que la nationalisme est toujours vivant et que lui seul peut conduire à une Argentine nouvelle: « du radicalisme à la souveraineté populaire; de la souveraineté populaire à la souveraineté nationale; de la souveraineté nationale à l’émancipation du peuple argentin ». Le caractère politique de FORJA exprime une attitude neutraliste, voire même pro nazie, mais surtout un sentiment anti-impérialiste vis-à-vis des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Ses idées politiques sont simples et rejoignent aisément les masses laborieuses encore stigmatisées par la dépression et la force coercitive d’une armée qui, depuis le coup d’État militaire, occupe le devant de la scène politique. Sous l’impulsion de FORJA, les couches populaires prennent rapidement conscience des problèmes économiques et politiques qui les entourent. La corruption et la fraude qui dominent les élections de Roberto M. Ortiz (1938-1940) et de Ramon S. Castillo (1940-1943) sont trop visibles pour ne pas entacher le processus démocratique et désabuser les masses.

Dans ce pays peuplé d’Italiens, d’Espagnols, et depuis 1920 d’Allemands, les courants idéologiques européens trouvent un écho favorable parmi les groupes sociaux venus de l’intérieur du pays ou issus de l’immigration. La propagande fasciste et nazie exerce dans cette Argentine de l’entre-deux-guerres un attraction particulière. Elle sert à la fois d’expédient pour surmonter la crise économique et de brasier pour les fervents admirateurs de Juan Manuel de Rosas (1793-1877), ce chef des fédéralistes qui se fait donner les pleins pouvoirs et qui exerce, de 1835 à 1852, une dictature sanglante. Au cours des années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, plusieurs groupements fascistes éclosent; Manuelo Fresco, gouverneur de Buenos Aires de 1936 à 1940, fait figure de proue en cherchant à étendre ce mouvement à la grandeur du pays.

Les réalités de la guerre mondiale viendront briser ce rêve caressé par tous les activistes qui crurent longtemps à la victoire allemande, victoire qui aurait assurément conforté leur action. Quant au Président Ortiz, il se devait d’agir avec circonspection, puisque l’enjeu politique de l’Argentine se définissait par rapport aux protagonistes du conflit États-Unis/Allemagne. Dès le début des hostilités, ce dernier affiche une politique de neutralité. Neutralité active, d’ailleurs, puisqu’elle aurait favorisé les puissances de l’Axe jusqu’à la fin de la guerre, n’eût été des élections nationalistes qui vinrent précipiter les événements en Argentine. Le 4 juin 1943, un groupement d’officiers pro fascistes (Grupo de Oficiales Unidos) déclenche un nouveau coup d’État.[41] Le prétexte est bon: le Président Castillo doit nommer un successeur, en l’occurrence Robustiano Patron Costas, véritable anglophile et sympathisant des Alliés. L’appui discret mais influent de sa candidature par les États-Unis fait craindre une ingérence politique dans les affaires du pays. Sous la conduite du général Arturo Rawson, puis de Pedro Ramirez les militaires nationalistes procèdent à de multiples arrestations d’hommes politiques, censurent la presse d’information et interviennent directement dans les organisations jugées potentiellement subversives, et notamment les mouvements ouvriers. Le renversement du gouvernement et l’autorité arbitraire qui lui substituent, viennent rompre l’équilibre précaire de l’Argentine, jusqu’ici partagée en deux camps dans le conflit mondial. Sous la pression américaine, le Président Pedro Ramirez rompt, le 26 janvier 1944, les relations diplomatiques de son pays avec l’Allemagne et le Japon. Stratégiquement, l’Argentine agit par calcul: la déclaration de guerre officielle du Président Eldomiro Farrell, en mars 1945, aura permis à ce pays de soutenir l’Allemagne jusqu’à l’imminence d’une défaite et d’éviter d’être isolée du reste de l’Amérique.[42] En outre, l’Argentine s’inquiète de son voisin du nord-est, le Brésil, voyant que les États-Unis augmentent sa puissance militaire à grand renfort d’armes nouvelles. Économiquement, l’Argentine en retire un gain appréciable: elle n’aura pas à souffrir d’une dette de la guerre, et par surcroît les Alliés viendront puiser largement dans ce grenier d’Amérique du Sud.

L’ère péroniste

Lorsque Juan Domingo Perón accède à la présidence en 1946, il possède suffisamment d’atouts pour proclamer une Argentine nouvelle. La conjoncture économique d’après-guerre lui est favorable et l’exode rural qui a amené plus d’un million de personnes vers les villes -en particulier, Buenos Aires- constitue depuis une décennie une nouvelle classe ouvrière que Perón saura mettre à profit pour diriger le pays. Ayant participé au coup d’État militaire de 1943, il devient ministre de la Guerre sous le Président Farrell; il occupe ce poste pendant quelques mois durant lesquels il améliore les conditions de l’armée et tisse peu à peu son réseau d’action et d’influence. Par la suite, il est nommé ministre du Travail. Cette fonction lui permet de conquérir la sympathie du peuple par une série de mesures sociales et de prendre petit à petit le contrôle des syndicats. En 1944, lorsqu’il est désigné à la vice-présidence, il s’emploie minutieusement à travailler l’opinion publique dans le sens d’une Argentine nouvelle. Évincé en octobre 1945 par les groupes conservateurs alliés aux partis de gauche traditionnels, puis rappelé sous la pression d’une manifestation de masse des Descaminados (sans chemises) et des syndicats, Perón se sent suffisamment appuyé pour briguer la présidence.[43] Il projette de constituer un nouveau parti du centre profondément attaché à son passé historique et d’éviter ceux d’extrême droite (fasciste) et d’extrême gauche (communiste); de restaurer la constitution et d’incorporer tous les éléments de la société à la vie politique et économique; d’affranchir l’Argentine des contrôles étrangers, particulièrement des États-Unis dont on craint l’hégémonie.

Le 19 septembre 1945, l’opposition anti-péroniste réussit à mobiliser une vaste foule pour sa Marche de la constitution et de la liberté. Source : Juan Perón, Wikipédia.

Le 24 février 1946, Perón est élu avec 56% des voix en battant le candidat de l’Union démocratique qui rassemble tous les autres partis (radicaux, socialistes, communistes et libéraux). Dès son accession à la présidence, il cherche à centraliser les pouvoirs et à établir un contrôle dans toutes les sphères d’activité d’ordre politique, économique, moral, judiciaire, idéologique et autres. Pour ce faire, il propose sur une base quinquennale une complète réorganisation politique et économique. En mai 1946, il crée l’Instituto Argentino de Promoción del Intercambio (IAPI) destiné à contrôler l’économie nationale et à orienter le développement économique. Ainsi, les bénéfices obtenus par cette agence d’État pourront servir au développement industriel, à l’achat de voies ferrées, compagnies de navigation et autres services publics appartenant à des intérêts étrangers ainsi qu’au développement des lignes aériennes argentines, à la construction d’usines hydroélectriques et à l’exploration des ressources naturelles. Les premières réalisations qui marquent le régime péroniste soulèvent l’enthousiasme populaire et trouvent leur appui auprès du clergé, de l’armée, des partis de gauche et des nationalistes de la droite. Pendant ce temps, Perón conforte sa position en créant le Parti péroniste (1949), en amendant la constitution de 1853 qui permet, entre autres, sa réélection et en s’appuyant sur sa doctrine (Justicialismo) qui concilie mesures sociales, catholicisme, nationalisation, politique anti-américaine et répression.

Dès le début des années 1950, la situation en Argentine commence à se dégrader. La politique de largesse pratiquée par Perón et son épouse, Eva Duarte, et qui a donné au pays une illusion d’aisance et de facilité, commence à s’effriter. Les problèmes économiques s’aggravent de conflits avec l’Église, de la désaffectation de l’armée et de l’hostilité des États-Unis. De plus, la mort d’Eva Duarte, le 26 juillet 1952, désorganise l’administration péroniste et secoue le pays entier.[44] Perón devient incapable de faire face à la crise qui gagne tous les secteurs de l’activité économique. Le 19 septembre 1955, il est renversé par un putsch et doit s’exiler en Espagne. Une période d’austérité commence sous la présidence de Arturo Frondizi, suivi de coups d’État militaires successifs: général Juan Carlos Ongania (1966) et général Alejandro Agustin Lanusse (1971). Un an avant sa mort, Perón reviendra diriger le pays, suite aux élections de 1973 qui redonnent le pouvoir au Parti justicialiste.

L’évolution de l’Argentine durant la première moitié du 20e siècle demeure fort complexe. La structure élémentaire sur laquelle nous nous sommes appuyé pour analyser en trois phases l’évolution du nationalisme en Afrique du Sud, au Canada ne saurait s’adapter convenablement à l’Argentine sans tenir compte de certaines diversités qui déterminent précisément cet ordonnancement tripartite. La démarche analytique que nous avons adoptée dans le cas de l’Argentine diffère quelque peu des deux autres pays. Le mouvement d’immigration massive dans ce pays influence non seulement l’attitude sociale -avec des masses dépourvues d’idéologie politique et à peu près inorganisées- qui sous-tend la volonté de conquête de la souveraineté, mais encore la ligne politique des différents partis au pouvoir.

La période 1880-1916 que nous avons fait correspondre au premier élément de la structure élémentaire (gestation) et celle de 1916 à 1930 au second (affirmation) doivent toutes deux être saisies et interprétées en fonction du mouvement migratoire qui a caractérisé l’Argentine de 1880 à 1930. Ce phénomène dominant dépasse les limites des unités de notre structure obtenues par segmentation chronologique, et sans modifier en profondeur les caractéristiques premières il remplit, ainsi que nous avons pu le constater, une fonction d’importance non négligeable dans le processus d’évolution du nationalisme argentin. Parfois, il décale par des nuances intermédiaires les éléments de notre modèle; parfois, il les fait se chevaucher. La période de 1930 à 1955 n’y échappe pas. Elle montre, en effet, que la reconnaissance officielle de l’Argentine s’établit à partir des rapports de force qui se dégagent de sa position en politique internationale.[45]

Même si elle ne fut pas toujours admirée et respectée par les nations belligérantes, la politique de neutralité pratiquée par Yrigoyen durant la Première Guerre mondiale, puis formulée à nouveau par Perón, en 1949, dans sa Troisième Position[46] catalyse suffisamment de forces nationales pour inciter les autres pays à reconnaître, non sans pressions et contraintes, sa souveraineté. Cette reconnaissance lui sera d’ailleurs manifestée de diverses façons et à divers degrés: par sa réintégration à la Société des Nations (1932); par l’obtention du Prix Nobel de la Paix à Carlos Saavedra Lamas (1936) pour son intervention dans le conflit du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay; par les nombreux accords internationaux (Chapultepec, Conférence interaméricaine de Buenos Aires, etc.) qu’elle a signés ou encore par la place qu’elle occupe, dès le 26 juin 1945, au sein des Nations Unies.

Conclusion

Scruter le nationalisme, c’est s’engager dans l’examen d’une idéologie guidée par le principe d’autonomie. Dans les pays situés en périphérie, cette quête de l’autonomie comporte des modalités différentes. Le nationalisme extra-européen n’a pas à donner un État à une nation, mais à donner une nation à un État préexistant. C’est dire que l’Afrique du Sud, le Canada et l’Argentine ont dû se débarrasser progressivement de l’empreinte impérialiste coloniale avant de prétendre à une économie capable de légitimer leurs projets d’action. Souvent, le désir des peuples colonisés d’accéder à l’indépendance résulte de cet héritage colonial. Le nationalisme ne saurait être alors uniquement façonné par la culture et les aspirations d’un peuple; il ressortit également à l’économie et à la politique d’une société. Aussi, doit-on se préoccuper davantage de l’élite dirigeante qui lui donne conscience de son unité et de son identité par-delà les différences linguistiques, ethniques ou autres. Celle-ci ne continue-t-elle pas d’exercer un pouvoir issu de l’acceptation au moins implicite de cet héritage colonial?

L’examen du nationalisme dans les pays excentriques ne peut manquer de mettre en relief une dualité des cultures caractérisée par l’opposition entre l’adoption d’un ou de modèle(s) politique(s) et économique(s) des grandes puissances et les réalités culturelles qui témoignent du sens d’une solidarité d’appartenance, lesquelles s’inscrivent en réaction contre l’action d’autres  collectivités jugées étrangères ou adverses. Les idées et les actions premières que nous avons dégagées au cours de ce premier chapitre et qui conditionnent le mouvement nationaliste de ces pays ne se présentent pas au hasard et leur interaction n’est pas fortuite. Bien qu’elles ne suffisent pas à décrire de façon exhaustive la signification et le rayonnement des nationalismes sud-africain, canadien et argentin, elles permettent néanmoins d’en mesurer les effets sur la structure sociale et de constater que le nationalisme est très largement tributaire de la forme du pouvoir.

Le nationalisme en tant que ‘idéologie et mouvement social relève des structures politiques et économiques dans la mesure où ces dernières agissent sur ou font référence à une collectivité particulière et qu’elles fournissent des indications ou tendent à expliquer certaines tendances, comportements ou aspirations d’un peuple. À cet égard, l’idée nationale ne représente pas tant la conquête du pouvoir par le peuple que la conquête du peuple par le pouvoir: répression, coups d’État militaires, mesures d’urgence ou loi martiale -qui ne sont en réalité que des exacerbations du pouvoir- toutes ces expressions trouvent une justification lorsqu’il s’agit d’enrayer certains schémas idéologiques particuliers qui menacent la survie de ce pouvoir, mais non pas nécessairement le développement d’une identité collective nouvelle. Dans ces circonstances, le nationalisme apparaît d’autant plus virulent que l’intégration nationale est faible ou menacée. Mais, il s’agit-là de solutions extrêmes où les responsables politiques exercent une autorité arbitraire et absolue. De ce point de vue, la réalisation de la nation ne peut s’accomplir qu’à travers la monocratie à laquelle correspond le plus souvent un système monopartisan: un seul chef et un seul parti pour former une nation.

La prise en considération de l’attitude sociale et politique nous a finalement conduit à distinguer un nationalisme de la satisfaction ou de l’euphorie et un nationalisme de l’inquiétude et de l’angoisse: celui-ci étant lié à l’aliénation sociale et au pouvoir despotique; celui-là, au vouloir-être de la collectivité et à son soutien politique. Selon l’une ou l’autre de ces options, le nationalisme peut engendrer une dynamique constructive et favoriser des changements positifs ou, au contraire, freiner cette évolution et nuire aux aspirations de la collectivité. Le nationalisme extra-européen comporte donc des facettes distinctes et selon les aléas, il peut osciller entre ces deux manifestations et avec une intensité plus ou moins grande selon les interactions qui régissent le système politique et l’idéologie nationaliste.

 

[1] Le mot Afrikaner désigne le nom des Sud-Africains, la plupart de descendance hollandaise, accessoirement d’origine allemande ou française. Le terme a définitivement remplacé celui de Boers au début du 20e siècle. Il incarne une idée de nation, l’Afrikanerdom. L’afrikaans, langue d’origine hollandaise, ne sera reconnu comme l’une des deux langues officielles qu’en 1925.

[2] Pour une description complète de l’appareil politique, nous référons le lecteur à l’ouvrage suivant: Lacour-Gayet, R. (1970). Histoire de l’Afrique du Sud. Paris: Fayard,  pp. 318-19.

[3] Le South African Party (devenu United Party en 1934) est de tendance modérée. Il prend assise surtout dans la communauté anglaise où l’on retrouve les immigrants juifs venus principalement de Lituanie. En outre, il peut compter sur l’appui des Anglais dits modérés qui partagent la vision de ‘South Africanism’ chez Botha. Pour sa part, le Unionist Party se fera le porte-parole de la Chambre des Mines et de la suprématie britannique.

[4] Le programme de Hertzog se résume à la formule « l’Afrique du Sud, d’abord; l’Afrique du Sud, seule ». Pour Botha, de dire Robert Lacour-Gayet, les Boers avaient reconnu une fois pour toutes la légitimité de l’Union Jack. Pour sa part, Hertzog considérait ce fait comme un armistice, simple étape sur la route de l’indépendance. In: Lacour-Gayet, op. cit., p. 327.

[5] Ibid, p. 319.

[6] Au cours de la première élection de l’Union sud-africaine, Botha défendra le principe des droits linguistiques égaux. Trois des quatre provinces reconnaîtront, dans le milieu de l’éducation, l’afrikaans comme un moyen propre à l’instruction, moyen qui sera plus tard reconnu dans les universités. En 1918, l’afrikaans obtient le statut de langue officielle. En 1925, il remplace la langue hollandaise considérée comme l’une des deux langues officielles au Parlement.

[7] Brotz, H. (1977). The politics of South Africa: democracy and racial diversity. Oxford: Oxford Univ. Press, p.3.

[8] Les figures les plus importantes sont: le général Christian Frederick Beyers, commandant en chef des forces de l’Union; le général Christoffel Greyling Kemp, connu pour son rôle dans l’échec du raid Jameson; le général Salomon Gerhardus Maritz, sous les ordres de qui étaient placées les troupes de la frontière; ainsi que les généraux Christiaan R. De Wet, chef d’État-Major et Jacobus H. Delarey.

[9] La province du Cap, considérée comme l’une des plus importantes lors de l’Union de 1910, fut colonisée par la Compagnie hollandaise des Indes orientales vers le milieu du 17e siècle, alors que les provinces unies de la Hollande atteignent un pouvoir commercial sans précédent. Limitée par la politique mercantiliste de la Compagnie, la province du Cap progresse lentement. Afin de pallier au manque de denrées alimentaires dont avait un urgent besoin la compagnie, les Hottentots et les Bochimans (race aborigènes du sud-ouest africain) pratiquèrent l’agriculture et devinrent bientôt des fermiers libres. Quelques temps après, ils furent rejoint par un petit nombre de Huguenots français et d’Allemands qui s’installèrent et se marièrent entre eux. La Compagnie dut donc exercer une politique de dénationalisation auprès des nouveaux arrivants. Elle y parvint admirablement, mais dans ce processus d’actions les premiers Hollandais qui s’étaient installés perdirent, eux aussi, leur identité, de sorte que l’on vit apparaître au cours du 18e siècle un caractère manifeste du peuple afrikaner. L’absence d’une autorité centrale va favoriser l’individualisme de ce peuple. De cet individualisme se développe un sens profond d’indépendance qui ira jusqu’à lui faire oublier sa mère patrie. La création de l’afrikaans qui évoluera en fonction des conditions locales et de l’isolement géographique de ce peuple viendra renforcer cette identité nationale.

[10] Lacour-Gayet, op. cit. p. 343.

[11] Canada. (1923). Imperial Conference 1923. Appendices to the summary of proceedings, et spécialement « Opening speech by the Prime minister of the Union of South Africa » sous Power to the Empire, pp.15-16; et l’annexe B « The position of Indians in the British Empire », pp.116-18; Hussey W.D. (1963). The British Empire and Commonwealth: 1500 to 1961. London: Cambridge Univ. Press, p. 338; Résolution IX: « Groupements autonomes de statut légal dans le cadre de l’Empire britannique qui ne sont subordonnés aux autres sans aucun aspect de leurs affaires intérieures ou extérieures, quoique unis en une allégeance commune envers la Couronne, et librement associés comme membre du Commonwealth des nations britanniques ». In: Chevallier, J. J. (1930). L’évolution de l’Empire britannique. Paris: Éd. Internationales, p. 1024.

[12] Le drapeau sud-africain évoque la double origine du pays: il est basé sur le Prinselag que les Hollandais apportèrent avec eux en 1652 (3 bandes horizontales, orange, blanc et bleu) avec en surimpression les emblèmes du Transvaal et de l’Orange ainsi qu’une copie miniature de l’Union Jack.

[13] Lacour-Gayet, op. cit. p. 347.

[14] Surnommé à l’époque le lion du Nord, Tielman Roos fut député et ministre de la Justice sous le gouvernement Hertzog, en 1924. Des ennuis de santé l’obligent à quitter la vie politique en 1929. Il accepte alors une place de juge à Bloemfontein et remet sa démission trois ans plus tard. Son retour précipité en politique, durant la crise de l’étalon-or, et ses déclarations intempestives forceront Hertzog et son ministre Havenga à renoncer à l’étalon-or. Avec la formation du Parti Uni (United Party), Roos sera rapidement écarté du pouvoir politique. Sa santé, longtemps chancelante, se détériore rapidement. Il décède le 28 mars 1935.

[15] Fondé le 5 décembre 1933, le Parti Uni se propose de « développer le sens d’une unité nationale, fondée sur l’égalité des sections de langues afrikaans et anglaise dans une association où l’une et l’autre reconnaîtront et apprécieront l’héritage culturel qui les distingue de l’autre ». In: Lacour-Gayet, op. cit., p. 353.

[16] Ibid, p. 359.

[17] Krüger, D. W. (1969). The making of a nation. London, Johannesburg: MacMillan, p. 190. La raison essentielle en fut la suppression de l’esclavage interdit en 1834 dans la colonie du Cap où les Anglais s’étaient installés depuis 1815. Les Boers, mécontents de l’indemnité qui leur était allouée, désapprouvent la législation anglaise sur l’acquisition et la transmission des terres et partirent, les uns vers le nord-est (futur Natal), les autres vers le Limpopo, l’Orange et au-delà du Vaal (futur Transvaal). Le Grand Trek a eu pour effet d’étendre rapidement et en ordre dispersé la colonisation blanche dans le Sud de l’Afrique.

[18] Krüger, op. cit., p. 190.

[19] Vatcher, W.H. Jr. (1965). White Laager: the rise of the Afrikaner nationalism. New York, London: F. A. Praeger, p. 60.

[20] Wade,  M. (1966). Les Canadiens français de 1760 à nos jours. Montréal: le Cercle du Livre de France, Vol. I, p. 527.

[21] Le désaccord survenu entre Wilfrid Laurier et Henri Bourassa sur la question d’envoyer un contingent en Afrique du Sud ne restera pas sans lendemain. Bourassa poursuit sa croisade anti-impérialiste et prêche un nationalisme pan-canadien, ce qui visiblement embarasse Laurier qui doit ménager la ferveur des Anglo-Saxons. De cette opposition d’idées résulte la création, en 1903, de la Ligue nationaliste canadienne. Celle-ci rejette toute soumission aveugle aux partis traditionnels et préconisent une politique de Canada-d’abord.

[22] Un troisième réseau est mis en chantier par la compagnie Canadian Northern Railway, réseau qui ne sera complété qu’en 1915. Formé en 1899, cette compagnie privée résulte de la fusion des deux sociétés manitobaines dirigées par William MacKenzie et Donald Mann. Pour réaliser ses objectifs, la compagnie devra successivement compter sur l’aide du gouvernement manitobain, des autres provinces de l’Ouest et enfin du gouvernement fédéral.

[23] Stanké, A. (ed.). (1987). L’encyclopédie du Canada. Tome I. Montréal: Alain Stanké, p. 350. Voir également les articles suivants: Watkins, M. (1966). Technology and nationalism. In: Peter Russell (ed.). Nationalism in Canada. Toronto: McGraw Hill  (pp.284-303). Dubuc, A. (1966). The decline of Confederation and the new nationalism. In: Peter Russell (ed.). op. cit., pp.112-133.

[24] À la suite du jugement, Laurier affirme que le pouvoir de traiter permettrait au Canada de conserver ses droits à l’échelle internationale et que dorénavant ce pays devra pourvoir au règlement des affaires canadiennes.

[25] Cette coalition est formée d’hommes d’affaires libéraux opposés au traité de réciprocité avec les États-Unis mis de l’avant par Laurier, mais surtout de nationalistes canadiens-français opposés à la Loi du service de la marine et des conservateurs provinciaux et fédéraux.

[26] La Loi sur le service militaire obligatoire (29 août 1917) provoque des émeutes et des rébellions au Québec. Malgré un appel au calme lancé par plusieurs personnalités québécoises qui se sont opposées à la conscription – Laurier est de ce nombre – le peuple s’oppose avec violence à cette loi qui provoque la sédition. La Loi d’élections en temps de guerre (20 septembre 1917) accorde  le droit de vote aux femmes, soeurs et parentes de soldats déjà sous les armes. Elle enlève ce même droit aux citoyens nés dans un pays ennemi ou naturalisés après 1902.

[27] « Laurier avait vu juste en disant que la conscription ne donnerait rien de plus que le volontariat. En 1918, sur 117 104 conscrits québécois, 115 507 demandent à être exemptés. La proportion demeure sensiblement la même en Ontario où 118 128 hommes sur 125 750 réclament la même faveur ». In: Vaugeois, D., Lacoursière, J. (sous la direction de). (1976). Canada-Québec: synthèse historique. Montréal:Éd. du Renouveau pédagogique, p. 485.

[28] Chevallier, J.J. (1930). L’évolution de l’Empire britannique. Vol. I. Paris: Éd. Internationales, p. 342. À la fin de la guerre, le Cabinet impérial de guerre deviendra la Délégation de l’Empire britannique. Ce changement de vocable est d’importance, puisqu’il rend égaux les représentants du Royaume-Uni et des Dominions qui seront présents à la signature du Traité de Versailles (1919).

[29] Ollivier, M. (ed.), (1954). The Colonial and Imperial Conferences from 1887 to 1937. Vol. II. Ottawa: Edmond Cloutier, p. 175.

[30] À noter que Arthur Meighen sera nommé Premier ministre du 29 juin au 25 septembre 1926.

[31] Ollivier, op. cit., Vol. III,  « Status of Great Britain and the Dominions », pp. 145-146.

[32] Neatby, B. (1975). La Grande Dépression des années ’30. Montréal: Éd. de la presse, p. 184.

[33] En 1850, la moyenne d’immigrés en Argentine se chiffre à environ à 5 000 personnes par année. En 1870, elle s’élève à 30 000 pour atteindre 200 000 dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale. À l’aube de la guerre, ces masses d’immigrés sont constituées de 49% dans la population de Buenos Aires et de 35% dans celle de Santa Fe, par exemple. En 1930, l’Argentine aura accueilli près de 3.9 millions de nouveaux arrivants, dont 40% d’Italiens.

[34] Les Autonomistes, regroupés dans les années de 1860, fondent un parti politique dont la préoccupation majeure est de garder Buenos Aires comme capitale provinciale, tandis que les Nationalistes voudront en faire une capitale fédérale.

[35] La révolte de 1889-90 qui a conduit à la démission du Président Juarez Celman ne change pas de façon radicale l’ordre des choses. Le vice-président, Carlos Pellegrini, qui, avec la collaboration du général Roca, a mobilisé les forces du gouvernement contre la révolte, succède à la présidence. L’oligarchie se maintient ainsi pendant plus de deux décennies malgré les revendications fondées sur la garantie des libertés publiques, le suffrage universel et la non-intervention du gouvernement dans l’opération électorale.

[36] Ricardo Rojas publie en 1909 un ouvrage intitulé La restauracion nacionalista qui presse les Argentins d’étudier sérieusement leur passé et de l’enseigner aux plus jeunes. L’année suivante paraît Blason del Plata qui se veut un appel mystique à la fierté nationale. Les écrits de Rojas qui a décrit à travers l’indien traditionnel et la vie des premiers colons le passé de l’Argentine restent largement influencés par l’oeuvre de Johann Gottfried von Herder (écrivain et philosophe allemand, 1744-1803).

[37] Avant la Première Guerre mondiale, l’Argentine faisait partie de l’Empire non-officiel de la Grande-Bretagne. Bien que cette relation ait été affaiblie par les difficultés financières de l’Argentine durant les années 1890, l’Angleterre demeurera, jusqu’à la Première Guerre mondiale, le partenaire commercial le plus important de ce pays.

[38] White, J.W. (1942). Argentina: the life story of a nation. New York: Wiking Press, p. 160. L’auteur précise un peu plus loin que: « cette théorie était beaucoup trop avancée pour l’Argentine de 1930 et que Uriburu ne l’a jamais sérieusement appliquée; vers 1940, il y eut une forte tendance d’opinion parmis les Conservateurs, à savoir que le concept fasciste de l’État offrait l’unique solution au problème lié à la destruction du pouvoir politique des masses en Argentine et assurait ainsi le pays d’être dirigé par une classe cultivée et instruite.

[39] Les Conservatives représentent les intérêts de la vieille garde qui a conservé le pouvoir de 1880 à 1916. Les Antipersonalistas apparaissent à la suite de la scission au sein de l’Union civique radicale, en 1918. Ils sont étroitement rattachés à l’économie internationale et partagent un certain nombre d’idées sociales et économiques de l’oligarchie.

[40] Whitaker, A.P., Jordan, D.C. (1966). Nationalism in contemporary Argentina. New York: Free Press, pp. 63-64.

[41] Le GOU (Grupo de Oficiales Unidos) est une société secrète formée d’officiers supérieurs de l’armée dont la carrière militaire s’est développée sur le modèle allemand. La plupart d’entre eux ont participé au coup d’État de 1930, si bien que l’état-major de la Défense nationale contient en germe des sympathisants nazis déterminés à préserver avant tout la neutralité et la souveraineté de l’Argentine.

[42] La plupart des pays de l’Amérique latine se sont rangés tardivement du côté des Alliées. L’Argentine demeure le dernier de ce pays à le faire. Un mois avant qu’elle ne déclare officiellement la guerre aux pays de l’Axe, le ministère des Affaires étrangère du Mexique convie toutes les républiques (sauf l’Argentine) à se joindre à la conférence de Chapultepec pour y discuter des derniers efforts de guerre et des problèmes ultérieurs engendrés par ce conflit. La formulation d’une politique commune à l’égard de l’Argentine est également abordée. Quelques semaines plus tard, l’Argentine signe l’accord de Chapultepec en raison de son adhésion officielle aux pays alliés.

[43] Le 7 juillet 1945, le Président Farrell annonce qu’un gouvernement constitutionnel sera établi avant les élections prévues pour la fin de l’année. Le 6 août suivant, l’état de siège proclamé en 1941 est levé. Les opposants de Peróóón profitent de cette situation et organisent une marche dans les rues de Buenos Aires (entre 300 000 et 400 000 personnes y participent). Ils exigent la fin immédiate de la dictature militaire et le retour à un gouvernement constitutionnel. Farrell réplique en faisant arrêter les leaders de cette marche et rétablit, derechef, l’État de siège (26 septembre 1945). Cette marche de la constitution et de la liberté n’est qu’un prélude à la flambée d’événements violents qui surviendront lors de l’arrestation, puis de la libération de Perón (deux jours après), de même qu’au moment de la restauration du gouvernement constitutionnel qui marque l’arrivée de Perón au pouvoir.

[44] Eva Duarte Perón, surnommée Evita, fut un personnage vénéré par le peuple. Dès 1945, année de son mariage avec Perón, elle assiste son époux dans ses fonctions politiques, en procédant d’abord à l’unification des groupes ouvriers. Elle devient ensuite directrice de la Maria Eva Duarte de Peron Fundacion et acquiert ainsi une notoriété qui lui vaut respect et admiration de tous. À sa mort (26 juillet 1952), le pays entier sera plongé dans une atmosphère d’hystérie collective tellement son charisme était grand.

[45] Affirmation militaire et affirmation nationale ne sauraient être équivalents. C’est pourquoi, la période 1930-1955, caractérisée à ses extrêmes par deux coups d’État militaires, de même que les périodes post-Perón, également marquées par d’autres coups d’État (1966 et 1971) ne répondent pas à ce critère de comparaison.

[46] Perón lui-même a baptisé ce système « troisième position », pour indiquer qu’il était en marge des deux idéologies qui se partagent le monde et sa formule idéologique sert encore de base à la vie nationale.

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Introduction

Les communications internationales: centre versus périphérie

La seconde moitié du 19e siècle a été le creuset dans lequel se sont fondues les communications internationales. Un siècle et demi nous sépare à peine de la première transmission télégraphique Washington-Baltimore (1837) qui a donné l’impulsion aux communications électriques, puis électroniques. Parce qu’elle ouvre la voie à des possibilités nouvelles, la télégraphie transforme radicalement le paysage des communications internationales; l’exemple le plus illustre est sans doute celui de Cyrus Field, jeune ingénieur américain, qui établit, en 1866, une communication permanente entre l’Ancien et le Nouveau Continent grâce au câble sous-marin. L’impact de cette nouvelle technologie, en plus d’accélérer l’échange des communications, va modifier les comportements et les perceptions des individus et des sociétés. Les grandes puissances disposent désormais d’un nouvel instrument de communication qui raffermit les liens entre elles, et ce qui est encore plus important les rapproche de leurs colonies et possessions.

Great Eastern iron sailing steam ship, used to lay the Transatlantic telegraph cable. Source : Atlantic Telegraph Company, Wikipédia.

La Grande-Bretagne qui dispose la première de cette technologie sera suivie de peu par la France. Dès 1869, la Société du câble transatlantique français, avec l’aide de la Siemens Brothers de Londres, établit une première communication entre Brest (Bretagne) et Saint-Pierre (et Miquelon), près de Terre-Neuve. L’année suivante, la Grande-Bretagne poursuit sa course vers l’Inde en posant un câble sous-marin de Malte à Alexandrie et de Suez à Karashie. Les communications avec l’Inde et l’Amérique auront pour effet de stimuler la création de nouvelles industries du câble qui vont doter les grandes puissances de réseaux complexes et puissants: à preuve, l’Inde et l’Angleterre échangent, en 1870, pas moins d’une centaine de télégrammes; en 1895, leur nombre s’élève à plus de deux millions. Il est clair qu’à l’aube du 20e siècle, l’expansion coloniale ne se conçoit guère sans liaisons télégraphiques entre la métropole et ses possessions lointaines: « les câbles sont devenus une partie essentielle du nouvel impérialisme (voir Figure 1).”[1]

(Cliquez sur l’image pour agrandir) Carte du tracé du 1er câble transatlantique en 1858. Source : Câble télégraphique transatlantique, Wikipédia.

Au début du 20e siècle, la T.S.F. fait son apparition. Le 12 décembre 1901, Guglielmo Marconi établit la première communication sans fil entre Poldhu (Cornouailles) et Glace Bay (Terre-Neuve). Le réseau international de câbles sous-marins n’est pas encore achevé que les pays industrialisés répandent la T.S.F. à travers le monde, superposant ainsi un nouveau réseau de communication international à l’ancien. Cette double structure a pour effet de concentrer le pouvoir des communications internationales aux mains de quelques grandes puissances et d’accentuer la dépendance technologique de la majorité des pays extra-européens. Au cours de la première décennie du 20e siècle, l’Allemagne et la Grande-Bretagne vont se livrer une lutte sans merci par l’intermédiaire de leur compagnie de T.S.F. respective, Allgemeine Elektrizitäts-Gesellschaft (AEG) et la Marconi Wireless Telegraph Company de Londres. La conquête pour l’hégémonie des communications internationales ne fera qu’augmenter les tensions entre ces nations qui se sont d’ailleurs rendues responsables du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les stations de T.S.F. ne cessent de se multiplier entre les puissances européennes et leurs colonies. En 1906, l’Allemagne projette de construire une station à haute puissance afin d’étendre son réseau sans fil jusqu’à ses colonies du sud-ouest africain et de communiquer avec l’Amérique; la station de Nantucket (New Jersey) servira ultérieurement de relais aux colonies d’Amérique latine. Pour sa part, l’Angleterre encercle le globe d’un second réseau de communication qu’aucun pays ne pourra lui contester avant la Grande Guerre.

(Cliquez pour agrandir) Un des premiers récepteurs cohéreurs de Marconi (1896) dans sa boîte de démonstration au musée de l’Histoire de la science à Londres. Source : Guglielmo Marconi, Wikipédia.

Le câble sous-marin et la T.S.F. se sont développés en fonction de la métropole, lui assurant ainsi la promotion de ses valeurs et de ses structures tout en entraînant une dépendance des pays situés en périphérie. Qui plus est, ces technologies ont modelé l’ensemble des communications internationales d’après la structure capitaliste mondiale, laquelle tend nécessairement à une forme d’homogénéisation sinon à une intégration des systèmes, condition essentielle à l’existence même de cette structure. Lorsque naît la radio, nous ne pouvons nous étonner de ce que cette supériorité technologique des pays du centre continue d’irradier vers ceux de la périphérie et favorise la création de grands réseaux radiophoniques (CBS, NBC, BBC, RTF). Tout en se partageant un marché lucratif, ces derniers ont soin de former un réseau mondial qui renforce leur position respective à l’intérieur du système capitaliste international, de sorte que les réseaux périphériques jouent un rôle accessoire n’étant que le prolongement du réseau mondial.

Le Canada, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à l’instar des autres pays situés en périphérie, ne peuvent véritablement mettre leur veto à l’expansion des premiers réseaux de communication internationaux. Tout au plus, conviennent-ils de certaines modalités d’application des contrats (droit d’atterrissage et d’exploitation d’un câble, construction d’une station de T.S.F., redevances, brevets, etc.). Lorsqu’il s’agit de prendre une décision majeure, comme celle de refuser l’atterrissage d’un câble à une compagnie étrangère, il est manifeste que ce refus fait suite aux pressions politiques ou économiques exercées par un gouvernement ou une industrie en situation de pouvoir.[2] Parce que ces réseaux sous-marins ou sans fil ont pour fonction première de couvrir le globe à partir des métropoles, les pays inféodés aux États-nations n’ont guère le choix: ou bien ils sont reliés aux superpuissances ou bien ils en sont complètement isolés. Cette dernière alternative apparaît fort peu probable, sauf peut-être dans le cas où les pays dominants ne peuvent, pour des raisons techniques, politiques ou économiques établir une communication immédiate.

La radio qui s’inscrit dans le sillage de ces deux technologies ne peut se soustraire définitivement à l’empreinte impérialiste: d’abord, parce qu’elle se fond dans le même régime capitaliste qui sous-tend la faisabilité de deux réseaux de communications internationaux; ensuite, parce que les forces motrices qui conditionnent l’orientation de ces technologies influent nécessairement sur leur développement ultérieur catégorisé sous forme d’innovations révolutionnaire (comme la radio), évolutionniste ou mineure.[3] Conséquemment, la radio ne peut se débarrasser pleinement des stigmates de l’impérialisme qui a vu naître le câble sous-marin et la T.S.F. Il ne faudrait toutefois pas conclure que les pays situés en périphérie ne pourront jamais contrôler cette technologie d’après-guerre et s’assurer ainsi une certaine autonomie. Dans cette perspective, la dichotomie centre versus périphérie qui constitue le substrat des communications internationales d’avant-guerre ne peut être entièrement évacuée. Bien qu’elle serve d’appui à notre thèse, il y a place à l’élargissement du débat en projetant hors de cette structure cognitive un autre point de vue qui s’articule davantage autour de la notion dominant/dominé, en faisant ainsi prévaloir la nature même de la société dans laquelle s’effectue le développement de cette technologie. L’univers des communications des années 1870 n’a plus, un demi-siècle plus tard, la même résonance. La récurrence des éléments internes et externes qui se rattachent à la structure même des communications internationales se trouve modifiée en raison des changements opérés dans et par les sociétés ainsi que des possibilités nouvelles engendrées par les innovations technologiques.

Au début du 20e siècle, l’Argentine, le Canada et l’Afrique du Sud, encore attirés dans la mouvance européenne, s’acheminent vers des choix politiques, économiques et sociaux d’un nouvel ordre. À cette date, le partage du monde entre puissances impérialistes est à peu près achevé et l’appétit d’expansion et de conquête de chacun n’est plus arrêté que par l’appétit des autres. La Première Guerre mondiale devient inévitable, puisqu’elle représente, aux yeux de Lénine, « une guerre impérialiste /…/ pour la distribution et la redistribution des zones d’influence du capital financier.”[4] Mais à l’après-guerre, les nations-états revendiquent une plus grande autonomie et leur ferveur nationaliste s’accroît en proportion. Pour se placer sur l’orbite de l’internationalisation de la vie économique qui apparaît plus évidente après la Deuxième Guerre mondiale, l’Argentine, le Canada et l’Afrique du Sud doivent consolider certaines positions tout en s’ajustant aux normes internationales. Tout cela ne se fera pas sans heurts et sans échecs. Les succès mitigés qu’ils remporteront pour se maintenir au niveau des autres pays industrialisés témoignent encore d’une dépendance technologique et scientifique, pour ne mentionner que ces deux exemples. Toutefois, une technologie comme la radio peut aisément s’intégrer à la vague irrésistible du nationalisme qui déferle dans ces pays au cours du premier après-guerre.

Techniquement, la radio s’apparente au câble sous-marin et à la T.S.F. Elle présente néanmoins une différence fondamentale au niveau du schéma traditionnel émetteur-message-récepteur: le câble et la T.S.F. ne peuvent transmettre de messages qu’à une seule personne à la fois, tandis que la radio peut atteindre simultanément des milliers d’auditeurs. Ainsi, pouvons-nous parler d’une reconversion de cette dernière technologie utilisée à des fins de communications internationales et focaliser notre intérêt sur le rôle national que celle-ci est appelée à jouer. Car, il ne s’agit plus uniquement de considérer cette reconversion comme une innovation technologique; il faut également évaluer son adaptation aux conditions nouvelles d’après-guerre et considérer son rôle vis-à-vis des jeunes sociétés canadienne, sud-africaine et argentine. Le câble et la T.S.F. ont favorisé le plus souvent le monde des affaires, les milieux gouvernementaux, diplomatiques ou militaires; la radio s’adresse plus généralement au commun des mortels et se conçoit d’abord comme un instrument de culture, un moyen propre au divertissement. Cette première approximation devra nécessairement être affinée, mais ce qu’il faut en retenir pour l’instant c’est le caractère nouveau de la radio qui se prête admirablement à la montée du nationalisme dans ces pays.

Vers une nouvelle perspective de la dépendance

Les propos qui précèdent, fondés sur l’inégalité du développement des sociétés, dérivent des approches théoriques qui rendent compte de la dépendance ou du sous-développement des pays périphériques par rapport à ceux du centre. Des pays comme l’Afrique du Sud ou l’Argentine, par exemple, pourraient très bien figurer au rang des pays sous-développés dont les conditions premières de cette situation remonteraient à l’intégration de ces pays dans le système capitaliste naissant de l’époque mercantiliste. Quant à la dépendance du Canada, elle peut être datée de 1760, si nous cherchons à la situer par rapport à la Grande-Bretagne.[5] C’est pourquoi des technologies comme le câble sous-marin et la T.S.F. trouvent une explication valable lorsqu’elles sont soumises à l’analyse du système capitaliste mondial et des phases du nouvel impérialisme de la fin du 19e siècle. Des auteurs comme Headrick, Cameron, Fürst ou Finn prédisposent déjà leurs lecteurs en donnant à leur analyse des titres qui évoquent cette problématique.[6] Bien que de tels ouvrages demeurent fertiles et riches en idées, ils ne peuvent rendre compte de toute la complexité et de l’impact des technologies qui se succèdent et occupent le même créneau durant cette période. À partir du moment où une technologie comme la T.S.F. ou la radio fait son apparition, elle peut d’ores et déjà être considérée comme un système fermé, une sorte d’entité absolue. Un pays comme l’Argentine, par exemple, pourrait fort bien développer son propre système national, et à la limite ne pas vouloir se raccorder aux systèmes étrangers. Cette situation n’est pas tout à fait improbable: les coups d’État, les insurrections populaires et même la guerre mondiale peuvent temporairement priver un pays de tout contact avec le monde extérieur. En temps de paix, sociale ou mondiale, la radio s’inspire ou plutôt s’appuie largement sur ce principe d’autonomie puisque sa fonction première est de divertir et de renseigner un public en particulier. Bien sûr, elle peut toujours irradier au-delà des limites nationales ou s’affilier à d’autres réseaux, mais en général elle limite son rayon d’action à une région ou à un pays donné.

Cette situation de fait nous amène à considérer la radio à partir d’une perspective différente de celle couramment adoptée par les analyses qui optent pour l’approche dichotomique centre/périphérie. Non pas que nous voulons écarter cette dimension: nous croyons simplement qu’elle ne peut satisfaire pleinement aux exigences de notre étude qui s’applique davantage à préciser le développement national de cette technologie et à souligner son autonomie à l’intérieur d’un ensemble plus vaste où il s’inscrit. Ce choix d’analyse rejoint les préoccupations d’auteurs tels, Nicos Poulantzas, Philip J. O’Brien, Charles Bettelheim ou encore Warwick Armstrong.[7] Par exemple, Armstrong suggère que « les questions relatives à la structure interne de la société et de ses relations avec d’autres pays soient considérées comme un point de départ pour entamer une discussion sur la nature du développement, du sous-développement et de l’inégalité.”[8] Bien que cette approche satisfasse à un niveau d’interprétation plus général en mettant en lumière « la nature des relations économiques, politiques et culturelles à l’intérieur du système mondial », elle demeure susceptible de s’appliquer, comme modèle de description, à notre objet d’analyse qu’est la radio. Cette réductibilité n’en reflète pas moins une conformité, sinon une adéquation au modèle privilégié.

(Cliquez pour agrandir) Source : © St Antony’s College, Oxford 1985.

Le principe fondamental qui ressort des propos d’Armstrong repose sur l’argument suivant: « nous ne pouvons attribuer simplement et uniquement la dramatique transformation de ces sociétés [en l’occurrence, le Canada, l’Argentine et l’Australie entre 1870 et 1930] à des facteurs externes- une économie d’expansion internationale, une pénétration européenne ou des politiques de libre-échange bien qu’ils aient tous joué un rôle. »[9] Le cas de l’Afrique du Sud n’a pas été retenu dans cette analyse, mais selon l’auteur, il appert que « les autres pays dont l’exportation des produits tropicaux et des minéraux en particulier constituait une forte demande à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, n’ont pas reproduit les mêmes patterns de croissance et de diversification nationales. »[10] Voilà donc une argumentation qui, globalement, ne prétend pas à une bipolarisation des sociétés, et encore moins à leur nivellement. Les traits distinctifs de chacune d’elles apparaissent avec une plus grande clarté justement parce qu’ils sont analysés en fonction de l’évolution particulière de ces pays.

Le mouvement nationaliste qui s’affirme de plus en plus au Canada, en Argentine et en Afrique du Sud au début du 20e siècle et qui se profile sur la radio nous conduit nécessairement à établir des distinctions pour chacun de ces pays. Notre démarche première sera d’anticiper sur ces distinctions et de nous appuyer sur quelques considérations générales pour dégager les grandes lignes de ce mouvement. Le Canada nous servira de modèle provisoire à partir duquel nous pourrons greffer tout un ensemble de phénomènes comparables opposés.

Nationalisme et radiophonie

« A nation that did not control its own external communication,had not yet attained full status of a nation » (H. G .J. Aitken)

D’aucuns prétendent que les télécommunications forment la base de notre tissu social et qu’elles représentent un élément indispensable dans le développement de nos sociétés modernes.[11] Aussi, n’est-il pas rare de constater que des pays subordonnés à la cause impériale se soient prévalus, eux aussi, de moyens de communication pour aspirer à leur autonomie. Encore faut-il que les gouvernements de ces pays manifestent un intérêt particulier à l’égard des communications nouvelles et qu’une conjoncture favorable les prédispose au nationalisme. À maintes reprises, la télégraphie ou la radio- pour ne mentionner que ces deux exemples- ont servi de tremplin à l’Argentine, au Canada ou à l’Afrique du Sud pour consolider leurs politiques nationales souvent diminuées par les forces d’un empire.

Tout système de communication nécessite au préalable un investissement important. Le financement, garanti la plupart du temps par des capitaux étrangers, accroît le rapport de dépendance qui prévaut encore à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle entre le centre et la périphérie. À cela s’ajoutent les besoins ressentis de part et d’autre, lesquels ne rencontrent pas nécessairement les mêmes visées. Le développement d’un système de communication dans une colonie ou une possession constitue, en soi, un système indépendant, capable de transmettre et de recevoir ses propres messages, mais ressortit d’un système plus global dès qu’il s’agit de communications internationales. Cette distinction s’impose, à plus forte raison lorsque nous cherchons à évaluer l’impact d’un système de communication par rapport à la tendance nationaliste de certains pays, tendance qui s’accentue au cours du 20e siècle. Dès lors, nous concevons la télégraphie ou la radio comme une entité propre pouvant servir à la cause nationale, et non pas comme un sous-système intégré à un réseau plus complexe dont les caractéristiques premières reposent sur l’internationalisation des communications.

Toute politique visant à faire de la radio un instrument national doit nécessairement protéger l’identité de ce moyen de communication qui dépend à la fois des investissements, de la gestion, de la programmation et même de la publicité. La structure de la radio est telle, qu’elle doit être conçue comme un ensemble organisé de rapports lui permettant de diminuer les tensions qui existent entre les aspirations nationales, d’une part et les mouvements politiques internationaux, d’autre part. Tous ces ajustements ne se font pas sans heurts et nécessitent un long processus de développement. La nationalisation de la radio au Canada, qui s’est concrétisée officiellement en 1936, s’échelonne en réalité sur plus d’une décennie si l’on considère les efforts de Sir Henry Thornton, le rapport de la Commission Aird et le mandat de la Commission canadienne de radiodiffusion (CCR). La réussite d’un tel projet ne peut être assurée que si un certain nombre d’éléments d’ordre social, économique et/ou politique prévalent contre les pressions multiples qui s’exercent à son endroit. La séquence d’événements comme ceux que nous venons de mentionner pour la radio canadienne vont aboutir au résultat souhaité uniquement si les conflits internes débouchent sur un consensus national qui tend à réduire les dissidences ou à supprimer les germes d’antagonismes et si la radio poursuit une trajectoire conforme aux modèles standardisés par les grandes puissances.

Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion / Sir John Aird (président). Source : Gouvernement du Canada. Téléchargement (PDF).

Cette dernière considération apparaît avec plus de clarté lorsque nous étudions l’évolution de la radio dans une perspective synchronique. Les événements conduisant à la nationalisation de la radio sont souvent conditionnés par l’attitude intransigeante des grands réseaux radiophoniques existants (CBS, NBC, BBC, etc.) qui régissent l’optique internationale. Disposant à coup sûr de plus grandes ressources techniques, voire même scientifiques, ces super-réseaux adoptent une ligne de conduite qui permet aux grandes puissances de rivaliser entre elles, et conséquemment de dominer et de faire évoluer cette technologie selon leurs propres besoins pour ensuite la répandre à travers le monde. Les autres pays qui cherchent ainsi à développer et à contrôler leur propre réseau national de radio sont finalement contraints de développer une stratégie qui tienne compte de cette prépondérance, ce qui réduit toute action novatrice de leur part tant au point de vue des innovations technologiques qu’à celui des transformations structurelles.

Cette conformité aux modèles standardisés des grandes puissances va plus loin. Dans la majeure partie des cas, elle va jusqu’à refléter l’empreinte impérialiste qui caractérise les pays dont la radio est en voie de nationalisation. L’adoption de ces modèles n’est toutefois pas intégrale. Elle nécessite des modalités d’application différentes liées aux particularités mêmes de chaque pays, à leurs attentes, à leurs aspirations ainsi qu’à leur capacité d’absorption des systèmes. Ainsi, par exemple, le Canada opte pour une formule hybride axée sur la privatisation (modèle américain) et l’étatisation (modèle britannique) de la radio.[12] Manifestement, ce pays craint l’ingérence américaine et ne saurait consentir à reproduire un modèle qui conduirait inexorablement ce pays vers une assimilation totale de la radio. Cependant, le modèle américain ne peut laisser le Canada totalement indifférent, surtout que les États-Unis depuis la fin de la Première Guerre mondiale obtiennent des résultats brillants.[13] L’industrie américaine va donc exercer une forte influence sur ce pays, de par le développement de sa technologie et le succès international de son entreprise. À cela s’ajoutent d’autres facteurs directement ou indirectement liés à cette technologie: proximité du marché canadien, points de vente et de distribution accessibles via les filiales américaines en sol canadien, haute gamme de produits, prix plus que compétitifs, etc.

Parallèlement, l’influence du modèle britannique se situe au niveau de l’organisation et de la gestion du réseau. Les responsables politiques autant que les commissaires chargés de statuer sur la radio canadienne font souvent référence à la Grande-Bretagne, tout en étant conscients que des différences marquées ne permettent pas d’appliquer ce modèle dans son intégrité. Cependant, le pattern britannique servira plus d’une fois d’indicateur au Canada pour définir un plan d’action ou pour solutionner une affaire épineuse. Que l’on pense, par exemple, à la British Broadcasting Company créée en 1922 sous forme de compagnie privée d’intérêt commercial et qui deviendra, grâce à l’intervention directe de l’État en 1926, la British Broadcasting Corporation (BBC). Nul doute que le Canada va sérieusement considérer la démarche britannique avant d’agir; ce qu’il fera d’ailleurs avant de déposer son projet de Loi sur la radiodiffusion. Le projet de Loi 94 a pour but de créer la Commission canadienne de radiodiffusion (1932), organisme autorisé à réglementer et à contrôler la radiodiffusion, d’une part et à radiodiffuser au Canada, d’autre part.

Bat’s wing logo. Source : The BBC Logo Story, History of the BBC.

L’influence du modèle britannique se fait également sentir à des moments ponctuels, et plus précisément lorsque certains problèmes semblent insolubles. Au printemps de 1933, à la demande expresse du Premier ministre Bennett, le directeur des relations publiques de la BBC, Gladstone Murray, arrive à Ottawa pour effectuer une étude des problèmes rencontrés par la CCR et de ceux auxquels elle pourrait s’attendre. Des trois rapports soumis au gouvernement, le premier va inciter le Premier ministre à déposer, dans les plus brefs délais, le projet de Loi 99 modifiant la Loi de la radiodiffusion de 1932 tandis que le troisième rapport, s’appuyant sur l’exemple de la BBC, va insister sur le fait que « l’organisme public responsable de la radiodiffusion au Canada [doit] être une société d’exploitation indépendante du gouvernement du jour et à l’abri du favoritisme politique. »[14]

En s’inspirant des modèles développés par les grandes puissances, le Canada tout comme l’Argentine et l’Afrique du Sud tirent indubitablement profit de l’expérience acquise par ces leaders de la communication, cependant qu’ils sont exposés à une politique volontariste en matière de radio. Dans ces pays en quête d’indépendance, la nationalisation de la radio va s’exercer dans des conditions analogues avec quelques variantes, cependant. Bien que situés sur des continents différents, ces réseaux nationaux possèdent des attributs communs, et de façon corollaire nous pourrions soumettre à l’analyse d’autres réseaux qui se sont développés en périphérie durant la même période.

La première remarque qui découle de cette observation est sans doute le retard de la nationalisation de la radio qu’ont accusé ces trois pays par rapport aux métropoles. Plusieurs facteurs pourraient justifier cet écart: manque de capitaux, géographie du territoire, attrait tardif pour ce nouveau médium, etc. Toutes ces contraintes possibles ne sont que secondaires par rapport au travail de conscientisation sociale et politique qui s’effectue à la base et qui conditionne cette orientation nouvelle de la radio. Est-il besoin de rappeler que le développement et l’exploitation de cette technologie n’est pas synchronisée à l’heure du nationalisme, et par conséquent que l’entreprise privée a déjà une longueur d’avance sur la formation des sociétés d’État?  La radio privée dont la notion de profit est le substrat ne s’embarrasse pas de contraintes idéologiques qui pourraient nuire à son développement. Elle progresse en fonction de la cote d’écoute, et si par moments elle répond aux attentes de ceux qui voient en elle un instrument d’éducation national, c’est parce qu’elle veut augmenter son auditoire ou parer à toute éventualité qui pourrait ternir son image.[15]

Mais alors, pourquoi le Canada, l’Argentine et l’Afrique du Sud qui disposent, au même moment, d’une technologie analogue à celle des métropoles accusent-ils un certain retard vis-à-vis de la nationalisation de la radio?  Et pourquoi, lorsque ces pays sont motivés à entreprendre une telle démarche agissent-ils presque simultanément?  Quels sont les principaux facteurs qui ont conduit à une telle action nationale?  Notre démarche analytique se propose de saisir le comment et le pourquoi de ce phénomène qui apparaît dans ces pays.

Le mouvement nationaliste au début du 20e siècle

Mis en usage en Grande-Bretagne et en France dans le courant du 19e siècle, le mot nationalisme n’a cessé d’être chargé d’ambiguïté et de s’enrichir de significations successives. Tantôt, il exprime péjorativement certaines formes du patriotisme, devenant alors synonyme de chauvinisme; tantôt, il désigne les revendications d’un peuple assujetti aspirant à l’indépendance. De nos jours, l’acception courante que nous lui attribuons dénote volontiers diverses manifestations de la conscience nationale et du caractère national. C’est dire que l’idéologie nationaliste se trouve étroitement imbriquée dans un système plus général de valeurs politiques et sociales.[16]

Tout mouvement politique qui s’organise dans un pays et à une époque donnée oscille entre une démarche inorganisée et diffuse et une action organisée et structurée. Jusqu’à l’avènement de la Première Guerre mondiale, le nationalisme au Canada évolue entre ces deux extrêmes de par sa complexité idéologique. Les partisans de l’unité impériale « croient que le Canada peut atteindre un statut national en maintenant un lien avec l’Empire et en acquérant une influence au sein des différents conseils. Leurs opposants ont la conviction que l’impérialisme est incompatible avec les intérêts nationaux du Canada, l’unité interne et le self-government. »[17] À l’issue de la Première Guerre mondiale, l’autonomie du Canada se précise. Sa représentation au sein de la Ligue des Nations lui donne un statut administratif éminemment plus important basé sur la gestion de ses affaires extérieures. Ce mouvement vers une plus grande autonomie va franchir, en 1931, une autre étape juridique: le Canada se joint au Commonwealth des Nations.

Ce survol historique que nous résumons en trois moments-clés nous servira de point de référence pour cerner les réalités du phénomène nationaliste au Canada au cours de la première moitié du 20e siècle. Avant la Première Guerre mondiale, le nationalisme au Canada est en pleine gestation. Des motivations doctrinales extrêmement diverses et souvent contradictoires le caractérisent. La guerre des Boers, la question navale ou la participation du Canada à la Grande Guerre témoignent des affrontements politiques et des dissensions intestines face à des choix et à des ajustements qui s’imposent. À l’après-guerre, le Canada réclame une plus grande autonomie qui sera sanctionnée par la ratification du Traité de Versailles. Auprès des autres signataires, ce geste dénote une plus grande maturité, compte tenu des efforts que ce pays a accomplis pour se posséder intégralement lui-même. Le troisième stade de l’évolution situe le fait nationaliste dans la perspective d’une évolution générale des sociétés modernes. En devenant membre à part entière du Commonwealth des Nations, le Canada détient une reconnaissance internationale qui lui permet de décider de sa propre destinée et de sceller définitivement son droit à l’autodétermination.

Le mouvement nationaliste au Canada, tel qu’il se présente au début du 20e siècle, demeure fort complexe. Les traits saillants que nous venons d’évoquer seront analysés en profondeur, puisqu’ils représentent les trois principaux volets d’une trilogie nationaliste: gestation, affirmation et reconnaissance. Notre démarche se propose d’appliquer ce cadre référentiel à l’Afrique du Sud et à l’Argentine durant la même période et d’en dégager les caractéristiques essentielles. Par là même, elle conduit à la généralisation des principes nécessaires à la nationalisation de la radio dans ces pays. Particularismes et autres facteurs de différenciation n’en seront pas moins considérés dans la typologie des structures sociales et économiques sur lesquelles repose l’évolution de cette technologie.

Pour une étude comparée de la radio

« Thinking without comparison is unthinkable » (Guy E. Swanson)

Lors de la Conférence de paix, tenue à Paris en 1919, les grandes puissances internationales discutèrent de la reconstruction du système de communications internationales, et par voie de conséquence du partage des câbles sous-marins allemands. Au cours de ces rencontres, précise Hugh G. J. Aitken, la nouvelle technologie de la radio reçut peu d’attention, mais les attitudes et les présomptions qui sous-tendaient la position de négociation des Américains furent précisément celles qui allaient déterminer les politiques des communications américaines d’après-guerre.[18] Si la radio ne représentait aux yeux des plénipotentiaires qu’un problème mineur, elle allait servir en contrepartie de moyen d’action aux États-Unis pour consolider leur réseau de communications international et pour devenir, par la voie de la Radio Corporation of America (RCA), le leader mondial de ce nouveau marché.[19]

Au milieu des années 1920, les premières publications sur ce phénomène technologique nouveau font leur apparition. Ce sont d’abord les promoteurs de la radio et quelques rares historiens qui s’y intéressent. Quelques années plus tard, une pléiade d’auteurs commencent à décortiquer le monde de la radio et à s’intéresser à ses nombreuses facettes. Historiens, psychologues, économistes, sociologues et même philosophes contribuent à élargir le champ des connaissances dans ce domaine, et depuis la Seconde Guerre mondiale ces ouvrages spécialisés n’ont cessé de se multiplier.[20] En dépit de nos connaissances approfondies sur l’impact de la radio vis-à-vis de la société, nous savons peu de choses sur l’influence de la société face à cette technologie. Quels sont, par exemple, les effets du nationalisme sur la radio?  Ou, pour poser la question différemment, comment et pourquoi la radio a-t-elle été entraînée dans  ce processus d’évolution social?  Voilà le genre de questions auquel peu d’historiens de la technologie se sont intéressés jusqu’à présent. Cette nouvelle avenue semble riche de promesses surtout qu’elle permet d’appréhender notre passé technologique, de contribuer à démythifier la technologie et de nous aider à planifier notre devenir.[21] Pour l’heure, elle permet de contrebalancer un certain nombre d’idées reçues voulant que ce soit la radio qui influence la société, et non l’inverse. De plus en plus d’historiens estiment que cette démarche ne représente, pour tout dire, qu’une demi-vérité.

Eu égard à cette perspective nouvelle, il nous semble tout indiqué de privilégier une approche comparative puisque la nationalisation de la radio qui est au cœur même de notre préoccupation d’analyse apparaît sensiblement au même moment dans les trois pays concernés. La nationalisation, comprise comme une opération par laquelle la propriété de plusieurs ou toutes les stations radiophoniques passe sous le contrôle et la direction de l’État, est vue comme un processus (politico-social) synchronique. Dans cette optique, l’étude comparative permet, selon Marc Bloch, de:

…faire des choix, dans un ou plusieurs milieux sociaux différents, de deux ou plusieurs phénomènes, qui paraissent au premier coup d’œil, présenter entre eux certaines analogies, décrire les courbes de leurs évolutions, constater les ressemblances et les différences et, dans la mesure du possible, expliquer les unes et les autres. Donc, deux conditions sont nécessaires pour qu’il y ait, historiquement parlant, comparaison: une certaine similitude entre les faits observés- cela va de soi- et une certaine dissemblance entre les milieux où ils se sont produits.[22]

Similitudes et dissemblances devront être circonscrites à partir de deux ensembles définis: le premier, de caractère historique, servira d’englobant, c’est-à-dire qu’il permettra de rappeler les grandes lignes de l’évolution politique de ces pays et de préciser le développement des communications nationales et internationales, et notamment celui du câble sous-marin et de la télégraphie. Le second, servant d’englobé, renvoie à l’analyse proprement dite de la radio entre 1920 et 1950, ou si l’on veut, depuis ses tout débuts jusqu’à l’avènement de la télévision, entendue comme technologie substitutive et complémentaire. L’englobé s’appuie donc sur une analyse plus fine, tandis que l’englobant s’appuie sur une synthèse plus grosse.

Bien qu’il n’y ait pas de méthode comparative propre à l’histoire et qu’il n’existe pas de règles générales, excepté celles de la logique, nous rappelle Raymond Grew[23], nous croyons tout de même nécessaire de justifier les critères sur lesquels reposent notre analyse. Les termes englobé/englobant, puisés dans le langage sémiotique, renvoient de façon plus générale aux préoccupations des philosophes et littéraires de l’école herméneutique allemande qui définissent les rapports entre le texte et le pré-texte.[24] Dans la pratique, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss affirme que « la méthode comparative consiste précisément à intégrer un phénomène particulier dans un ensemble, que le progrès de la comparaison rend de plus en plus général. »[25] Une telle généralisation ne peut toutefois conduire à tisser la trame complète de l’histoire à laquelle nous voudrions faire correspondre des événements particuliers. Il s’agit plutôt de retenir, comme l’écrivait Karl Marx en 1877, qu’en « étudiant chacune des évolutions [de ces événements particuliers], il devient facile de trouver la clé qui servira à la compréhension de ce phénomène… »[26]

Nombre de linguistes (Saussure, Hjelmslev), de philosophes (Foucault, Bachelard), de sociologues (Durkheim, Weber) ou d’anthropologues (Lévi-Strauss, Radcliffe-Brown) ont brillamment appliqué la méthode comparative à leurs recherches. Mais, qu’en est-il des historiens de la science et de la technologie?  Dans un article intitulé Comparative History of Science in an American Perspective, Lewis Pyenson et Susan Sheets-Pyenson brossent un tableau de la méthode comparative depuis la Seconde Guerre mondiale. Tous deux s’accordent à dire que s’ils ont privilégié l’histoire comparative, ce n’est pas tant par souci théorique que par nécessité pratique de comprendre comment et pourquoi un phénomène apparaît dans différents endroits.[27] Cela s’entend: la méthode comparative permet de poser des questions, d’identifier des problèmes théoriques, de formuler une recherche appropriée, de tirer des conclusions significatives.[28]

Au cours de la dernière décennie, plusieurs historiens de la science et de la technologie ont reculé les frontières de nos connaissances par le biais de cette méthode que certains historiens des générations antérieures tels, Fernand Braudel, Eugen Weber ou Joseph Needham ont impulsée. En sciences naturelles, Susan Sheets-Pyenson compare sous différents aspects cinq musées coloniaux d’histoire naturelle respectivement situés à Buenos Aires, Montréal, Melbourne, Christchurch et La Plata. En sciences exactes, Lewis Pyenson cerne comment les astronomes et physiciens allemands ont occupé une place prépondérante dans la recherche et l’enseignement à partir d’institutions coloniales d’Argentine (La Plata), de Chine (Woosung) et du Pacifique Sud (Apia). Lucille H. Brockway s’attarde au transfert et au développement scientifique des plantes et de leurs produits, et plus particulièrement la cinchonine, le caoutchouc et le sisal dont l’utilité économique est perçue à travers le contexte d’échanges global et le pouvoir politique. À l’instar de cette auteure, Daniel R. Headrick analyse à travers diverses techniques, technologies et biens d’échange la diffusion culturelle et le transfert de technologies qui s’opèrent du centre vers la périphérie.[29]

La méthode comparative, croyons-nous, fournit un éclairage suffisant pour nous permettre d’analyser les faits qui fondent la réalité technologique et politique de l’époque étudiée. L’analyse des faits devra cependant établir les liens essentiels entre les aspects théoriques, socio-économiques, technologiques, politiques et organisationnels des questions étudiées. Ce sont là des éléments de base de notre démarche nécessaires à la compréhension de ce rapport.

Le premier chapitre a pour but de procéder à la sélection des événements et des facteurs qui nous permettront de rétablir les conditions politiques et sociales dans lesquelles a pris forme la nationalisation de la radio. Mais, où trouver le fil conducteur permettant de dénouer la trame complexe de l’activité nationaliste?  À travers l’idéologie des partis, les politiques des gouvernements au pouvoir, les attentes de la population, les actions des groupes et des individus, bref à travers tout ce qui peut nous conduire à isoler cette question particulière.

Le deuxième chapitre est un chapitre historico-technique qui retrace les traits saillants de l’histoire des communications électriques des trois pays, et notamment la télégraphie, le câble sous-marin et la radio commerciale. Il insiste sur le développement et le rôle national du réseau télégraphique, sur l’apport international du câble sous-marin et sur l’évolution de la radio commerciale considérée depuis ses débuts jusqu’à sa nationalisation. Il revêt un caractère descriptif cependant qu’il permet de jalonner l’évolution de ces technologies par rapport à la société à laquelle elles appartiennent ou au système supranational auquel elles se rattachent.

Le chapitre 3 accorde une attention particulière aux premières années qui ont suivi la nationalisation de la radio au Canada et en Afrique du Sud (1936-1939). Tandis qu’il examine différents aspects techniques, économiques, sociaux et politiques liés à la mise sur pied de la radio nationale dans ces deux pays, il fait ressortir les problèmes et les insuffisances de la radio argentine qui tarde à entrer dans la voie de la nationalisation. Le développement de la radio argentine s’effectue ainsi en contrepoint de la radio canadienne et sud-africaine, parce que de régime politique différent.

Le chapitre 4 qui met fin à notre analyse considère, dans un premier temps, l’évolution de la radio sud-africaine et canadienne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il scrute avec attention l’influence du conflit mondial sur la radio (initiatives techniques, besoins militaires, réalisations radiophoniques, nouveaux services…). Au terme de ce conflit, il laisse voir une réforme de la radio nationale qui, dans ses grandes lignes, conserve encore aujourd’hui le même archétype en Afrique du Sud et au Canada. Quant à la radio argentine, elle est considérée à partir du deuxième après-guerre, période où le dictateur Eduardo Perón domine la scène politique du pays. De ce fait, la nationalisation de la radio en Argentine fait apparaître des contrastes saisissants lorsque nous la comparons à celle du Canada ou de l’Afrique du Sud.

 

[1] Headrick, D.R. (1981). The Tools of Empire: Technology and European Imperialism in the 19th. Century, Oxford: Oxford University Press, p. 163.

[2] La maison Felten & Guilleaume d’Allemagne sollicita, avant la Première Guerre mondiale, l’atterrissage aux Açores d’un câble sous-marin allemand. L’Angleterre, hostile à un tel projet, qui permettrait aux Allemands d’établir leurs communications hors de son contrôle, agit auprès du Cabinet de Lisbonne pour le faire échouer. Voir: Lesage, C. (1915). Les câbles sous-marins allemands. Paris: Plon,  pp. 61 et suiv.

[3] Ces trois types d’innovation ont été puisés dans l’ouvrage de Stanley George Sturmey (1958). The economic development of radio. London: Gerald Durckworth & Co., pp. 228 et suiv.

[4] Lénine, Vladimir Ilitch, (1979). L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Paris: Éd. Sociales, p. 10.

[5] Brunet, Michel. (1954). Canadians et Canadiens. Montréal: Fides, pp. 18 et suiv.

[6] Headrick, D. R. The tools of empire, op. cit.; Headrick, D.R. (1988). The tentacles of progress: technology and transfer in the Age of Imperialism, 1850-1940. New York: Oxford Univ. Press; Kennedy, P.M. (1971). Imperial communication and strategy, 1870-1914. English Historical Review, 86,  pp. 728-753; Finn, B.S. (1973). Submarine telegraphy: the Great Victorian technology. Washington: Smithsonian Institute, Thanet Press, Margate; Cameron, R. (1967). Imperialism and technology. Technology in Western civilizations. New York: Oxford Univ. Press, Vol. I,  pp. 692-706; Furst, A. (1922). Im Bankreis von Nauen: die Eroberung der Erde durch die drahtlose Telegraphie. Stuttgart, Berlin: Deutsche Verlags-Anstalt.

[7] Armstrong,  W. (1983). Thinking about ‘Prime Movers’: the nature of early industrialization in Australia, Canada, and Argentina,1870 to 1930. Australian-Canadian studies: an interdisciplinary social science review. Vol. 1, January 1983, pp.57-70; Armstrong, W., McGee, T.G. (1985). Theatres of accumulation. New York, London: Methuen. Voir le chapitre 2 « Development theory and urbanization: rethinking the paradigm » (pp.17-41), et spécialement les pages 34 et suivantes; Armstrong, W. (1988). Le cauchemar impérial: les ambitions industrielles diminuées du Canada, d’Australie et d’Argentine: 1870-1930. Tiers-Monde. (29). Juil-Déc. Tome XXIX, # 115, pp. 529-556; Bettelheim, C. (1972). “Theoretical comments”. In: Arghiri Emmanuel (ed.). Unequal exchange  (pp. 271-323), et spécialement les pages 301 et suiv. New York, London: Monthly Review Press; O’Brien, P.J. (1975). A critique of Latin America theories of dependencies. In: I. Oxaal, T. Barnett, D. Booth (eds.). Beyond the sociology of development: economy and society in Latin America and Africa. (pp. 7-28), et spécialement les pages 13 et suiv. London, Boston: Routledge & Kegan Paul; Poulantzas, N. (1974). Les classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui. Paris: Seuil. Collection Points # 81.

[8] Armstrong, W. (1985). The social origins of industrial growth: Canada, Argentina, and Australia, 1870-1930. In: D.C.M. Platt et G. di Tella (eds.). Argentina, Australia, and Canada: studies in comparative development, 1870-1965. (pp. 76-85). New York: St. Martin’s Press. (notre traduction).

[9] Ibid, p. 34.

[10] Ibid, p. 35.

[11] Voir: Pye, L. W., (1963). Communications and political development. Princeton: Princeton Univ. Press, p. 4; Woodrow, R.B. et alii. (1981). Conflict over communication policy: study of federal-provincial relations and public policy. Ottawa: C.D. Howe Institute, Policy Commentary # 1, p.3.

[12] Sur le modèle américain: Canada, House of Commons, Debates, (1937). Vol. III, pp. 2910-11,  2433-34; Canada, Debates, (1932), Vol. III, p.3346; Canada, Special Committee on radio broadcasting (1932). Ottawa: J.O. Patenaude,  pp. 64 et suiv. (exposé d’Augustin Frigon), 414-15. Sur le modèle britannique: Canada, Debates. (1936). Vol. IV. pp. 3708-18; Special Committee… (1932), p. 517.

[13] « En 1938, les États-Unis comptent 650 stations et 26 millions de postes récepteurs; sept Américains sur dix écoutent la radio. Nombre de petits postes créés à l’origine ont été regroupés au sein des trois grandes chaînes qui dominent le marché américain: NBC, CBS et ABC. Celles-ci ont les installations les plus puissantes et les plus modernes qui soient au monde. La RCA, elle-même liée aux grandes compagnies d’électricité, domine de son influence les trois grandes chaînes de programmes ». In: Bertho, C. (1981). Télégraphes et téléphones: de Valmy au microprocesseur. Paris: Librairie générale française. Coll. Livre de Poche # 5581, p. 337.

[14] Ellis, D. (1979). La radiodiffusion canadienne: objectifs et réalités, 1928-1968. Gouvernement du Canada: Département de Communication. Approvisionnement et Service Canada. p. 13.

[15] Le témoignage de J. A. Dupont, propriétaire d’une station privée canadienne (CKAC, Montréal), demeure significatif à cet effet. Voir: Special Committee… (1932), op. cit., pp.521-530.

[16] Cette définition est largement conforme à celle que nous retrouvons dans l’encyclopédie Universalis (1985) sous le titre « Nation- le nationalisme »  pp. 945 et suiv. Editeur: Encyclopaedia Universalis (1985), France.

[17] Berger, C. (ed.). (1969). Imperialism and nationalism, 1884-1914: a conflict in Canadian thought. Toronto: Copp Clark Pub. Com., p. 1.

[18] Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: technology and American radio, 1900-1932. Princeton: Princeton Univ. Press, p. 256; voir également: Rossi, J.P. (s.d.). A ‘silent partnership’: testing the Corporatist with American radio communications policy-making and implementation in East Asia, 1919-1928. (texte inédit). Rutgers University, New Brunswick, NJ., pp. 1-42; Case, J. Y., Case, E.N. (1982). Owen D. Young and American enterprise. Boston: David R. Godine.

[19] Cette puissante compagnie permettra de contrôler entièrement les communications internes et externes, de même que tous les brevets issus de cette technologie sur son territoire. Voir: Tarbell, I.M. (1932). Owen D. Young, a new type of industrial leader. New York: MacMillan; Sarnoff, D. (1928). The development of radio art and radio industry since 1920. In: D. Sarnoff (ed.). The radio industry: the story of its development  (pp. 94-114), New York, Chicago: A. V. C. Shaw Co.

[20] En dressant une liste, même des principaux ouvrages, nous risquerions de laisser dans l’ombre des auteurs importants. Les noms suivants servent toutefois d’indication à notre propos: Owen D. Young, Gleason Archer, Lee DeForest, Paul F. Lazarsfeld, F.B. Jewett, H.L. Jome et Ambrose Fleming.

[21] C’est du moins l’avis qui se dégage de la publication du livre In Context… dans lequel plusieurs historiens de la technologie se sont prononcés sur cette question. Voir à ce propos l’introduction présentée par Stephen H. Cutcliffe et Robert C. Post, (pp.11-20), In: Cutliffe, S.H., Post, R.C. (1989). In Context: history and the history of technology. Essay in honor of Melvin Kranzberg. Bethlehem: Lehigh Univ. Press; London, Toronto: Associated Univ. Presses.

[22] Bloch, M. (1928). Pour une histoire comparée des sociétés européennes. Revue de synthèse historique. Vol. 46. pp. 15-51, citation: pp. 16-17. Il importe de souligner ici que certaines traductions (anglaises) de cette conférence prononcée devant les membres du Congrès international des sciences historiques, à Oslo, en août 1946, ne rendent pas tout à fait la richesse de cette communication, soit parce que la reproduction du texte est incomplète, soit parce qu’un certain nombre de notes infra-paginales manquent. Les deux ouvrages suivant mettent en relief une telle insuffisance: Etzioni, A., Dubow, F.L. (eds.). (1953). Two strategies of comparison (by Marc Bloch). Comparative perspectives: theories and methods. Boston: Little, Brown & Co., pp. 39-42; Lane, F.C., Riemersma, J.C. (eds.). (1953). Towards a comparative history of European societies (by Marc Bloch). Enterprise and secular change. Homewood, III: Richard D. Irwin, pp.494-522. Par contre, l’étude de William H. Sewell, Jr. explicite les propos de Bloch. In: Sewell, W.H. (1967). Bloch and the logic of comparative history. History and theory. Vol. 6., pp. 208-219.

[23] Grew, R. (1980). The case for comparing histories. American historical Review. Vol. 85., p. 776.

[24] Les termes englobant/englobé ont été empruntés à Jean-Marie Floch dans un ouvrage intitulé: Sémiotique poétique et discours mythique en photographie: analyse d’un ‘NU’ d’Édouard Bouba. Centro internazionale di semiotica e di linguistica. Italia, 95. Università di Urbino, série F. L’herméneutique allemande s’est également préoccupée de ce rapport et la pensée de Schleiermacher vis-à-vis de l’oeuvre d’art attribue à la reconstitution historique « la prétention légitime de rendre compréhensible la vraie signification d’une oeuvre d’art et de mettre celle-ci à l’abri de la mécompréhension et d’une fausse actualisation ». In: Gadamer, H.G. (1972). Wahrheit und Method: Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik. Tübingen: J.C.B. Mohr (Paul Siebeck), p. 159. Voir également  Ricoeur, P. (1955). Histoire et vérité. Paris: Seuil, pp. 31-40, « L’objectivité de l’histoire et la subjectivité de l’historien ».

[25] Lévi-Strauss, C. (1962). Le totémisme aujourd’hui. Paris:Presses universitaires de France, p. 122.

[26] Marx, K. (1877). Lettre publiée dans le journal russe Otechestvennye Zapiski. Citée par Edward Hallett Carr (1962). What is history?  New York: Alfred A. Knopf, p. 82.

[27] Pyenson, L., Sheets-Pyenson, S. (1985). Comparative history of science in an American perspective. History of science in America. News and Views. Vol. III. No. 3. May-June, pp. 3-8.

[28] Ces raisons sont évoquées par Raymond Grew, op. cit., p.769; d’autres sont mentionnées par Lewis Pyenson dans un article intitulé « The incomplete transmission of an European image: physics at greater Buenos Aires and Montreal, 1890-1920 ». American philosophical society. Proceedings. Vol. 122 (1978), pp.92-115 et spécialement les pages 92-93.

[29] Sheets-Pyenson, S. (1988). Cathedrals of science: the development of colonial natural history museums during the late nineteenth century. Kingston, Montreal: McGill- Queen’s Univ. Press; Pyenson, L. (1985). Cultural imperialism and exact sciences: German expansion overseas, 1900-1930. New York: Peter Lang Publishing; Headrick, D. R. The tentacle of…, op. cit.; Brockway, L.H. (1979). Science and colonial expansion: the role of the British Royal Botanic Gardens. New York, Toronto: Academic Press.

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