Chapitre 4 : Réseau national et engagement de l’État

I-  CANADA

Les premières années de la SRC furent consacrées presque exclusivement à répondre aux exigences technologiques et financières découlant de l’édification des réseaux français et anglais. Si la guerre amène Radio-Canada à surseoir plus ou moins complètement à ses grands travaux de construction, elle favorise néanmoins une programmation mieux adaptée à la société canadienne. Plusieurs auditeurs habitués à écouter des stations frontalières américaines se tournent désormais vers la SRC qui est en mesure de mieux les informer sur les déplacements des troupes canadiennes à l’étranger (le Canada est en guerre, mais non les États-Unis) et de rejoindre un plus grand nombre de la population grâce à ses neuf émetteurs installés à travers le pays dont quatre de 50 kilowatts qui desservent de vastes périphéries rurales en même temps que des centres urbains. Pour favoriser équilibre et excellence, Radio-Canada s’est donnée comme politique première de concentrer ses ressources sur le développement des caractéristiques nationales et de chercher ensuite à obtenir quelques-unes des meilleures émissions présentées dans d’autres pays, et notamment de la Grande-Bretagne  et des États-Unis.[1] Cette formule, quoique satisfaisante, ne comble pas pleinement les attentes des Canadiens; en raison de la guerre, les nouvelles d’intérêt international prennent de plus en plus d’importance et la SRC se doit d’être à l’écoute dans une proportion plus importante de l’actualité mondiale.

Le 18 décembre 1939, une première équipe radiophonique composée d’un annonceur et d’un technicien s’embarque à bord d’un vaisseau amiral de la première division de l’Armée active. Son double mandat est d’assurer une information soutenue entre les troupes canadiennes cantonnées au Royaume-Uni et les auditeurs canadiens tout en contribuant au service radiophonique de l’Empire qui relève de la BBC. Grâce aux émetteurs d’ondes courtes de la BBC, les auditeurs du Canada peuvent recevoir plusieurs émissions dont celles réalisées par l’équipe canadienne d’outre-mer. Celles-ci galvanisent les auditeurs d’un bout à l’autre du pays et le directeur général des programmes de la SRC s’empresse, au début des années ’40, de détacher deux autres annonceurs et techniciens et d’expédier en même temps un car de reportage spécialement conçu pour la guerre et doté d’équipement portatif pour les reportages du front. Cette initiative permet à Radio-Canada d’ajouter à sa demi-heure hebdomadaire deux nouvelles émissions d’outre-mer régulières. De plus, l’équipe de reporters canadiens prête son concours à la BBC pour réaliser trois émissions hebdomadaires, d’une demi-heure chacune, destinées aux troupes canadiennes en Grande-Bretagne. Les militaires peuvent entendre d’ailleurs toutes les semaines un quart d’heure de nouvelles du Canada ainsi que dix minutes de nouvelles sportives transmises par un annonceur affecté à la station d’outre-mer. Au cours de la guerre, pas moins de quatre cars de reportage suivront les déplacements des troupes canadiennes à travers l’Europe, sans compter que les techniciens de Radio-Canada seront appelés à installer une puissante station d’ondes courtes à Brazzaville, en Afrique-Équatoriale française.

Le succès des émissions d’outre-Atlantique dû à l’action longuement concertée de la division des programmes et des services techniques démontre que les rouages de Radio-Canada sont restés assez souples pour s’adapter promptement à des besoins nouveaux. Il en est de même pour l’inauguration du service des nouvelles, le premier janvier 1941, qui comble du même coup les voeux des auditeurs canadiens qui demandent des bulletins d’information, des commentaires et des chroniques d’actualité en nombre croissant. Jusqu’à ce jour, les bulletins de nouvelles étaient presque tous rédigés par l’agence de Presse canadienne. Consciente de l’importance qu’il y a de promouvoir l’information sans bouleverser l’économie générale des émissions consacrées à la musique et au divertissement, Radio-Canada voit dans la création de ce service un instrument additionnel pour atteindre ses objectifs nationaux. Peu avant l’ouverture de ses deux salles centrales de nouvelles, l’une située à Toronto (service anglais), l’autre à Montréal (service français) ainsi que de ses salles régionales (Halifax, Winnipeg et Vancouver), Radio-Canada entreprend des pourparlers avec la Presse canadienne, la British United Press, la Associated Press, la United Press et la Reuters pour avoir accès à l’information de ces grandes agences de presse par téléscripteur. D’autres ententes permettent d’augmenter cet apport, comme celles conclues avec les pays d’Amérique latine pouvant relayer l’information sur ondes courtes à la station réceptrice d’Ottawa.[2] À la fin de l’année 1941, la SRC consacre plus de 20% de sa programmation aux nouvelles régionales, nationales et internationales et insère dans son plan général d’émissions deux fois plus de productions consacrées à la guerre.

L’engagement de Radio-Canada au niveau de la coopération internationale s’accroît considérablement au cours de la Seconde Guerre mondiale. Par une expérience et une production radiophonique accrues, la Société est en mesure de négocier certains échanges d’émissions avec les grands réseaux, de diffuser ses propres émissions dans d’autres pays tels la Nouvelle-Zélande ou l’Australie et de seconder d’autres centres de radiodiffusion comme celui des Antilles britanniques. Bref, la Société assume de nouvelles fonctions qui vont favoriser son entrée sur la scène internationale. Les lettres de noblesse qu’elle acquiert au cours de cette période s’accompagnent d’autres exigences: « de tous les grands pays commercialisés au monde, le Canada est le seul qui accuse un retard considérable sur le développement des ondes courtes. »[3] À l’instar de l’Afrique du Sud, le Bureau des gouverneurs ne dispose pas de pouvoirs suffisamment étendus pour lui permettre d’être libre de toute contrainte. Le 18 septembre 1942, un arrêté ministériel institue le Service International de Radio-Canada (SIR) qui sera exploité pour le compte du Canada par la Société et financé entièrement par une subvention distincte de l’État. L’année suivante, deux émetteurs de 50 kilowatts munis de trois antennes directionnelles sont construits près de Sackville (Nouveau-Brunswick) et le siège de ce nouveau service est établi à Montréal.

Les premières opérations d’essai ont lieu le 25 décembre 1944, et cela par une transmission quotidienne de trois heures lancée en Europe. Le 25 février 1945, date de l’inauguration officielle du service, le nombre d’heures de diffusion dépasse le cap des 50 heures par semaine. Les émissions proviennent toutes de Montréal et sont relayées par lignes terrestres jusqu’à Sackville; de là, elles sont diffusées à travers tout l’Europe. Lors de son inauguration, le SIR émet déjà en quatre langues (anglais, français, allemand et tchèque) et prévoit, dans un avenir prochain, ajouter des émissions en hollandais, danois, suédois, espagnol, portugais, slovaque et italien. Au cours des années ’50, d’autres programmes radiophoniques présentés en langue russe, ukrainienne, polonaise et hongroise viendront compléter l’éventail de cette production multilingue.

Pour connaître les véritables raisons qui ont motivé la création d’un service international sur ondes courtes, nous devons remonter en 1938, date à laquelle eut lieu la Conférence internationale de radiodiffusion au Caire. À cette époque, il y avait trois à quatre fois plus d’utilisateurs d’ondes courtes que ne le permettait la bande de fréquences. Dans les mois qui suivirent, l’Union Internationale de Radiodiffusion à Berne assigna à chacun des pays des fréquences spécifiques, et le Canada en obtint six, bien que le Bureau de Berne lui en ait réservé initialement neuf.[4] Le Canada qui tardait à utiliser ses fréquences en perdit quelques-unes au profit d’autres pays. L’alerte obligeait à réagir: plus l’on tardait, plus il serait difficile de réclamer sa part. Il fallait donc occuper le plus rapidement possible les fréquences que lui avait attribué le Bureau de Berne; les émetteurs de Sackville répondaient à cette urgente nécessité.

Dès 1937, Leonard W. Brockington avait attiré l’attention du gouvernement sur les avantages que le Canada pourrait retirer d’une telle station. Mais, le véritable artisan de ce projet national est, sans contredit, Augustin Frigon. L’expérience et l’estime dont il jouit ont favorisé ses démarches auprès du gouvernement qu’il presse d’agir promptement. Au cours de l’année 1939, il constitue un solide dossier sur ce projet en s’appuyant, entre autres, sur les aspects suivants: rapport d’études menées en Europe, devis estimatif de la station, appui des députés, des éditorialistes et des hommes d’affaire, rôle de la future station à l’échelle nationale et internationale, emplacement, personnel requis, etc. À cela s’ajoutent les raisons militaires qui découlent du conflit mondial: maintenir un contact avec les troupes canadiennes à l’étranger, assurer une information constante entre les pays membres du Commonwealth, contrecarrer la propagande allemande, etc. En temps de paix, on prévoyait que cette station deviendrait un outil indispensable pour stimuler les échanges commerciaux comme, par exemple, entre le Canada et les pays d’Amérique latine. À cet égard, on rappelait que les États-Unis avaient mis à profit ce nouveau médium dans leurs rapports avec ces pays. De plus, on espérait que la station viendrait combler un besoin auprès des populations francophones situées dans les Maritimes et dans l’Ouest du pays, lesquelles étaient privées de l’écoute française, le réseau d’ondes longues diffusant presque entièrement en langue anglaise. L’étude d’ingénierie menée par Augustin Frigon n’avait négligé aucun aspect national ou international. Qu’il s’agisse de l’emplacement à Sackville où les marais de Tantramar s’avèrent l’un des terrains les plus propices au monde à la diffusion sur ondes courtes, du rôle de ce médium vis-à-vis des valeurs démocratiques qui doivent être maintenues ou du message de réconciliation des deux races et des deux religions que le Canada était censé livrer aux autres nations, tous les aspects du projet ont fait l’objet d’une attention minutieuse.[5]

Canuel, Alain. « Augustin Frigon et la Radio Nationale au Canada. » Scientia Canadensis, volume 19, 1995, p. 29–50. doi:10.7202/800393ar (voir en ligne). Cliquez ici pour télécharger cet article en format PDF.

La mise en opération du service international ne réglait pas entièrement le problème de l’attribution des fréquences. Au plan national, la SRC avait dû retarder d’importants projets ne pouvant ainsi utiliser pleinement ses fréquences d’ondes longues. En outre, la ratification de l’Accord de la Havane, différé de quatre ans, permettait aux États-Unis de tirer pleinement profit de cette situation, les accords antérieurs à 1937 les privilégiant à cet égard. Peu avant la fin des hostilités, Radio-Canada met sur pied un second réseau national de langue anglaise: le réseau Dominion qui relie, dès lors, 34 stations privées d’un océan à l’autre à la station-clé de Toronto. C’est que les radiodiffuseurs indépendants revendiquent depuis longtemps un réseau privé parallèle aux réseaux français et anglais de Radio-Canada, dont celui-ci comptait 34 stations (6 de Radio-Canada et 28 stations privées affiliées) et celui-là, 13 stations (3 de Radio-Canada et 10 stations privées affiliées). Ils se plaignaient également de l’attitude de la Société qui, selon eux, retarde indûment l’autorisation d’augmenter la puissance émettrice, situation qui avantage les radiodiffuseurs privés américains.[6] Du reste, les propos tenus par l’Association des radiodiffuseurs canadiens (ARC) contiennent une part de vérité. La politique de Radio-Canada est officiellement établie depuis longtemps: toutes les stations de grande puissance du Canada doivent appartenir à son service national.

La guerre terminée, il est impérieux que la Société mette en œuvre ses projets les plus urgents visant à l’érection d’émetteurs puissants, car l’une des dispositions du traité de la Havane prévoit que les stations destinées à utiliser les fréquences assignées doivent être en cours dès 1949. D’une part, il faut protéger les ondes canadiennes contre certaines stations américaines très puissantes qui menacent d’occuper entièrement des fréquences partagées avec des stations canadiennes; et d’autre part, la SRC ne peut financièrement faire face aux dépenses élevées engendrées par une augmentation importante de la puissance de ses propres postes.[7] Peu avant l’échéance prévue par l’Accord, Radio-Canada fait construire deux émetteurs de 50 kilowatts chacun, l’un en Alberta (CBX) et l’autre au Manitoba (CBW). Au cours de la même période, la Société accorde aux stations CFRB (Toronto), CKLW (Windsor) et CKAC (Montréal) la permission d’augmenter leur puissance à 50 kilowatts alors que le règlement canadien stipule que toute station privée ne peut dépasser 5 000 watts.

Malgré des efforts soutenus pour compléter l’infrastructure nationale du réseau par l’addition d’émetteurs à haute puissance dans les endroits stratégiques du pays et d’émetteurs-relais pour atteindre à moindre coût les régions éloignées, la SRC est en butte à de constantes attaques. À peine vient-elle de réaliser la troisième et dernière phase de son projet initial, qu’elle se retrouve au banc des accusés. Dès les premières audiences du Comité parlementaire de 1947, l’ARC se plaint de la concurrence injuste de Radio-Canada; elle réclame une révision complète de la Loi canadienne dont l’abolition des fonctions réglementaires de la Société d’État, de même que la suppression de la redevance sur les récepteurs.[8] Même s’il est vrai que Radio-Canada est à la fois juge et partie pour tout cas litigieux impliquant un radiodiffuseur privé, cela ne remet pas en cause pour autant le processus démocratique. En recommandant la formation d’un Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion (aujourd’hui, le Conseil de Radiodiffusion et de Télévision Canadiennes [CRTC]), la Commission Fowler maintient même après 20 années d’existence de la SRC que:

…pour aussi longtemps qu’on puisse prévoir, nous continuerons d’avoir un seul régime de diffusion dans le cadre duquel seront intégrés tous les postes de radio et de télévision, publics et privés, actuels et futurs, réglementés et contrôlés par un organisme représentant l’intérêt public et relevant du Parlement.[9]

La querelle sur les buts ultimes du système canadien de radiodiffusion n’a jamais véritablement perdu de son ampleur. Depuis le 7 janvier 1926, date à laquelle l’ARC se réunit pour la première fois à Montréal afin de se pencher sur la Loi des droits d’auteurs que le Parlement s’apprête à amender, de nombreux désaccords l’ont opposé à l’action de l’État. De la Commission Aird (1928) à la Commission Massey (1949) en passant par la Commission canadienne de la radiodiffusion (1932) et les nombreux Comités parlementaires qui lui ont succédé, les radiodiffuseurs privés n’ont jamais craint de faire valoir leur point de vue à tous égards. Toutefois, les rapports de force entre les intérêts publics et les intérêts privés se sont exercés dans un esprit démocratique, et de ce point de vue nul ne saurait mettre en doute l’intégrité de la radio canadienne. Dès lors, il est de bonne guerre que l’ARC cherche à renforcer sa position au niveau de la radiodiffusion nationale et que l’État veille aux intérêts du pays. Cette dialectique fonde l’existence même de la radio canadienne à partir de laquelle la Commission Fowler (1955) émettra ses recommandations.

La radio M.F. qui fait son apparition après la Seconde Guerre mondiale suscite l’intérêt de tous. Les radiodiffuseurs privés voient en elle une source de revenus supplémentaires tandis que la SRC croit qu’elle peut « surtout servir, du moins au début, à l’amélioration du service local et, en même temps, au désencombrement de la bande ordinaire… »[10] À long terme, les visées des uns et de l’autre ne seront pas nécessairement incompatibles, puisque le gouvernement encourage les radiodiffuseurs privés à solliciter un permis de station M.F. et qu’il consent à la publicité sur les ondes. Le plan d’action qu’il élabore et les consultations régulières qu’il a avec le secteur privé sont caractéristiques des conditions d’évolution de la radio d’après-guerre. Certes, le deux partis ne peuvent toujours vivre en parfaite harmonie. Leurs divergences de point de vue en témoignent. Nonobstant, nous sommes témoins d’une société qui non seulement s’est dotée d’un système hybride capable de faire place aux compromis, mais qui privilégie un système susceptible  de répondre aux valeurs sociales et culturelles des deux peuples fondateurs. Une fois ces conditions essentielles remplies, c’est-à-dire lorsque l’épouvantail de la nationalisation – pour reprendre l’expression de la Commission Fowler – s’efface au profit d’une meilleure collaboration entre les secteurs public et privé et lorsque l’équité des services satisfait, dans des limites raisonnables, la population canadienne, la SRC peut enfin étendre son réseau dans le Grand Nord canadien, région de quelque 1 200 000 kilomètres carrés dont font partie l’archipel de l’Arctique supérieur, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et les zones septentrionales de toutes les provinces, à l’exception des Maritimes. Inauguré officiellement en 1958, le Service du Nord se veut l’aboutissement des projets mis sur pied au cours de la Seconde Guerre mondiale. Grâce aux améliorations techniques et à l’utilisation des émetteurs à ondes courtes de Sackville, ce service offrira, dès 1960, une programmation en inuktitut (langue esquimaude), en anglais et en français.

L’expansion que connaît la SRC au cours des années ’40 constitue une étape majeure dans le développement de la radio au Canada. La création, en 1944, du réseau Dominion qui s’ajoute à l’infrastructure du réseau anglais existant, le nouveau service international (SIR), inauguré officiellement en 1945, qui dote le pays d’un système transnational et la mise en opération, en 1946, des trois premières stations expérimentales M.F. à Toronto (VE9EV) et à Montréal (VE9FD et VE9CB) permettent de jauger, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, l’impact du système radiophonique canadien. D’autres actions, plus discrètes, n’en ont pas moins contribué à promouvoir l’idée du nationalisme qui vernissait la radio d’avant-guerre. Au cours des années ’40, le réseau radiophonique français accroît considérablement son rayonnement; l’augmentation de la puissance émettrice et l’affiliation de nouvelles stations au Québec viennent consolider la base centrale de ce réseau. Plus importants demeurent les efforts déployés pour desservir un plus grand nombre de minorités d’expression française en dehors de la province. Des stations privées du Nouveau-Brunswick, de l’Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta viennent se joindre au réseau français et des émetteurs-relais mis au point par la SRC sont installés au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse.[11] Dès lors, la Société peut transmettre d’Edmonton à Moncton des émissions réalisées en français et poursuivre un objectif d’égalité qu’elle souhaitait voir un jour se réaliser.

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

II – AFRIQUE DU SUD

Peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement sud-africain avait furtivement planifié l’achèvement de la station réceptrice à Panorama, située au Nord de Johannesburg, qui lui fut d’une très grande utilité au cours de la guerre. Celle-ci était pourvue d’un système à multiples fonctions appelé « diversity receiving station » qui servait, entre autres, à enregistrer instantanément toutes les émissions radiophoniques ennemies pour ensuite les transcrire et les télégraphier au ministère de la Défense. Les messages captés pouvaient être rapidement passés au crible, permettant ainsi au gouvernement sud-africain de contrôler et de traiter efficacement toute entrée d’information relative à la guerre. L’un des services les plus appréciés de la communauté culturelle anglophone fut certainement le fait que cette station demeurait en contact permanent avec la BBC et pouvait relayer un plus grand nombre de ses émissions. De plus, lorsqu’on envoya au début du conflit des troupes sud-africaines en Afrique du Nord, les parents et amis des combattants pouvaient recevoir des messages, et parfois en transmettre grâce à une unité mobile d’enregistrement qui suivait les déplacements des troupes. À coup sûr, les Afrikaners percevaient la construction de cette station comme un privilège additionnel, eux qui ne possédaient encore qu’un piètre réseau ‘temporaire’ en comparaison du nombre et des services du réseau anglais; et comme pour ajouter à cette déficience, les autorités militaires s’approprièrent l’émetteur de Robert Heights qui constituait avec celui de la ville du Cap, l’épine dorsale du réseau afrikaner.

Mis à part la station militaire de Panorama dont bénéficie directement la SABC, nous ne saurions parler de véritables progrès techniques au cours de la Seconde Guerre mondiale. La puissance totale des stations émettrices qui n’augmente que de 3.7 kilowatts, entre 1941 et 1945, est répartie ainsi:[12]

En contrepartie, la guerre provoque une hausse sensible des licences de réception passant de 250 000, en 1939, à 375 000, en 1945. Cette augmentation est principalement due au fait que la SABC complète au cours de cette période sa programmation quotidienne par divers reportages et qu’elle présente un bulletin de nouvelles à chaque heure du jour. Elle comble également son horaire en présentant des émissions diffusées en direct depuis Londres. Et pour la première fois de son histoire, la radio sud-africaine présente journellement une émission de 15 minutes en langue Xhosas, émission qui sera vue comme l’ancêtre de radio Bantu.[13]

Ces initiatives ne suffisent toutefois pas à masquer l’utilisation propagandiste de la radio par le Premier ministre Smuts qui profite de cet engouement de la radio pour livrer son message à la nation. Le 27 avril 1941, il s’adresse à la population sud-africaine dans un discours jugé des plus éloquents et des plus convaincants de sa carrière politique. Son allocution radiophonique se limite essentiellement à rallier le peuple à la cause des Alliés et à dénoncer le méfait des nazis qui jouissent de l’appui moral chez bon nombre d’Afrikaners. Smuts proclame que:

Depuis septembre 1939, sa volonté [Hitler et le parti nazi] de dominer le monde est marquée par le sang dans bien des pays libres. Le caractère de cette nouvelle organisation est clairement exprimé par l’asservissement de la majeure partie de l’Europe. Ses principes et son action sont vus comme une menace certaine des fondements de la civilisation libre de l’Occident.[14]

L’année suivante, le général Smuts intervient sur les ondes pour recruter de nouveaux soldats – puisqu’il n’y a pas de loi votée pour la conscription, les Afrikaners s’opposant catégoriquement à mener le combat aux côtés des Britanniques – afin d’appuyer l’unité militaire sud-africaine cantonnée à Tobrouk (Libye). Il s’adresse aux citoyens de tous les coins du pays en sollicitant leur appui pour fournir un contingent de 7 000 hommes dans cette région:

L’Afrique du Sud a de quoi être fière de son armée et de son effort de guerre; je suis persuadé que notre peuple ne laissera à aucun moment voir cet effort amoindri /…/ Plusieurs ont, jusqu’ici, été réticents [à collaborer] soit parce qu’ils ne ressentaient pas un besoin pressant, soit parce qu’ils ne partageaient pas les politiques de guerre de ce pays et qu’ils n’anticipaient pas de danger pour l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, aucun jeune patriote de ce pays ne peut persister dans une telle attitude. L’appel au service militaire est maintenant des plus urgents.[15]

Cet appel à la jeune nation sud-africaine est largement suivi et bon nombre d’employés de la SABC seront libérés de leur fonction pour se joindre aux forces armées. L’enrôlement du personnel de la Société, en grande majorité des anglophones, va permettre aux Afrikaners d’occuper les postes vacants et d’accroître ainsi leur influence à tous les niveaux administratifs de la Société d’État. Au moment où les Afrikaners prennent les rênes de la radio d’État, surgit une station pirate appelée Radio Liberté. Chaque soir, pendant une heure, cette dernière diffuse des propos mordants à l’égard des nationalistes (afrikaners) opposés à la guerre. Plusieurs suspectent fortement que Radio Liberté est opérée clandestinement par des membres anglophones qui occupent toujours des postes clés au sein de la Société d’État. Tout cela ne fait qu’empirer les relations de travail à la SABC et entretenir des sentiments d’antipathie.[16]

Conscient du danger que pose cette dualité politique à l’intérieur de la Société et de son propre gouvernement, Smuts agit avec circonspection lorsqu’il proclame des élections générales, le 7 juillet 1943. Comme le rapporte le journaliste Alexander Stewart:

Le résultat de cette élection demeure tout aussi important pour le monde entier que pour l’Afrique du Sud. L’Allemagne a pris conscience de sa portée puisque tout au long de cette campagne elle a transmis, chaque soir, deux heures d’émission depuis la station de Zeesen, située en Afrique du Sud, afin d’influencer le vote /…/ L’issue [de cette élection] se résume donc à la neutralité versus à la participation continue à la guerre.[17]

Par l’intermédiaire de la station Zeesen, la population sud-africaine pouvait être rapidement informée sur les déplacements ainsi que sur les gains et pertes de l’armée allemande. L’annonceur, Sydney Eric Holm, opérait cette station avec l’assistance des services secrets allemands. Grâce à cette précieuse collaboration, il pouvait suivre, commenter et analyser le déplacement des troupes sud-africaines dans les 24 heures qui suivaient leur départ. Son militantisme ne s’arrêtait pas là: les Alliés trouvèrent à la fin de la guerre des dossiers constitués de renseignements militaires détaillés du Bureau des Affaires extérieures de Berlin. Preuves à l’appui, Holm et ses collaborateurs sud-africains furent trouvés coupable d’avoir coopéré avec le ministère allemand de la Propagande.[18]

Au lendemain du conflit mondial, c’est toute la radio sud-africaine qui est remise en question; la période climatérique qu’elle vient de traverser est symptomatique des événements futurs et le gouvernement se doit maintenant d’agir. La question que se pose le public est de savoir si l’on doit « fermer ou réformer la Société ». Dans les conditions actuelles, de répondre le député Morris Alexander, la majorité de la population préférerait qu’elle soit fermée. Nous ne voulons pas, dit-il, de cette Société d’État que nous avons connue, et encore moins hériter de son système. Selon lui, le ministre responsable a perdu le contrôle de la situation: le Bureau des gouverneurs n’exerce ni influence, ni censure auprès des directeurs des stations qui dirigent cette affaire comme bon leur semble. Aucun rapport, précise-t-il, n’a été déposé en 1943 et 1944, si ce n’est celui de 1942 qui a servi de succédané.[19] Ces récriminations reflétaient un mécontentement général, mais soulignaient surtout la carence du gouvernement. Depuis la nationalisation de la radio en 1936, le gouvernement sud-africain n’avait pas véritablement cherché à aplanir les difficultés liées à la création du réseau afrikaner et à développer un plan d’ensemble capable de répondre aux attentes de la population en général. Le problème auquel faisait face le gouvernement n’était pas nouveau. En 1942, le révérend, C.W.M. Du Toit, pressait le ministre Clarkson d’intervenir afin que la SABC puisse offrir un service de nouvelles convenable et réorienter la programmation du réseau afrikaner.[20]

À présent, les dirigeants de la radio d’État, qui s’étaient peu soucié du public, faisaient face à un autre problème. La guerre avait favorisé un mouvement migratoire vers les villes, et conséquemment avait créé une demande de service en langue afrikaner. Techniquement, cela posait des difficultés; lorsque la SABC avait décidé, au début, de créer un réseau afrikaner, elle avait contourné le problème en réservant les ondes moyennes pour les villes et les ondes courtes pour les régions en périphérie. L’arrivée massive des Afrikaners dans les grands centres urbains obligeait à une nouvelle répartition des ondes moyennes; cela s’avérait difficile, compte tenu des limites techniques de l’équipement. [21] Le parti d’opposition national n’avait pas fini de multiplier les revendications. Voilà maintenant que le député Alexander s’en prenait à la SABC pour avoir délaissé les aborigènes et suggérait de leur donner « quelque chose qu’ils aimeraient entendre, quelque chose qui tienne compte de leurs coutumes et qui soit présenté dans la langue vernaculaire. »[22] Sans doute, les 15 minutes d’émissions présentées en langue Xhosas avaient-elles favorisé un désenclavement des régions où vivaient ces autochtones, mais le député nationaliste estimait que ce service devait être répandu dans toutes les communautés indigènes comme en Afrique centrale ou sur la Côte-de-l’Or (Ghana).[23]

Manifestement, ni le gouvernement ni la SABC n’étaient en mesure de donner suite à toutes ces demandes, d’où l’intention de former un Comité spécial pour étudier toutes ces questions et formuler les recommandations nécessaires tant au niveau de la réorganisation du Bureau des gouverneurs, de l’érection de nouvelles stations qu’à celui des coûts d’opération. Dans l’immédiat, l’expansion des réseaux et l’amélioration des services plaçaient la SABC devant une crise financière inévitable et ne lui laissait d’autre choix que cette alternative: ou bien hausser le coût des licences, déjà considéré comme le plus élevé au monde, ou bien trouver une autre source de revenus. Le gouvernement avait englouti pratiquement toutes les recettes de la Société pour subvenir aux nécessités de la guerre, l’exemple le plus probant étant sans doute celui de la station de Panorama. Le retour à la paix l’obligeait pour l’heure à reconsidérer la structure des réseaux en fonction des besoins nouveaux de la société.

La solution envisagée par le Bureau des gouverneurs favorisait l’introduction de la publicité. L’étude sur place des services commerciaux aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande démontrait à l’évidence la rentabilité de cette pratique. Le ministre des Postes, J.W. Mushet, demeurait convaincu que ce système était favorable pour l’Afrique du Sud d’autant qu’il devait être contrôlé par la Société. Les demandes d’exploitation commerciale de la radio étaient nombreuses et le public semblait favorable à cette proposition « puisqu’il y avait de fortes chances que ce service soit limité aux régions peu peuplées comme c’était le cas dans les autres pays. »[24] La réalisation de ce projet ne devait interférer d’aucune façon avec les réseaux anglais et afrikaner qui devaient conserver un caractère non commercial. Le ministre Mushet décida d’implanter un troisième réseau et de réexaminer le plan de développement initial. Plutôt que de construire de nouvelles stations pour accommoder les réseaux existants et de créer parallèlement d’autres stations commerciales, ce dernier estimait que l’on devait procurer aux stations existantes l’équipement nécessaire pour opérer sur la base d’un triple réseau.

En 1947, la SABC projette « de remplacer ses 15 émetteurs par 36 autres nouveaux dont la puissance globale doit atteindre 150 kilowatts.[25] Du même coup, elle modernise ses studios et construit de nouveaux édifices, satisfaisant ainsi aux exigences les plus sévères de ce plan. L’année suivante, cinq nouveaux émetteurs de type AM sont installés respectivement à Pretoria, Johannesburg, Durban, Bloemfontein et Port Elizabeth. Chacun de ces émetteurs possède une longueur d’onde spécifique qui doit lui permettre de rayonner sur une distance de plus de 150 kilomètres et de ne pas interférer. La mise en service du réseau commercial, mieux connu sous le nom de Springbok Radio, ne s’effectuera pas avant le 1 mai 1950; l’expansion complète, voire nationale, de ce réseau dont les premières opérations ont débuté au Transvaal ne sera achevé que 18 mois plus tard, soit le 1 octobre 1951. La réalisation de ce vaste projet national permet à la SABC d’accroître ses revenus, et surtout le nombre de ses auditeurs: entre 1945 et 1950, le nombre de licences d’écoute passe de 373 411 à 554 865, ce qui représente une augmentation de près de 50%. Cette progression offre un crédit suffisant à la SABC pour entamer une phase plus complexe de son plan de développement. L’Afrique du Sud veut désormais rayonner au plan international et offrir à ses auditeurs l’opportunité de s’enquérir des nouvelles du monde à partir de son propre réseau.

En 1949, le ministre des Postes, T. E. Dönges, prend les dispositions nécessaires pour amender la Loi de 1936 qui ne permet pas à la SABC de dresser un émetteur en dehors du pays. En d’autres termes, la Société n’a pas le pouvoir légal de diffuser ses émissions dans d’autres pays et cette situation doit être corrigée si, comme le prétend le ministre, l’Afrique du Sud veut jouer un rôle plus actif dans le développement de ce continent. Le Bill qui est présenté en seconde lecture à l’Assemblée nationale, le 9 mars 1949, élargit les pouvoirs de la Société, notamment par l’article premier qui prévoit « d’entreprendre à la demande du ministre les démarches nécessaires afin que les auditeurs d’autres pays puissent capter ses émissions. »[26] Dès la promulgation de la nouvelle Loi, le 8 avril 1949, la SABC met en service une station expérimentale à ondes courtes située à Paradys, près de Bloemfontein. Le premier rôle de cette super-station est de diffuser au sud-ouest africain (aujourd’hui, la Namibie) et d’irradier simultanément dans tous les pays les émissions qui proviennent des trois réseaux et qui sont diffusées sur trois longueurs d’onde différentes. En décembre 1950, la station pourvue de nouveaux émetteurs inaugure un service de diffusion international (Africa Service). Qui plus est, elle vient de solutionner un problème commun à bien d’autres pays: l’insuffisance des longueurs d’onde, courte et moyenne. Les perturbations atmosphériques et la superficie du pays ont été, jusqu’à présent, les principaux facteurs responsables de la portée limitée des ondes. L’installation d’émetteurs dans différents centres du pays n’a pu, jusqu’ici, desservir convenablement toutes les régions périphériques. Pour couvrir adéquatement certains secteurs, il aurait fallu multiplier les émetteurs dont les fréquences et l’Afrique du Sud, comme les autres pays du reste, ne disposait, en vertu des conventions internationales, que d’un nombre limité de fréquences. La station de Bloemfontein située presque au centre du pays vient corriger cette lacune avec ses neuf émetteurs ultra-puissants et va même rendre possible, quelques années plus tard, la diffusion d’émissions radiophoniques en fréquence modulée (FM) et celle d’émissions télévisées.

En même temps qu’elle projette de rayonner au plan international par l’intermédiaire des ondes courtes, la SABC manifeste également son intention de constituer son propre service de nouvelles. Cette décision remonte au mois d’août 1949, alors que le Bureau des gouverneurs informe la BBC qu’à partir du 1 janvier 1950, elle ne relayerait plus les nouvelles en provenance de Londres. Certains commentaires émanant de la presse écrite attribuent cette décision au fait que la BBC témoigne d’un esprit partisan en présentant de larges extraits des discours de l’ancien Premier ministre Smuts.[27] Sans doute, le Parti nationaliste porté récemment au pouvoir a-t-il cautionné l’idée de ce projet, mais la Société soutient publiquement qu’elle désire mettre sur pied son propre service de nouvelles, attendu que les politiques de la BBC diffèrent de celles de la SABC.[28] Malgré des efforts soutenus, le nouveau service d’information n’amorcera officiellement ses activités que le 17 juillet 1950.

Le caractère nationaliste de la radio sud-africaine demeure fortement typé. La radio commerciale n’est qu’un exemple de l’intérêt accordé au développement d’autres systèmes et l’inclination particulière que montre l’Afrique du Sud pour les modèles canadien, australien et néo-zélandais ne trompe pas. La maturité que les filles de la mère patrie ont acquise entre les deux guerres dénote, à un second niveau de lecture, une influence réciproque qui tient compte davantage de leur cheminement autonomiste que de leur filiation maternelle. Cependant, une telle indépendance ne s’acquiert que progressivement et l’influence culturelle est peut-être le dernier vestige de la grandeur impériale qui subsiste longtemps après que les pays colonisés ne soient débarrassés du joug politique de la Grande-Bretagne.

À maintes reprises, le Canada a joué un rôle de premier plan dans l’acquisition d’un statut d’indépendance et a été salué comme un précurseur auprès des pays membres de l’Empire. La nationalisation de la radio en 1936 de même que la création d’un réseau français dans ce pays ne pouvaient laisser l’Afrique du Sud indifférente. Le modèle de la radio canadienne ne pouvait toutefois s’appliquer intégralement, eu égard aux particularités sociales, économiques et politiques qui ressortissent à l’Afrique du Sud. Le réseau afrikaner créé, lui aussi, en 1937 n’a hérité d’aucune station privée et ne s’étend encore moins sur une seule province comme au Québec. Par contre, les réseaux afrikaner et français font appel à une identité culturelle solidement enracinée dans le terroir et n’expriment aucune ambiguïté vis-à-vis de leur appartenance. Évidemment, cela implique qu’ils doivent compter sur leurs propres ressources culturelles pour assurer la viabilité du réseau qu’ils veulent ‘autogène’ et singulier. Avant d’assumer pleinement son rôle social, il était indispensable que la radio afrikaner dispose d’un appui politique suffisant pour se développer, du moins techniquement, dans des conditions analogues à celles du réseau anglais.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le réseau afrikaner est non seulement anémié par les besoins militaires pour lesquels il a dû céder un de ses principaux émetteurs, mais également par les tergiversations politiques qui ont contribué à maintenir sinon à élargir l’écart entre les deux réseaux. Corrélativement, nous ne pouvons parler du réseau afrikaner sans nous référer aux Afrikanders eux-mêmes qui sont la raison d’être de son existence. Or, le déclenchement du conflit mondial provoque une réorganisation des communications nationales depuis que Smuts a donné son appui formel à la Grande-Bretagne. Même si d’emblée les Afrikanders ne sont pas sympathiques à la cause britannique, ils doivent obtempérer aux ordres et se soumettre aux mesures de guerre. L’utilisation militaire de l’émetteur de Robert Heights est donc entièrement justifiée tout comme la construction de la station à Panorama.

En nous appuyant sur cette logique, nous pouvons certes mieux comprendre le rôle de la radio comme instrument de cette guerre, mais il reste qu’au plan national ces décisions peuvent avoir de profondes répercussions. À supposer que le réseau anglais ait été amputé d’un de ses principaux émetteurs et que le réseau afrikaner ait hérité de la station de Panorama, cela aurait-il véritablement réduit l’inadéquation entre les deux réseaux?  La situation de la radio en 1945 aurait-elle été la même, puisqu’en somme la guerre ne fait aucune distinction entre réseau afrikaner et réseau anglais?  Cela aurait-il contribué à modifier les perceptions et les comportements des deux communautés culturelles?  Au fond, toutes ces questions demeurent sans fondement si nous ne cherchons pas à les situer par rapport au contexte politique d’après-guerre qui se veut profondément nationaliste. Dans cette perspective, le nationalisme ne se définit plus uniquement comme l’exaltation ou la détermination des deux communautés culturelles à vouloir revendiquer pour elles-mêmes ce qu’elles considèrent chacune comme des droits fondamentaux; cette affirmation s’actualise également au moyen d’autres nécessités fondées sur un consensus donné. Dès lors, le nationalisme d’après-guerre ne peut plus être saisi et interprété sur la base des dichotomies central/périphérie ou anglais/afrikaner. La politique de ségrégation, dite apartheid, renvoie à la dualité européen/non européen qui introduit une nouvelle dimension, et de ce fait pose différemment la question du nationalisme et de la radio sud-africaine.

Les limites de notre étude ne nous permettent pas de développer cet aspect en profondeur. Cependant, l’exemple de Radio Bantu, créée en 1953 pour les populations indigènes, soulève quelques interrogations. Était-ce là une mesure concrète faisant suite aux déclarations du député nationaliste Alexander qui, le 12 mars 1945, revendiquait ce droit de la radio autant pour les Européens que pour les non-Européens?  Si tel est le cas, pourquoi avoir formé un Bureau des gouverneurs distinct de celui de la SABC composé de cinq personnes de race blanche?  Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’offrir un service permanent aux millions d’indigènes de ce pays?  Certains anticipaient des problèmes financiers, tandis que d’autres soulevaient des difficultés techniques. Par contre, peu s’interrogeaient sur le rôle culturel que pouvait jouer la radio auprès de ces populations autochtones dont la majorité ne savait ni lire ni écrire.[29]

III-  ARGENTINE

L’ère péroniste que les radiodiffuseurs qualifient encore aujourd’hui de « el ciclo monopolio y la censura » contraste vivement avec la période d’avant-guerre où les lois et règlements laissaient toute latitude aux propriétaires des stations radiophoniques. Le Comité d’étude de 1939 concluait à la nécessité de restructurer le réseau argentin, d’offrir une formule mieux adaptée aux besoins du pays afin de privilégier un plus grand rayonnement et une meilleure qualité de la programmation. L’avènement de la Seconde Guerre mondiale allait momentanément retarder toute mise en oeuvre de ces recommandations. De plus, il était prévisible, avec tous les bouleversements politiques internes qui accablaient le peuple argentin à cette époque, que la conjoncture politique décide du sort de la radio. L’Argentine qui a vu défiler à la présidence les Ortiz, Castillo, Rawson, Ramirez et Farrell au cours du second conflit mondial, était secouée tous azimuts: l’instabilité politique internationale et nationale s’accompagnait d’un exode massif de la population argentine vers les villes, et plus particulièrement vers Buenos Aires, vidant ainsi les campagnes et l’intérieur du pays. Cette mutation sociale allait renforcer le pouvoir de la radio d’après-guerre comme instrument de conditionnement culturel.

Peu avant l’entrée en scène de Juan Domingo Perón, des membres du gouvernement d’Eldomiro J. Farrell furent chargés de rédiger la première réglementation organique pour les services radiophoniques. Cette réglementation est contenue dans le Manual de Instrucciones para las Estaciones de Radiodifusión, approuvé par décret sous le gouvernement de Perón (# 13.474/46); celle-ci entrera en vigueur le premier juin 1946. Les radiodiffuseurs privés savaient pertinemment que le gouvernement s’engageait irrémédiablement sur la voie de l’étatisation, puisque le consensus social lui était acquis, mais ne se doutait probablement pas de l’ampleur qu’allait prendre la nationalisation de la radio. D’emblée, les résolutions soumises à l’Assemblée nationale au cours de l’été 1946 rejoignaient la tendance d’autres pays, à savoir que « l’État devait intervenir avec tout le pouvoir dont il disposait pour assumer la direction de cet important service public. »[30] La première enquête réalisée par la direction  générale des Postes et Télécommunications à travers le pays (résolution # 2077-S, 17 mars 1945) arrivait à point nommé. La conclusion à laquelle aboutissait le Comité formé à cet effet fondait la nécessité de la nationalisation de la radio sur la base des responsabilités d’ordre moral, culturel et économique qui incombait au gouvernement élu et des attentes du public.

L’initiative de cette vaste étude menée à travers plus de 300 villes et localités du pays revenait à la sous-commission de la Culture, présidée par le directeur général des Postes et des Télécommunications. Des questionnaires furent distribués dans tous les secteurs de l’activité culturelle, sociale et économique. De nombreuses personnes furent interrogées sur leurs préférences musicales, sur leurs intérêts pour des émissions parlées (conférences, radio-théâtres, récits divers…) et sur de nombreux aspects touchant la radio. La compilation des résultats fut effectuée selon la catégorisation suivante des répondants: 1) les professionnels; 2) les intellectuels, journalistes, enseignants et étudiants; 3) les employés et les ouvriers; 4)  les commerçants et les industriels; 5)  les maîtres de maison (propriétaires, fermiers, métayers…); 6) les gens de la vie sociale (artistes, musiciens, interprètes…). Ces catégories étaient ensuite regroupées selon un découpage géographique précis: 1) la capitale fédérale; 2) les provinces de Buenos Aires, Santa Fe, Córdoba, Corientes, Mendoza, San Juan, Tucuman, Entre Rios, San Luis, Santiago del Estero, La Rioja, Catamarca, Salta et Jujuy; 3) les gouvernements de La Pampa, Chaco, Neuquen, Formosa et Misiones; 4)  et enfin, les territoires du Sud que sont Rio Negro, Chubut, Santa Cruz et Terre-de-Feu.

Tous les aspects de la radio furent scrupuleusement examinés et firent l’objet de remarques critiques. Par exemple, la catégorie dite professionnelle de la province de Santa Fe souhaitait, entre autres, que l’on intensifie la connaissance de l’histoire et des traditions du pays; qu’il n’y ait pas de réclames (publicitaires) sur ondes courtes; que l’on coordonne les différentes activités reliées à la radio diffusion; que l’on soigne le langage sur les ondes, etc. Chaque personne interrogée pouvait donc s’exprimer librement sur différents aspects susceptibles d’être corrigés ou améliorés. Dans l’ensemble, l’enquête gravitait autour de la culture nationale et c’est pourquoi la nationalisation de la radio devait, en principe, rehausser cet intérêt.[31]

À l’arrivée au pouvoir de Perón, « la radio passe aux mains de l’État, et plus exactement aux mains d’un gouvernement qui exploite ces stations à des fins politiques partisanes et qui s’en sert pour transiger avec des personnes du milieu radiophonique qui demeurent en situation de pouvoir. »[32] Comme l’État ne peut, dans l’immédiat, s’approprier toutes les stations, son premier geste sera d’exercer une censure par une série de règlements, 307 au total, qui dictent « le contenu des émissions, la façon dont un texte doit être présenté et même les commentaires qui servent à introduire ou à clôturer une émission. »[33] La radio devient littéralement muselée par la censure et les réactions parfois vives, parfois posées, n’ébranlent aucunement les dirigeants politiques. LR3 Radio Belgrano, l’une des plus importantes stations de ce pays, est contrainte de suspendre pour un temps indéterminé ses émissions après avoir diffusé des opinions contraires au discours du général Perón. D’autres radiodiffuseurs protestent en gardant le silence: ni présentation orale, ni commentaire d’aucune sorte. Rien n’y fait. Un Président de la trempe de Perón ne se laisse pas intimider aussi facilement; même son épouse, Eva Duarte, s’ingère politiquement dans cette sphère d’activité, allant jusqu’à contrecarrer les décisions de certains fonctionnaires de l’État. Les radiodiffuseurs privés ne sont pas au bout de leurs peines. Les mesures du dictateur vont devenir encore plus radicales.

Dans une note adressée, le 11 septembre 1947, à Miguel Miranda par l’ex-administrateur des Postes et Télécommunications, Oscar L. Nicolini, il est fait mention d’une offre de vente pour le moins étonnante: Jaime Yankelevich, propriétaire de LR3 Radio Belgrano, est disposé à céder au gouvernement, moyennant la somme de 16 millions de pesos, le réseau complet de ses stations radiophoniques enregistré sous le nom de Radio Belgrano y Primera Cadena Argentina de Broadcasting Sociedad Anonima Comercial e Industrial. Selon l’auteur du communiqué, cette offre de vente annoncée officiellement le 16 août 1947 satisfait un besoin impérieux de l’État pour « des raisons élémentaires de défense nationale et de valeurs spirituelles. »[34] Les autorités du régime péroniste ne s’en cachent pas: le plan (quinquennal) mis de l’avant au début de 1947 prévoit l’absorption totale des stations radiophoniques à caractère privé. Le projet de Loi soumis à l’Assemblée nationale, le 23 septembre 1947, est, sur ce point, explicite: la section VII, articles 19 et 20, portant sur le service d’exploitation privée (commercial) stipule que « dorénavant, l’État n’accordera une licence d’opération qu’aux stations faisant partie des trois réseaux nationaux et que les permis octroyés aux autres stations avant la promulgation de cette Loi deviendront caducs. »[35]

L’acquisition, le 14 octobre 1947, du réseau LR/ Radio Belgrano, de la Voz del Aires Sociedad Anonima, de Radio Argentina Sociedad Publicitaria et de LV4 Radio San Rafael n’est que le prélude d’une vaste opération gouvernementale entachée de corruption et de manoeuvres d’intimidation. Les irrégularités commises lors de cette transaction, comme celle de fixer le prix par simple accord des partis sans avoir préalablement procédé à un inventaire systématique et sans avoir confronté les inventaires, s’expliquent mal surtout que l’IAPI agissait comme mandataire de l’administration générale des Postes et Télécommunications.[36] Ce qui apparaît encore plus troublant dans les transactions effectuées entre 1946 et 1950, ce sont les preuves irréfutables qui démontrent que des proches de Perón ont usurpé les droits des radiodiffuseurs privés. Au cours de l’année 1948, l’une des plus importantes agences de presse d’Argentine, l’Editorial Haynes, cède 51% de ses actions à Orlando Maroglio qui agit pour le compte de Miguel Miranda qui, à son tour, les auraient concédées à Eva Perón. Quelques temps après, l’Editorial Haynes est vendu intégralement à une association d’entreprises dirigée par Vincente Carlos Aloé, secrétaire administratif à la Présidence de la Nation.

L’exploitation des stations radiophoniques par l’État sous le régime péroniste soulève de vifs mécontentements. Sachant qu’ils s’exposent à des ennuis certains s’ils s’objectent ouvertement aux politiques du dictateur, les opposants au régime trouvent peu de tribune pour exprimer leur insatisfaction. Mais, il faut toute de même souligner le courage de quelques-uns qui ont dénoncé ce profond malaise. Moisés Lebensohn, président de l’Union civique radicale, déclare à l’occasion de la Convención  Reformadora de la Constitución Nacional de 1949 que les stations radiophoniques « furent acquises par l’État sans autorisation législative, puis concédées à des sociétés anonymes qui se sont faites discrètes dans l’appareil administratif du régime pour en retirer de plus grands bénéfices et pour contrôler cet élément vital à l’information et au jugement du public. »[37] L’action dirigée contre le gouvernement de Perón par la Asociación Internacional (Interamericana) de Radiodifusión (AIR) fit sans doute un grand éclat en alertant l’opinion publique internationale. Cet organisme récemment formé regroupe les radiodiffuseurs privés des trois Amériques, et d’entrée de jeu accorde une attention toute spéciale au dossier de la radiodiffusion argentine.

En mars 1947, l’AIR considère attentivement l’annulation des permis d’opération des stations LV II (Radio del Norte) et LV12 (Radio Aconquija). Des démarches sont entreprises auprès de la Asociación de Radiodifusoras Argentinas (ADRA) pour élucider cette question. La réponse qui leur est formulée est simple: cette annulation ne s’explique que par des motifs purement politiques. L’ordre de suspendre les émissions de Radio Belgrano, du 5 juin au 2 juillet 1947, pour avoir diffusé « une émission clandestine (sic) qui contenait des propos offensants envers son excellentissime, le senor Président Juan Perón » provoque, une seconde fois, l’indignation de l’AIR.[38] Quelques jours plus tard, les principaux représentants de l’association se rendent à Buenos Aires pour y rencontrer Jaime Yankelevich qui leur expose son cas et leur demande d’intervenir. Quelques semaines s’écoulent avant que le Conseil de direction de l’AIR n’assiste à la Conférence mondiale des Télécommunications pour soumettre aux membres de cette assemblée le cas de l’Argentine. Une résolution approuve l’envoi d’une lettre au général Perón, déplorant la situation des radiodiffuseurs privés argentins et lui demandant d’entamer les démarches nécessaires afin de venir en aide à leurs collègues argentins.

Toute cette agitation n’aura pas suffi à modifier l’attitude intransigeante du gouvernement argentin. En août 1947, l’AIR est informée que le ministère des Postes et Télécommunications va se porter acquéreur des stations privées du réseau LR3 Radio Belgrano. Cette future prise de contrôle va produire un effet boomerang dont l’AIR aura du mal à se remettre. L’offre de vente qui succède de quelques semaines la suspension temporaire de LR3 Radio Belgrano représente assurément une épreuve de force entre les radiodiffuseurs privés et le gouvernement. Cependant, la transaction, comme nous l’avons souligné précédemment, fait l’objet d’accommodements. Oscar Nicolini reconnaît que les 15 millions de pesos offerts à Jaime Yankelevich représentent une somme élevée, mais le gouvernement semble disposé à payer le prix, ne serait-ce que pour briser le monopole privé, rencontrer ses objectifs immédiats ou se prémunir contre l’influence de l’AIR à l’échelle internationale. La situation d’après-vente semble tout autant favoriser Yankelevich qui assume la fonction de Director General Coordinador pour laquelle il reçoit 10 000 pesos annuellement et qui avoue n’avoir jamais tant gagné d’argent avec les 10% qu’il retire des recettes provenant des émissions dont il a la responsabilité administrative.[39] Il ne faut donc pas s’étonner de ce que Yankelevich, également président de l’ADRA, se présente devant l’AIR, le 20 février 1948, et qu’il se déclare satisfait des conditions offertes par le gouvernement; ou encore de ce que le président Perón et Yankelevich se rencontrent, le 25 février 1948, et fassent parvenir une note à l’AIR en précisant que les informations sur le cas de l’Argentine ne correspondent pas à la réalité, que l’on a exagéré les faits et que l’on a conjecturé l’intervention de la police argentine.[40]

À l’été de 1948, lorsque le Conseil de direction de l’AIR se réunit à Montevideo, puis à Buenos Aires, l’ADRA a déjà pris ses distances. La déclaration conjointe entérinée à Buenos Aires par les délégués de l’AIR condamne l’attitude de l’ADRA – cette dernière affirme que jamais l’État n’a mieux protégé la radio au pays et qu’ils n’ont joui d’autant de liberté que maintenant. Ayant pris connaissance de la déclaration conjointe des délégués, le ministre argentin des Relations extérieures, Juan Atilio Bramuglia, rend public le document. Dans son emportement contre le nouveau président de l’AIR, il professe que le gouvernement argentin ne saurait tolérer que des étrangers viennent se mêler des politiques internes du pays. Le président de l’AIR, le senor Mestre, essaie tant bien que mal de rétablir la situation en précisant que la déclaration conjointe ne visait aucunement le gouvernement ou le peuple, mais bien les stations radiophoniques argentines. Les médias s’emparent de la nouvelle et bientôt toute la presse argentine s’indigne contre l’AIR, et plus particulièrement le senor Mestre. L’opinion publique argentine acquiert du crédit dans la presse internationale, et voilà que toute cette affaire se retourne contre l’AIR que l’on soupçonne fortement d’avoir outrepassé son mandat.

La création, en 1949, du Servicio Internacional Radiofonico Argentino (SIRA) dont la station LRA Radio del Estado assume la diffusion des émissions sur ondes courtes ne fait pas que mettre en valeur le bien culturel du pays. Un tel service projette en même temps l’image d’une Argentine qui veut faire connaître « toute la vérité de son magnifique présent » pour reprendre l’expression de son directeur, Humberto A. Rosil.[41] Pour l’auditeur étranger, il devient difficile d’évaluer avec mesure la situation de la radio argentine qui peut claironner sa réussite et faire passer ses messages de propagande. L’illusion est d’autant plus forte que les premières années du régime péroniste sont marquées par une politique de largesse, laissant croire à une aisance et à une facilité du devenir national. Les véritables effets de la politique dictatoriale ne commencent à être connus de l’opinion publique internationale qu’après 1950, c’est-à-dire au moment où le pouvoir de Perón commence à s’effriter et où les contradictions internes ne cessent de se multiplier. La radio argentine entraînée dans le giron péroniste commence, elle aussi, à être en proie à des contradictions. La mort de Yankelevich, en 1952, rend plus transparente les irrégularités de la gestion d’État et « les fonctionnaires compromis conviendront qui leur est nécessaire de se doter de certaines apparences de légalité. À cet effet, le 13 octobre 1953, la Loi 14.241 est promulguée, laquelle établit une nouvelle organisation des services.[42]

L’action répressive qu’exerce le gouvernement Perón sur la radio soulève une interrogation sérieuse. La radio argentine d’après-guerre se présente-t-elle comme la résultante d’un pouvoir dictatorial ou conserve-t-elle encore certains aspects de son évolution antérieure?  L’une des premières distinctions à établir est sans doute de considérer l’ère péroniste comme un second point de départ de la radio argentine. La Seconde Guerre mondiale qui a favorisé une remise en question sinon une orientation nouvelle de la radio sud-africaine et canadienne n’a pu, dans le cas de l’Argentine, parvenir au même résultat. Par exemple, l’utilisation des ondes courtes à des fins de diffusion internationale n’apparaît que beaucoup plus tard en Argentine; il en est de même pour la nationalisation de la radio. Par contre, l’ère péroniste a provoqué une foule de changements, positifs et négatifs, qui ont marqué pour des décennies à venir la destinée de la radio argentine; tout appui antérieur à cette époque semble donc suranné pour expliquer certaines réactions ou mouvements contemporains, et particulièrement les organismes voués à la radiodiffusion ou à la défense des droits de la personne et de la liberté d’expression (Consejo para la Consolidación de la Democracia, Comité de Defensa de la Democracia, etc.).

Cette tendance à la libéralisation n’est pas unique à l’Argentine. Les pays d’Amérique latine qui ont souvent eu pour modèle ce pays ont également ressenti son absolutisme. La restriction des droits politiques et civils de la radiodiffusion en Amérique latine, soutient Raul Aicardi, s’est aggravée à partir du gouvernement de Perón, et depuis lors n’a cessé de s’amplifier de façon alarmante jusqu’à aujourd’hui. Il précise, en outre, que la radio en Amérique du Sud est soumise à la pression ouverte des gouvernements, et par conséquent qu’elle se trouve en situation de conflit; ce problème doit être résolu, ajoute-t-il, avant que ne se perdent les valeurs pour lesquelles la radio s’est battue depuis le début.[43]

L’influence de la radio argentine en Amérique latine fait voir un profond malaise. Aussi, ne peut-on s’étonner que la contradiction du péronisme, consolidation des valeurs spirituelles de la nation d’une part, suppression de la liberté d’expression d’autre part, ne finisse par éclater. Cela suffit à comprendre que la radio argentine d’après-guerre ne pouvait s’exprimer pleinement à travers sa nationalisation, puisqu’elle était privée d’un élément essentiel: la jouissance des prérogatives qui garantissent la liberté de ses choix, telles la liberté d’opinion et la liberté de presse.

Conclusion

L’idée de nationalisation que l’on ne saurait dissocier de la souveraineté d’une nation ne doit toutefois pas enfreindre le droit interne du pays et le droit international. Ces limites dans lesquelles s’inscrit la nationalisation de la radio reposent sur des considérations fondamentales qui relèvent du pouvoir de direction, ou du moins d’orientation de l’État. Or, il arrive que la prise en charge de la radio par l’État se fasse au préjudice de la collectivité à laquelle ce système appartient; c’est le cas de l’Argentine où les droits et les libertés des individus ont fait place à une autorité arbitraire et oppressive. Mais, il faut bien admettre que le régime dictatorial auquel est soumise la radio argentine précipite son développement. Lorsque nous voyons la rapidité avec laquelle d’autres secteurs de l’activité économique de ce pays ont été nationalisés via l’IAPI, nous ne pouvons guère nous étonner que la radio subisse le même sort, d’autant plus qu’elle se veut un instrument de propagande. La dictature péroniste en subordonnant la radio à des motifs politiques va cependant causer des torts presque irréparables qui, nous l’avons vu, vont ressurgir avec plus d’âpreté longtemps après que le régime soit aboli.

La nationalisation de la radio dans un contexte démocratique, indissolublement liée à l’idée de liberté, n’en modifie pas moins la répartition des pouvoirs, et conséquemment met en conflit les protagonistes que sont l’État et les radiodiffuseurs privés. Dans le cas de l’Afrique du Sud et du Canada, les gouvernements respectifs n’excluent pas complètement l’entreprise privée du processus de nationalisation. L’élimination ou l’absence totale d’intérêts privés comme en Grande-Bretagne n’est pas absolument nécessaire pour que le pouvoir appartienne réellement à l’État. La formule bipartite (Société mixte) que privilégient les gouvernements canadien et sud-africain ne doit pas remettre en cause le caractère essentiellement collectif de cette entreprise. L’actualisation de ce projet repose sur un idéal national même si parfois il reste difficile à atteindre.

Dans les années ’30, de dire A.W. Johnson, président de la SRC, les Canadiens ont fondé la Commission canadienne de la radiodiffusion, puis la Société Radio-Canada, pour qu’existe au Canada un service de radiodiffusion à la fois fort et indépendant du mercantilisme qui dominait les stations privées américaines. Cette déclaration met en lumière un problème culturel majeur (des Canadiens anglais?) que le président de la Société identifie comme le danger d’américanisation de la radio.[44] Selon lui, l’invasion de la culture américaine ne constitue qu’un élément de la double crise canadienne à laquelle fait face la radiotélévision des années 1970. L’autre problème demeure tout aussi évident, puisqu’il s’agit de celui des deux solitudes. La radio canadienne, en tant qu’instrument national, n’a pu, aux dires du président, résoudre cette contradiction interne et externe qui la caractérise.

L’exemple de la radio canadienne pourrait, mutatis mutandis, s’appliquer à celui de l’Afrique du Sud. Le problème externe pourrait être identifié à celui de la culture britannique tandis que la faille interne ferait apparaître le problème entre les deux communautés, anglaise et afrikaner. Parce qu’ils possèdent des traits spécifiques communs, l’Afrique du Sud et le Canada font davantage ressortir des caractéristiques nationales liées aux origines de ces peuples ou encore au contexte historico-politique dans lequel ces pays ont évolué. Au-delà des rapports qui ressortissent à la relation centre/périphérie, ne devrions-nous pas chercher d’autres causes profondes qui viendraient nous éclairer sur cette dialectique propre à la nationalisation de la radio en Argentine, au Canada et en Afrique du Sud, ou si l’on veut, chercher à évaluer la nationalisation de la radio par rapport au devenir et non au passé de ces peuples?  Les propos qu’avancent Paul J. Deutschmann et ses collaborateurs jettent, selon nous, une lumière nouvelle sur cette question:

Tous ces peuples [d’Amérique latine] ont comblé leur retard dans une révolution d’attentes grandissantes, dans une lutte pour améliorer leur standard de vie. Tous sont d’avis que leur façon de vivre traditionnelle est inadéquate vis-à-vis des tâches et des responsabilités auxquelles ils sont confrontés. Tous, du moins jusqu’à un certain point, veulent se tourner vers le mode de vie industriel occidental avec sa prospérité matérielle pour les familles moyennes. Au même moment, ils tendent à rejeter certaines caractéristiques de la culture occidentale et voudraient, de cette manière, atteindre cette modernisation et en même temps conserver certains aspects de leur culture qu’ils considèrent comme supérieure. Ils sont donc confrontés à des conflits dont certaines forces exigent d’eux qu’ils conservent leurs valeurs et leur façon d’agir.[45]

 

 

[1] Canada. (1942). Special Committee on radio broadcasting. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 16-17.

[2] Ibid, p. 177; Special Committee…(1947), pp. 74-75.

[3] Special Committee…(1942), p. 304.

[4] Ibid, pp. 305 et suiv.; Special Committee on…(1947), pp. 236 et suiv.

[5] Special Committee…(1944), pp. 417-18.

[6] Allard, T.J. (1976). L’histoire de l’ARC, 1926-1976: radio et télédiffusion privée au Canada. Publié par l’Association canadienne des radiodiffuseurs à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Ottawa: ARC, p.30; Special Committee…(1944, pp. 205 et suiv.; Special Committee…(1946), pp. 614, 644 et suiv.

[7] C’est du moins l’avis de Alphonse Ouimet, directeur général de la SRC. In: Ellis, D. (1979). Evolution on Canadian broadcasting system: objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Dept. of Communications, p. 27, note # 4.

[8] Special Committee…(1947), pp. 5-7, 132-140. Ces revendications conduirent, en 1967, à la formation du Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), organisme chargé de réglementer et de superviser tous les aspects du système canadien de radiodiffusion et de télécommunications.

[9] Canada. (1957). Report. Royal Commission on broadcasting [ci-après mentionné Fowler Report]. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 87.

[10] Société Radio-Canada. (1947). Rapport de la SRC, 1946-1947. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 34-35.

[11] Le premier de ces émetteurs-relais construit par la SRC fut celui de la station CBJ (Chicoutimi). Cette installation technique « épargne au contribuable canadien une somme d’au moins 100 000 $, sans compter la diminution annuelle des frais d’exploitation ». In: Société Radio-Canada (Montréal). Service de documentation. Communiqué du 11 juin 1948. « Les émissions de Radio-Canada atteindront tout le Dominion », p. 2. Voir également: Special Committee…(1944), pp. 126-27.

[12] Au cours de cette même période, la puissance globale des stations canadiennes (à l’exception des stations privées) est passée de 213.25 kilowatts à 218.1 kilowatts. De ce point de vue, il semble que l’Afrique du Sud suive la tendance du Canada. Par contre, la différence qui les sépare en 1941 (environ 116 kilowatts) s’explique notamment par le peu d’importance accordée au développement du réseau afrikaner entre 1936 et 1945. De ce fait, la disparité entre les deux services, tant au niveau de la puissance émettrice qu’à celui du rayonnement à travers le pays, va constituer un problème majeur que la Société devra régler de toute urgence après la guerre si elle veut combler le fossé qui existe entre le réseau anglais et le réseau afrikaner. Voir: Roos, G. (1954). “Broadcasting in South Africa”. Finance and Trade Review, I, July. p. 44. Da Gama Publications Ltd. (1960). Our first half-century, 1910-1960. Golden Jubilee of the Union of South Africa. Johannesburg: Da Gama Publications,  p. 193.

[13] Les Xhosas forment une partie de la branche Nguni qui se rattache aux Bantous. Leur langue s’apparente à celle des Zoulous. Au début des années 1960, la SABC diffusera en 11 langues Bantous différentes. Un Bureau des gouverneurs supervisera la programmation Bantou.

[14] Discours prononcé par le Premier ministre Smuts, le 27 avril 1941, sur les ondes de la SABC. De larges extraits de ce discours ont été publiés dans le Times de Londres (28 avril 1941) sous le titre de « Crux of the war: General Smuts’ confidence », p. 3.

[15] Times (Londres), 29 juin 1942. « Tobruk heroes defended: General Smuts calls for more men », p. 4.

[16] L’existence de cette radio provoque un débat houleux à la Chambre des Communes entre le ministre des Postes et les nationalistes, tels Eric Hendrick Louw, Paul Olivier Sauer.

[17] New York Times, 15 juillet 1943. « South Africa sees war test in vote », p. 9.

[18] Sur le procès et les sentences infligées à Holm et ses proches collaborateurs, voir le New York Times, 13 mai 1945, « Pro-Nazis in hiding in South Africa », p. 15; ainsi que le numéro du 12 juin 1947 « South Africa’s Haw Haw draws- 10 years as Nazi Radio aide », p. 6. L’article du 13 mai ajoute même que: « les documents de Berlin ont impliqué récemment le gouvernement [sud-africain]. Un comité parlementaire a aussitôt été formé d’office pour enquêter sur cette allégation. Il semblerait qu’en 1940, une rencontre ait eu lieu entre le leader de l’opposition nationaliste et des agents secrets allemands ».

[19] South Africa. House of Assembly. Debates. (12 mars 1945), pp. 3258-59.

[20] South Africa. Ibid, 1er. avril 1942, p. 5065.

[21] Roos, op. cit. p. 44.

[22] South Africa. Ibid, 12 mars 1945, p. 3259.

[23] South Africa. Ibid, 12 mars 1945, p. 3260.

[24] Patrick, P. E. (1962). Broadcasting in the Republic of South Africa. European Broadcasting Union Review,  May, # 73-B, p. 16. La Nouvelle-Zélande représente, aux yeux du ministre Mushet, un bon exemple. Géré par l’État, le système privé offre une meilleure qualité d’émissions et une saine gestion. De plus, la création de ce troisième réseau va permettre d’entrer en compétition avec la populaire station commerciale de Lourenço Marques (Mozambique) que bon nombre de Sud-Africains syntonisent. Voir: Bernald, E. (1946). Commercial advertising by radio in South Africa is on the increase. Export Trade and Shipper. Vol. LIV, 12 août 1946, p. 14.

[25] Patrick, op. cit. p. 15.

[26] Journal of Parliaments of the Empire, (1949). Vol. 30. South Africa. House of Assembly. Debates, 9 mars 1949.

[27] Times (Londres), 24 août 1949, « South Africa to stop relay of BBC news », p. 3. L’article se réfère notamment au journal The Star (Pretoria) qui soutient que la diffusion de ces extraits va à l’encontre des politiques de la SABC, laquelle veut éviter toute ingérence ou propagande politique.

[28] Times (Londres), 31 décembre 1949, « BBC news relay in South Africa. Service to continue some months yet », p. 3.

[29] Roos, op. cit. pp. 47-48; Patrick, op. cit. p. 16; Da Gama Publications, op. cit. p. 199.

[30] República Argentina. mara de Diputados. Diario de sesiones. Vol. I, (27 juin 1946),  pp. 178-79; Vol. III, (21 août 1946),  pp. 210-11 sous « Comisión para estudios sobre radiodifusión ».

[31] República Argentina. (1946).Talleres Gráficos de Correos y Telecomunicaciones, Ministerio del Interior, Comisión especial para el estudio del régimen de radiodifusión. Resultados de la primera encuesta en al país sobre servicios de radiodifusión. Voir principalement l’article IV « Consideraciones acerca de los resultados », pp. 11-12.

[32] Noguer, J. (1985). Radiodifusión en la Argentina. Argentina: Editorial Bien Común, p. 58.

[33] Lastra, A.P. (1970). Régimen legal de radio y television. Buenos Aires: Abedelo-Perrot, p. 30.

[34] República Argentina. Dirección General de Radiodifusión. (1958). La revolución libertadora y los servicios de radiodifusión. Buenos Aires: Tall. Graf, pp. 8-9; Noguer, op. cit. p. 59; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión argentina (I). Los dueños de la información electronico y el largo brazo de su poder. Montevideo: Ediciones Unidad, p. 21.

[35] Republica Argentina. (1947). mara de Diputados. Diario de Sesiones. Vol. IV., (23 septembre 1947), p. 666.

[36] Noguer, op. cit. p. 59. Pour les détails de cette transaction,voir: República Argentina. (1948). Congreso Diputados, Diario de Sesiones, Vol. V,  (22-23 septembre 1948), pp. 3825-26.

[37] Cité par Ricardo Horvath  (op. cit. p. 21); Radio Belgrano a soulevé, et soulève encore aujourd’hui beaucoup de critiques. À la direction générale de la radiodiffusion, on affirme quelques années après la chute de Perón en 1955 que Radio Belgrano y la Primera Cadena Argentina fut pendant longtemps une Société simulée et qu’elle a conservé ce même caractère après sa vente à l’État. À ce propos, voir: Republica Argentina. Dirección General de Radiodifusión. op. cit., pp. 16-17.

[38] Ce n’est pas la première fois que le ministère des Postes et Télécommunications suspend la diffusion d’émissions d’une station pour avoir enfreint le règlement. Selon deux rapports officiels datant de 1938 et 1939, il y aurait respectivement 5 et 7 stations radiophoniques qui auraient été pénalisées aux cours de ces années. La suspension d’émissions ne dépasse toutefois pas 24 heures dans les cas extrêmes, tandis que sous le régime de Perón, il semble que le ministère applique avec une plus grande sévérité le règlement, allant même jusqu’à l’annulation des permis d’opération. Pour le détail des suspensions relatives aux années 1938-39, voir les mémoires suivants: Republica Argentina. (1938). Memoria de Correos y Telégrafos. Buenos Aires: Tall. Graf. de Correos y Telégrafos. pp. 200-01; Memoria de Correos…(1939),  pp. 265-66.

[39] La revolución libertadora..., p. 16.

[40] Republica Argentina. (1948). Congreso Diputados…, p. 3828.

[41] Rusi, H.A. (1951). 14 Anos de LRA. Revista de Correos y Telecomunicaciones. Mai-Juin 1951, p. 14.

[42] Noguer, op. cit., p. 62. Sur la Loi # 14.241 voir: Lastra, op. cit., p. 34.

[43] Aicardi, R. (1981). Notas sobre la historia de la radiodifusión en Latinoamérica. In: Lluis Bassets (eds.). De las ondas rojas a las radio libres. Barcelona: Editorial Gustavo Gili. pp. 139-40. Toute cette problématique est analysée en profondeur dans un ouvrage publié par l’Editorial Universitario de Buenos Aires (EUDEBA S.E.M.) sous le titre de: Radiodifusión: proyecto y dictamen del Consejo para la consolidación de la democracia. Buenos Aires: EUDEBA (1988).

[44] Société Radio-Canada. (1977). Philosophie et plan d’action de Radio-Canada. Juin 1977, p. 9.

[45] Deutschmann, P.J. et alii. (1968). Communication and social change in Latin America. New York: Frederick A. Praeger. p. 11.

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Chapitre 2 : Du câble sous-marin à la radiophonie

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

I- AFRIQUE DU SUD

La première communication télégraphique en Afrique du Sud remonte à l’année 1860 alors que la Cape of Good Hope Telegraph Company établit une liaison entre la ville du Cap et Simonstown, base navale située à plus de 30 kilomètres de cette dernière. Entre 1862 et 1864, la compagnie prolonge cette communication entre le Cap, Port Elizabeth et Grahamstown. Ce n’est qu’en 1873, année où le gouvernement du Cap se porte acquéreur des installations existantes, que les principales villes de cette province seront reliées au Natal. À son tour, la province du Natal emboîte le pas: dès le 4 juillet 1864, elle met en service sa première ligne télégraphique interne reliant Durban à Pietermaritzburg. Après 1872, la détérioration du climat social entre la communauté blanche et les Zoulous oblige le gouvernement provincial à prolonger cette ligne depuis Pietermaritzburg jusqu’à Komga en passant par Umtata. Le 5 avril 1879, la ligne Bloemfontein-le Cap via Fauresmith vient compléter cette infrastructure.

À la fin des années 1870, un chapelet de stations télégraphiques dessert tout le Sud de l’Afrique. En raison de l’exploitation des mines de diamant, la ville de Kimberly (État libre d’Orange) est désormais reliée avec le Cap et Port Elizabeth via Colesberg, Philippolis, Fauresmith, Koffiefontein et Jacobsdal. Au Transvaal, une communication entre Pretoria et Newcastle (Natal) est établie en 1876 par les Britanniques qui occupent pour la première fois cette province. Trois ans plus tard, la ligne Pretoria-Pietermaritzburg via Utrecht, Standerton et Heidelberg est mise en service et devient la principale artère télégraphique du Transvaal. D’autres lignes viendront compléter ce réseau: en 1885, Pretoria est reliée à Barberton; en 1887, Johannesburg à Kimberly via Potchefstroom; et finalement, en 1893, Pretoria peut communiquer directement avec la capitale du Mozambique, Lourenço Marques.

Au cours des deux dernières décades du 20e siècle, l’Afrique du Sud s’ouvre aux communications internationales: un premier câble sous-marin reliant Aden (Yémen du Sud) à Durban est mis en service dès 1879 et rend ainsi possible toute communication directe avec la Grande-Bretagne, la côte est de l’Afrique ainsi qu’avec l’Australie. Quant aux autres liaisons, l’Afrique du Sud n’a d’autre choix que d’emprunter la route de Londres, point névralgique de l’Europe à cette époque.[1] Les projets ambitieux de Cecil John Rhodes vont donner une impulsion nouvelle aux communications sud-africaines qui vont se ramifier vers la partie septentrionale de ce continent. Dès lors, le réseau transcontinental connaît un développement continu, du moins jusqu’au début de la guerre des Boers puisqu’une ligne télégraphique s’étendant de Kimberly jusqu’au lac Nyasa aurait dû aboutir au Caire. En outre, Cecil Rhodes avait donné son accord au projet de l’empereur Guillaume II qui voulait relier l’Allemagne aux colonies allemandes de l’Afrique. De 1873 à 1910, l’Afrique du Sud passe ainsi de 19 à 1 231 stations télégraphiques. Cette situation s’explique non seulement par un dynamisme interne caractérisé par une progression constante des messages, mais également par « l’annexion britannique de la république de l’Afrique du Sud en 1877 qui accentue les requêtes sud-africaines pour une liaison télégraphique avec l’Europe.”[2]

« The Rhodes Colossus » – cartoon by Edward Linley Sambourne, published in Punch after Rhodes announced plans for a telegraph line from Cape Town to Cairo in 1892. Source : Cecil Rhodes, Wikipédia.

À l’aube du 20e siècle, un nouveau mode de communication fait son apparition: la télégraphie sans fil. Dans une large mesure, Guglielmo Marconi a contribué au développement de cette technologie. Les succès qu’il a connus ont forcément rejailli sur l’Angleterre, son pays d’adoption. Cette apparente revendication des premières expériences de T.S.F. par un seul homme, si légitime soit-elle, a tendance à gommer d’autres faits historiques auxquels l’histoire aurait pu accorder plus de crédit, n’eût été du mythe marconien qui s’est amplifié au cours du 20e siècle. En 1897, Edward Jennings, ingénieur au bureau de poste de Port Elizabeth « invente la T.S.F. indépendamment de Marconi, mais ne reçoit aucun encouragement.[3] En comparaison des nombreux ouvrages relatant les premiers exploits de Marconi, la formule est naïve, mais elle n’en indique pas moins un intérêt singulier pour cette nouvelle technologie. À défaut de ne pouvoir s’inscrire dans les annales de la T.S.F., ce fait isolé revêt un caractère symbolique national et préfigure le développement de la radio sud-africaine. Toutefois, l’événement saillant auquel est associé le début de la radiophonie est, sans conteste, la guerre des Boers:

L’antagonisme entre les Sud-Africains de souche britannique et ceux de descendance hollandaise (les Afrikaners, ou terme plus ancien, les Boers) a affecté la radio sud-africaine depuis le début, lorsque les Boers importèrent des appareils de T.S.F. allemands pour les utiliser contre les Britanniques /…/ Les forces armées de Sa Majesté saisirent les appareils qui ne ‘s’avéraient d’aucune utilité’ pour les deux camps.[4]

Une fois la paix restaurée, la T.S.F. suscite un intérêt nouveau: en 1904, des membres du personnel de la base navale de Simonstown expérimentent cette nouvelle technologie. Quatre ans plus tard, le gouvernement de Natal décide de construire une station de transmission à Jacobs, près de Durban; celle-ci ne deviendra opérationnelle qu’en 1910 en raison de l’équipement nécessaire aux navires. D’une puissance de 3 kilowatts, elle peut transmettre le jour des messages à des bateaux se trouvant à plus de 400 kilomètres de distance. En 1911, une seconde station équipée d’un transmetteur de 5 kilowatts est mise en opération à Slangkop (ville du Cap). D’autres stations viendront s’ajouter au cours de cette période, et notamment celles de Lüderitzbucht, de Swakopmund et de Windhoek, toutes trois situées dans les colonies allemandes du sud-ouest de l’Afrique.

À la veille de la Première Guerre mondiale, la station à haute puissance de Windhoek prend une importance stratégique capitale pour l’Allemagne. Ce pays cherche en effet à se libérer du joug de la Grande-Bretagne qui domine pratiquement toutes ses communications internationales, sans compter celles avec ses colonies et dépendances.[5] Durant la guerre, l’Angleterre qui éprouve une certaine crainte vis-à-vis de la station ennemie de Windhoek, se voit forcée de construire une station de 30 kilowatts à Jacobs ainsi qu’une autre de 25 kilowatts à Port Nolloth (province du Cap) pour contrebalancer la force technologique de l’Allemagne.[6]

Comme tous les autres pays, l’Afrique du Sud bénéficie des progrès techniques de la guerre. Elle jouit d’un autre avantage, cependant: « la T.S.F. et la radiotéléphonie vont connaître des progrès considérables aux cours des deux [premières] décennies [du 20e siècle] en raison de la position stratégique de ce pays qui détient l’un des principaux couloirs de navigation au monde.”[7] Certes, les expériences menées par Marconi depuis le début du siècle ont incontestablement favorisé le développement des communications maritimes, et de façon corollaire celles de l’Afrique du Sud, pays membre de l’Empire britannique.[8] La radiotéléphonie, et plus récemment la radiophonie qui s’inscrivent dans le sillage de la T.S.F. bénéficient, à leur tour, de cette situation privilégiée. En 1919, un groupe d’amateurs expérimente certaines techniques de communication radioélectriques. Une année vient à peine de s’écouler que la Transvaal Radio Association est fondée; elle sera suivie d’associations du même genre au Cap et à Durban. En 1921, la première station expérimentale radiotéléphonique est opérée depuis Bird Island, près de Port Elizabeth.

The thermionic vacuum tube and its applications by Van der Bijl, H. J. (Hendrik Johannes), 1887-1948. Source : Internet Archive (téléchargement libre et gratuit).

La séquence des ces événements coïncide avec le retour en Afrique du Sud du Dr. Hendrik Johannes Van der Bijl qui, de 1913 à 1920, poursuit des recherches intensives sur la lampe thermoionique aux États-Unis. Affecté aux laboratoires de recherche de l’American Telephone & Telegraph Company et de la Western Electric Company, Van der Bijl compte parmi la vingtaine de chercheurs scientifiques  qui ont contribué avec succès à la première transmission de la voix humaine entre les États-Unis et la France, en 1915. Il est, en outre, l’auteur d’un ouvrage classique célèbre intitulé The thermionic vacuum tube (1920). À la demande du général Smuts, il occupe, dès son entrée au pays en 1920, le poste de conseiller scientifique et technique auprès du gouvernement sud-africain. De par sa fonction, il est plus que probable qu’il ait incité le gouvernement à réglementer très tôt ce nouveau mode de communication puisqu’au mois d’août 1923, le ministre des Postes a déjà pleins pouvoirs dans ce domaine. Il est autorisé, entre autres, à émettre des permis pour l’établissement de nouvelles stations radiophoniques ainsi que pour l’utilisation de récepteurs de radio. Désormais, les auditeurs devront pays une taxe annuelle de cinq shillings au ministère des Postes pour obtenir un permis d’écoute, en plus des frais qu’ils devront acquitter directement au diffuseur autorisé de leur région pour les services qui leur sont rendus.[9]

Il va sans dire que ce pouvoir réglementaire ne fait pas l’unanimité. L’opinion des auditeurs, en particulier, est partagée: certains acceptent d’emblée les mesures prescrites, tandis que d’autres les ignorent complètement. La mise sur pied d’autres stations de même que les initiatives fort louables du gouvernement dans ce domaine ne réussissent toutefois pas à impulser l’industrie de la radio dont l’existence même sera fortement menacée jusqu’en 1927. Paradoxalement, l’intérêt des auditeurs s’accroît au cours de cette période trouble. Durant l’année 1923, le gouvernement sud-africain décide de radiodiffuser une série de cinq concerts en vue de lever des fonds pour le soutien d’une exposition (British Empire Show) à Wembley, Grande-Bretagne. Le projet est entrepris sous le patronage du Broadcasting Committee of the South African Railways de Johannesburg en collaboration avec la Western Electric Company. Cette dernière procède à la construction d’un émetteur temporaire d’un kilowatt pour diffuser en direct les émissions musicales. Dans la soirée du 18 décembre 1923, le général Smuts prononce le discours d’ouverture depuis l’hôpital militaire de Robert Heights (Voortrekkerhoogte). Son allocution est relayée par téléphone jusqu’à Johannesburg, et de là radiodiffusée en direct à plus de 600 kilomètres de distance.[10]

L’enthousiasme des auditeurs est tel, que l’Associated Scientific and Technical Associations of South Africa, mieux connue sous le nom de l’A.S. & T. Broadcasting Company, décide de prendre la relève et d’opérer sur une base permanente la station expérimentale de Johannesburg. Pour ce faire, elle prend possession de nouveaux locaux (édifice Stuttaford) et dès le premier juillet 1924, cette station devient la première du genre en Afrique du Sud. Deux mois plus tard, soit le 15 septembre 1924, la Cape Peninsula Publicity Broadcasting Association diffuse ses premières émissions à partir du Cap.[11] La ville de Durban vient compléter, le 10 décembre 1924, la base triangulaire de cette infrastructure radiophonique qui deviendra ultérieurement le noyau de la production et de la diffusion des principales émissions au pays, à l’instar de Toronto et Montréal.

Les efforts consentis pour satisfaire le public ne manquent pas. Les stations rivalisent d’initiatives et, dans certaines circonstances, vont même jusqu’à se prêter main-forte. Lors de la visite du Prince de Galles en 1925, les stations de Durban et de Johannesburg sont reliées par téléphone, assurant ainsi la couverture de l’événement au bénéfice d’un plus grand auditoire. La station du Cap est aussi à l’écoute de la population, puisqu’elle consent à radiodiffuser le dimanche des émissions à caractère religieux, tandis que celle de Johannesburg offre la première un service de nouvelles régulier. Pour leur part, le seul témoignage de gratitude que reçoivent les radiodiffuseurs se manifeste à travers l’écoute de la radio. La double taxe imposée aux détenteurs d’un appareil radio, dont l’une est prescrite par le ministère des Postes et l’autre par les radiodiffuseurs, n’a pratiquement aucune force de loi. Le refus grandissant des auditeurs de payer leur quote-part annuelle malgré un enthousiasme constant pour la radio fait poindre une grave crise financière pour cette nouvelle industrie.

En novembre 1924, l’association des radiodiffuseurs se réunit pour la première fois au Cap afin de définir une stratégie d’action capable de solutionner ce problème. A priori, la collaboration du ministère des Postes s’avère essentielle pour corriger la situation. L’association demande au ministre de percevoir la taxe qui lui revient, car, dit-elle, « le pouvoir de force du gouvernement aurait un plus grand impact. »[12] Cette tentative aboutit à l’échec: dans un rapport soumis au gouvernement sud-africain, le département de Commerce soutient que pour l’année 1925, la station de Johannesburg accuse une perte de revenus d’environ 20 000 $. Ce déficit est imputable à plus de 20 000 détenteurs d’appareils domestiques qui refusent ou négligent simplement de payer la taxe au diffuseur de leur région.[13] Devant cette situation critique, le ministère des Postes ne peut que durcir sa position. Il réclame du Parlement une refonte de la Loi de la radio qui lui assurerait un pouvoir discrétionnaire plus grand. Au printemps de 1926, une nouvelle Loi de la radio, plus sévère, entre en vigueur, mais elle ne peut véritablement redresser la situation. En dépit de l’effort conjoint des médias écrits pour sensibiliser l’opinion publique et de lourdes pénalités qui s’ensuivent pour tous ceux qui sont réfractaires à la Loi, les trois stations radiophoniques cessent, tour à tour, leurs activités.[14]

La station de Johannesburg, l’aînée des stations sud-africaines, est la première à fermer ses portes, en janvier 1927. La réaction des milieux d’affaires ne tarde pas. La Chambre de commerce de la ville adresse au gouvernement une pétition et implore son appui immédiat en prétendant publiquement que la fermeture de cette station serait préjudiciable aux intérêts nationaux et commerciaux de cette ville. De plus, elle exhorte le gouvernement de l’Union à offrir de meilleures garanties aux futurs exploitants de la radio en prenant les mesures qui s’imposent pour le paiement de la taxe et en intervenant plus sévèrement relativement à l’écoute pirate.[15] La réponse du ministre des Postes, Walter B. Madeley, en décontenance plus d’un: la tendance générale en radiodiffusion, dit-il, tend désormais vers un contrôle public et une gestion à but lucratif privée serait considérée comme rétrograde.[16] Dorénavant, le gouvernement sud-africain entend prendre le contrôle de la radio en « suivant l’exemple britannique ». Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres: l’Afrique du Sud, à l’instar du Canada, connaît de sérieux problèmes techniques dus à l’étendue géographique de son territoire, à la répartition de sa population, et ce qui lui est plus spécifique à de fortes variations climatiques. Gideon Roos, premier directeur de la Société radiophonique d’État (SABC), soutient que l’insatisfaction populaire de l’époque était intimement liée au fait que les stations ne pouvaient émettre un signal suffisamment puissant pour rejoindre tous les auditeurs, et ce particulièrement durant les périodes d’intenses perturbations atmosphériques.[17] Des facteurs d’ordre économique influent également sur le processus de décision et l’Afrique du Sud n’est virtuellement pas en mesure de financer un réseau national qui exigerait une infrastructure plus complète et mieux rodée. Le modèle britannique dont s’inspire le gouvernement sud-africain ne peut être appliqué intégralement sans tenir compte principalement de certaines conditions: le système public, dont rêvent la plupart des pays membres de l’Empire britannique, doit nécessairement être réévalué en fonction des besoins particuliers, de la capacité financière et de la faisabilité du projet national de chacun des pays.[18]

La radio et le monopole privé

Comment sortir du dilemme dans lequel se trouve le gouvernement sud-africain face à la radio?  Quel choix s’impose: l’extinction totale ou la viabilité commerciale de ce médium?  Manifestement incapable d’assurer la survie de la radio, le ministère des Postes alloue à la Schlesinger Organization un contrat exclusif d’exploitation pour une période de dix ans. Déjà propriétaire de cinémas dans ce pays, sans compter les diverses compagnies cinématographiques qu’il possède (African Films, African Film Productions, African Mirror Newsreel, etc.), Isidore William Schlesinger dispose non seulement de solides garanties financières, mais d’une vaste expérience dans le domaine des médias de masse. Le premier avril 1927, l’African Broadcasting Company (ABC) acquiert la station de Johannesburg. En juin, elle devient propriétaire de celle du Cap et avant que l’année ne se termine, elle possède déjà celle de Durban.

La préoccupation première de l’ABC est d’améliorer la qualité de la transmission des programmes. En basant leurs calculs sur les rapports cumulatifs des auditeurs depuis les trois dernières années, les ingénieurs de la compagnie ont le ferme espoir qu’avec un nouvel émetteur ils pourront diffuser dans tout l’Afrique du Sud. Mais, ils ne sont pas lents à comprendre que ces rapports ne sont pas conformes à la réalité; l’élan d’enthousiasme et la satisfaction naïve des débuts fait place à la critique et à l’insatisfaction grandissante des auditeurs qui prennent pour acquis que le nouvel émetteur leur procurera une solution définitive à leurs problèmes. L’embarras technique dans lequel se trouve l’ABC va se doubler d’un autre insuccès: le discours du Premier ministre britannique, Stanley Baldwin, prononcé à l’occasion de l’Empire Day (24 mai 1927) ne peut être retransmis par la station du Cap, incapable de capter le signal de la BBC.[19] Loin de satisfaire les attentes du public de même que celles des actionnaires de l’ABC, ces défaillances techniques remettent en cause tout le processus de radiodiffusion, lequel doit être réévalué non plus comme une addition de micro-systèmes susceptibles de satisfaire presque exclusivement les auditeurs des grands centres urbains, mais comme un macro-système capable d’atteindre un rendement optimum et de rejoindre en totalité la population sud-africaine.

Les premières mesures correctives de l’ABC sont d’augmenter la puissance des émetteurs du Cap et de Durban ainsi que d’installer des relais à Pretoria, Bloemfontein, Grahamstown et Pietermaritzburg. Ces palliatifs sont insuffisants, cependant: le pays est grand et ne peut être desservi convenablement malgré les mesures adoptées. L’entreprise privée qui n’a pour seul but que la recherche du plus grand profit, au besoin à l’encontre des impératifs de l’intérêt commun, ne peut résolument combler les moindres défaillances du système. La position que cherche à maintenir l’ABC se situe plutôt entre l’auditoire potentiel qui représente, par anticipation, un profit d’exploitation grâce à la taxe de deux livres-sterling redevable au radiodiffuseur et les messages publicitaires dont le coût est déterminé par la cote d’écoute et les frais de production. Pour mieux dire, les gestionnaires de l’ABC doivent faire progresser l’entreprise en augmentant la cote d’écoute, et conséquemment la marge de profit générée par la publicité tout en investissant qu’en fonction d’une plus grande rentabilité. C’est pourquoi la solution envisagée apparaît parcimonieuse, même si dans l’immédiat elle fait miroiter un effort et un souci constants de ses dirigeants pour satisfaire aux attentes de la population.

Au cours des trois premières années d’opération, les actionnaires de l’ABC ne recevront aucun dividende, et qui pis est la compagnie accuse en 1929 un déficit de 15 000 livres-sterling. Pour se tirer d’embarras, celle-ci sollicite auprès du gouvernement sud-africain une subvention pour éponger sa dette. En cette année de crise internationale, l’on comprend fort bien le refus du gouvernement, d’autant plus que la gestion privée dans ce domaine n’est fondée que sur un compromis, pour ne pas dire un accord provisoire. La notion de profit qui est le substrat même de l’entreprise capitaliste, et dans le cas présent d’un monopole privé conduit, dans certains cas, à trouver des subterfuges pour accroître l’actif net. Le problème, jusqu’ici insoluble, du paiement de la taxe au radiodiffuseur trouve un heureux dénouement. En 1930, l’ABC, en vertu des droits légaux, autorise la vente d’appareils aux marchands qui acceptent de remettre au clients une quittance pour chaque appareil vendu. Cette preuve d’achat qui est censée dispenser le client de payer la taxe au radiodiffuseur pour une durée d’un an n’est, en réalité, qu’une astuce habile:

La taxe n’était pas gratuite puisque les marchands avaient purement et simplement inclus celle-ci dans le prix d’achat. De cette façon, l’ABC bénéficiait non seulement du paiement de la taxe initiale, mais détenait les noms et adresses des personnes qui oublieraient de renouveler leur licence [d’écoute].[20]

Cette tactique va produire son effet; en l’espace de deux ans, le nombre de récepteurs privés double presque. Les recettes provenant de la taxe ne cessent de s’accroître en fonction des nouveaux détenteurs d’appareils qui passent de 16 599, en 1928, à plus de 139 000, en 1936. Seulement, cette augmentation n’est pas proportionnelle au développement du réseau que l’ABC poursuit pièce à pièce et qui, de façon prévisible, atteint rapidement un point de saturation, une fois les principaux centres urbains pourvus d’un émetteur plus puissant.[21] N’ayant pas à se soucier de la concurrence, l’ABC n’a crainte de voir ses profits s’amenuiser, cependant qu’elle consolide pendant ces dix années d’exclusivité sa position vis-à-vis des rivaux potentiels.

Vers une radio nationale

L’empire de Schlesinger qui gagne en puissance et en influence dans le milieu des médias de masse prête le flanc à la critique. La politique de développement qu’adopte l’ABC ne satisfait ni le gouvernement, ni les Afrikaners qui voient dans cette manoeuvre une usurpation des intérêts sociaux basée sur l’inégalité des droits et des services. D’abord, parce que l’ABC ne diffuse que dans les principaux centres urbains, ce qui défavorise la majorité des Boers vivant à la campagne et dans la plupart des petites villes. Ensuite, parce que la langue anglaise prédomine dans toutes les émissions: l’ABC ne réserve qu’une heure par semaine de sa programmation en langue afrikaner, et par surcroît les émissions ne sont diffusées qu’à partir de Johannesburg et du Cap. Pour contrer cette situation, le gouvernement sud-africain ordonne, en 1931, une enquête publique qui n’aboutit qu’à de simples velléités. Hertzog est davantage préoccupé à tenir le gouvernail ferme en ces années de Grande Dépression et à polariser son attention sur le Statut de Westminster. La conjoncture de 1934 le forcera à agir, cependant: la souveraineté interne et internationale du Dominion sud-africain est acquise définitivement par le Status of Union Act et la Grande Dépression s’efface maintenant au profit d’une reprise économique favorable. Le mécontentement des Afrikaners vis-à-vis de la situation de la radio aurait pu, n’eût été de l’invitation de Sir John Reith, directeur général de la BBC, à venir « faire état de la situation de la radio dans ce pays et à s’entretenir avec le gouvernement sur son développement futur », exacerber la colère des nationalistes radicaux.[22]

L’inertie politique n’aurait certes pas contribué à calmer les esprits, compte tenu de l’expiration en 1937 du droit d’exploitation exclusif de l’ABC et de la forte poussée nationaliste personnifiée par le docteur Malan. Le nouveau Parti uni (Smuts-Hertzog) se devait de dénouer cette situation tendue et de proposer une solution nouvelle qui exclurait, dès le départ, un monopole privé. En dépit des sentiments nationalistes qui l’animent, Hertzog se tourne vers l’Angleterre pour l’éclairer sur cette affaire épineuse comme il l’avait fait d’ailleurs durant la crise de l’étalon-or. La radio faisait maintenant partie du giron politique national et ne pouvait plus être traitée simplement comme une affaire de gros sous. Des considérations d’ordre politique et social se retrouvaient au premier plan et il fallait désormais trouver un compromis acceptable pour les communautés anglaise et afrikaner dont la première jouissait déjà de certaines prérogatives tandis que la seconde en était encore au stade des revendications.

Le rapport de Sir John Reith, publié en mars 1935, met l’accent sur le monopole d’État qui, seul, peut répondre aux attentes de la population: selon lui, aucune compagnie commerciale dont le but premier est la recherche du profit ne peut véritablement offrir des émissions appropriées ou rendre la radio accessible à la majorité de la population en réduisant ostensiblement les frais versés par les auditeurs.[23] À l’instar du rapport Murray soumis au Premier ministre du Canada, Sir John recommande, suivant le modèle de la BBC, que l’organisme public responsable de la radiodiffusion en Afrique du Sud soit une société d’exploitation indépendante du gouvernement du jour et à l’abri du favoritisme politique. Il suggère, en outre, que la supervision des activités de la future corporation incombe au Gouverneur général en conseil plutôt qu’à un ministère et que la tâche du ministre des Postes se limite au contrôle des opérations techniques.

Il prédit ainsi qu’un partage de l’autorité permettra  d’offrir de meilleures garanties au public tout en évitant que la dite corporation ne devienne l’instrument d’un simple département.[24]  Quant à la programmation, Sir John est d’avis qu’il devrait y avoir une meilleure répartition, à savoir une programmation nationale bilingue et une prépondérance d’émissions anglaises ou afrikaners là où « les circonstances le justifient ». Il va même jusqu’à formuler le souhait qu’un comité consultatif soit formé pour structurer des émissions à caractère éducatif afin de stimuler l’écoute chez les populations autochtones. Même si ces dernières ne possèdent généralement pas les moyens de se procurer un appareil radio, il conseille au gouvernement d’installer des récepteurs dans des endroits-clés (par exemple, chez un commerçant) pour motiver ces populations.[25]

Visiblement satisfait de ce rapport, le ministre des Postes, Charles Francis Clarkson, déclare officiellement devant la Chambre des députés que: « le permis actuel d’exploitation délivré à l’ABC ne sera pas renouvelé lorsque celui-ci viendra à expiration en mars 1937 et qu’une nouvelle organisation devra la remplacer. »[26] À cet effet, il a la ferme intention de présenter, dès l’ouverture de la session prochaine, un Bill relatif à la création d’une Société d’État. Différentes recommandations sont discutées au cours des mois qui suivent et le premier août 1936, en vertu de l’Acte de la radio # 22, le gouvernement sud-africain dissout l’ABC pour la remplacer par la SABC.

(cliquez pour agrandir) The visual canvass is from the most recent UNESCO World Day for Audiovisual Heritage 2012 exhibition at SABC. Source : SABC Media Libraries.

À plusieurs égards, l’évolution de la radio en Afrique du Sud se rapproche de celle du Canada et d’autres pays membres de l’Empire britannique. Les différents points de comparaison dont fait état le ministre Clarkson au cours des débats en Chambre dénotent, à cet égard, une conformité à l’usage établi, c’est-à-dire aux étapes qui conduisent à la nationalisation de la radio.[27] Certes, le développement de la radio sud-africaine s’appuie sur un contexte particulier et en ce sens tout projet national doit tenir compte d’un certain nombre de spécificités. Cela n’interdit pas pour autant de poser une réflexion sur son rapprochement au modèle britannique et d’en jauger certains aspects.

La volonté politique de nationaliser la radio sud-africaine repose sur un certain nombre de critères internes évalués non seulement pour eux-mêmes, mais par rapport à la tendance des autres nations. Le 25 mars 1935, le ministre Clarkson soutient devant l’Assemblée que le temps est venu pour l’Afrique du Sud de suivre l’exemple de la majorité des autres pays et de bâtir une radio qui soit conforme aux intérêts publics, ce qui implique, ajoute-t-il, qu’elle ne pourra demeurer longtemps encore dans les mains d’une entreprise commerciale.[28] Ce qui ressort davantage du projet de nationalisation, c’est peut-être la complicité qui s’installe entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre. De jure, le Statut de Westminster et le Status of the Union Act consacrent définitivement l’indépendance du Dominion sud-africain. De facto, le gouvernement de Hertzog formule une « loi qui rejoint, à bien des égards, les idées, les idéaux et les conditions de la Charte de la BBC. »[29] Les propos tenus par le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, lors de la seconde lecture du Bill (29 avril 1935) mettent en garde le gouvernement contre une telle complaisance: « les émissions [de l’ABC] n’étaient qu’une servile imitation de la BBC. [Même si l’on doit reconnaître que] ce réseau est l’un des meilleurs au monde, il n’est pas adapté aux conditions de ce pays. La diffusion des nouvelles, par exemple, n’a pu répondre aux attentes sud-africaines. Toutes les dépêches reçues ou envoyées d’outre-mer renferment une subtile propagande impérialiste à laquelle bien des gens en Afrique du Sud s’objectent. »[30]

Le défi qui se pose maintenant pour l’Afrique du Sud est de se prémunir contre tout danger d’infiltration et de se doter de cadres suffisamment rigides pour assurer le plein développement de la radio nationale.

II- CANADA

Parmi les pays membres de l’Empire britannique, le Canada est certainement celui qui a été le plus avantagé dans le processus de développement des communications impériales, et particulièrement depuis l’installation du premier câble sous-marin transatlantique. En 1866, Cyrus Field, jeune entrepreneur américain, établit la première liaison permanente entre le Canada et la Grande-Bretagne.[31] Cet exploit technologique ouvre la porte à un nouveau mode de communication et va transformer imperceptiblement le rôle du Dominion qui servira à la fois de relais pour le réseau de l’Empire britannique et pour les pays industrialisés.[32] C’est dire que le Canada devient, au cours de la seconde moitié du 19e siècle, un lien stratégique important dans l’organisation générale des communications internationales. À preuve, il existe en 1898 pas moins de 15 câbles transatlantiques qui desservent via le Canada la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Cyrus West Field c. 1860. Source : Cyrus West Field, Wikipédia.

Pendant près d’un demi siècle, le câble sous-marin va dominer le monde des communications et rapprocher les continents. Cette technologie marque de son empreinte tout un épisode qui témoignent des liens presque indéfectibles entre le Canada et la Grande-Bretagne.[33] À l’époque où le câble sous-marin fait l’objet de tâtonnements plus ou moins fructueux, l’Angleterre anticipe déjà la pleine valeur de cette technologie: « en 1857 et 1858, deux navires réussissent à poser un câble entre la Grande-Bretagne et l’Amérique. Quelques messages sont envoyés, incluant celui d’annuler le départ de deux régiments qui devaient quitter le Canada à destination de l’Inde, ce qui permit au gouvernement britannique de faire une économie de 50 000 livres-sterling. »[34] Encore plus que la télégraphie, le câble sous-marin crée une interdépendance entre les deux pays. Les motifs ne sont toutefois pas les mêmes: l’Angleterre, consciente du fléchissement de sa force navale et militaire, cherche d’abord à combler cette déficience par ce nouvel apport technologique tout en affermissant son autorité suprême à l’intérieur de l’Empire, autorité qui constitue la trame même de son existence. Pour le Canada, « l’existence d’une route télégraphique [entre l’Europe et l’Amérique] représente un facteur positif dans le développement des colonies. »[35]

À l’aube du 20e siècle, la T.S.F. fait son entrée. Encore une fois, le Canada et la Grande-Bretagne sont les grands privilégiés de la première communication transatlantique de T.S.F. Le 5 décembre 1901, Guglielmo Marconi débarque à Terre-Neuve avec ses assistants Kemp et Paget pour y effectuer des tests. Au cours de ses expériences antérieures, Marconi a acquis la certitude que la courbe terrestre ne représente pas un obstacle majeur à la portée des ondes sur une grande distance. Ayant réalisé des progrès significatifs sur une distance de 200 kilomètres, il envisage la possibilité de communiquer outre-Atlantique. Son choix définitif s’arrête sur Poldhu (Cornouailles) et sur Glace Bay (Terre-Neuve).[36] Le jeudi, 12 décembre, Marconi reçoit à trois reprises un faible signal depuis Poldhu. à sa grande stupéfaction, il vient de réaliser le premier message transatlantique du monde sans l’apport du câble sous-marin.


Raising Marconi kite, [Signal Hill, St. John’s, Nfld.]. Marconi to the left. 12 décembre 1901, Terre-Neuve. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada / C-005940.


Raising Marconi kite, [Signal Hill, St. John’s, Nfld.]. Marconi to the left. 12 décembre 1901, Terre-Neuve, Canada. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-005943.


Marconi and his instrument [inside Cabot Tower] Signal Hill, St. John’s, Nfld. 12 décembre 1901, Terre-Neuve, Canada. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-005945.

Cet exploit technologique constitue une étape importante dans les annales des communications canadiennes. Il renforce la position de ce pays par rapport aux deux grandes puissances que sont la Grande-Bretagne et les États-Unis. L’axe des communications entre les deux continents repose, une fois de plus, sur la base triangulaire Grande-Bretagne / Canada / États-Unis, et l’on ne saurait sous-estimer la position stratégique du Canada à cet égard. Avec le câble sous-marin, et notamment celui reliant Vancouver à l’Australie (achevé en 1902), le Canada ferme la boucle des communications impériales britanniques qui se sont développées d’est en ouest depuis 1866.[37] La T.S.F., oserions-nous dire, déborde du cadre impérial: les États-Unis occupent, dès la fin de la Première Guerre mondiale, une position dominante et partant affectent la position de l’Angleterre qui, jusqu’à présent, était considérée comme le centre nerveux des communications mondiales. Le Canada, de par sa proximité avec les États-Unis s’intègre (est intégré?) plus facilement à ce nouveau réseau international de  T.S.F. et peut désormais faire bloc contre toute intervention hostile ou étrangère dans ce domaine sur le continent nord-américain.

L’accentuation des rapports Nord-Sud qui traduit forcément un changement d’attitude du Canada devient plus visible à la suite de la Conférence de la Paix, organisée à Paris en 1919. Lors de cette rencontre, la préoccupation première des puissances s’oriente vers la concentration et l’élaboration des pratiques à adopter pour resserrer l’économie mondiale. Parmi les sujets abordés, figure la restructuration des réseaux de communication. Curieusement, ce n’est pas la T.S.F. qui est au centre des discussions, mais bien le câble sous-marin. La Grande-Bretagne qui s’est rendue maîtresse de cette technologie entend bien conserver le contrôle des communications mondiales. Le droit de propriété des câbles allemands devient la pierre d’achoppement des discussions, puisqu’il remet en question le contrôle du processus d’information nationale: « les arguments à la Conférence de Paris sur le partage des câbles allemands ne rendent que plus claire la méfiance des pays participants envers l’hégémonie britannique concernant les communications internationales électriques. »[38] Les États-Unis, en particulier, manifestent la volonté implicite d’obtenir une plus grande part de ce contrôle et de réduire ainsi leur dépendance vis-à-vis de l’Angleterre. Les développements de la T.S.F., et notamment l’invention de la triode par Lee DeForest ainsi que le perfectionnement de l’alternateur Alexanderson ont fait basculer l’hégémonie britannique depuis que la RCA, avec l’appui du gouvernement américain, a pris en mains le contrôle des communications nationales et internationales de ce pays et qu’elle exploite un tout nouveau créneau, la radio commerciale.[39]

Au cours des discussions à Paris, le Canada entend se servir de cette plate-forme politique pour revendiquer officiellement une plus grande autonomie. Cette étape que nous avons considéré au chapitre précédent remet en question le leitmotiv politique devenu séculaire, selon lequel le Canada forme avec les autres pays membres de l’Empire une grande famille et reste débiteur pour la mère patrie. Au début du 20e siècle, le mythe de la famille s’estompe pour faire place à une politique d’indépendance plus accrue. Le Dominion ne partage pas l’idée chamberlainienne d’un Zollverein allemand, non plus qu’il n’entend s’organiser sur le plan militaire uniquement en fonction de la défense impériale. C’est pourquoi, par exemple, la question navale soulevée par Laurier avant la guerre prend une dimension nouvelle lorsqu’elle est abordée dans une perspective autonomiste.

Graduellement, le Canada acquiert une marge de liberté qui s’élargit au fur et à mesure que la domination extérieure de l’Angleterre s’amenuise cependant que les États-Unis s’imposent comme le nouveau leader international. En tirant profit de cette conjoncture, les dirigeants politiques canadiens peuvent davantage négocier ferme avec l’Angleterre qui craint plus qu’auparavant le spectre américain. Bien sûr, les différentes parties de l’Empire n’ont pas toutes atteint le même degré de développement et chaque colonie ou Dominion ne saurait établir les mêmes rapports de force vis-à-vis de la mère patrie. En revendiquant une plus grande autonomie, le Canada est en mesure d’agir plus librement au plan des politiques externes et de décider de son propre avenir. En contrepartie, il est confronté aux forces politiques internationales qui influencent sinon agissent sur son pouvoir décisionnel. L’évolution de la radio au Canada est caractérisée par ce dualisme politique d’après-guerre qui se reflète dans la structure même de son réseau national créé en 1936.

Vers une radio nationale

La radiodiffusion, au sens où l’entend l’Association canadienne des radiodiffuseurs, c’est-à-dire la possibilité de transmettre « une émission radioélectrique d’ondes destinée au public et susceptible d’être captée par lui » aurait, selon toute vraisemblance, pris naissance en septembre 1918 à Montréal.[40] À cette époque, la radiotéléphonie, l’emploi usité de radio commerciale n’existant pas encore, a débuté sur une base expérimentale dans les locaux de la Canadian Marconi Company (CMC), à Montréal. La station XWA, propriété de la CMC, devient modestement la première station radiophonique commerciale au monde.[41] L’engouement du public pour ce nouveau médium ne fait qu’accroître la demande d’appareils aux amateurs et crée une nouvelle section nommée Expérimentation Scientifique Limitée. Quelques temps après, soit en décembre 1919, la station XWA, désormais appelée CFCF, offre aux auditeurs une programmation semi-régulière qui consiste à présenter une sélection d’enregistrements populaires au moyen d’un gramophone.

Édificie Marconi, rue Williams, Montréal, dans les années 1920. Source : Inconnue. Via Des ondes et des hommes : une première radio à Montréal, Mémoires des Montréalais, Centre d’histoire de Montréal.

Le succès sans précédent de la radio commerciale a pour effet de provoquer une réaction en chaîne à travers tout l’Amérique. Au Canada, la seconde station de ce genre voit le jour à Halifax, en 1920. Au cours de cette même année, le public canadien sera sensibilisé à ce nouveau mode de communication. Sur l’initiative de F. A. Barrow et de R. A. Scantlebury, tous deux employés à la CMC, des démonstrations sont organisées dans diverses localités du pays, notamment à Toronto, Winnipeg, Portage-la-Prairie, Pointe-du Bois (Manitoba) ainsi que dans de nombreuses villes du Québec. D’autres individus contribuent à répandre l’idée de la radio au Canada. À l’occasion de la rencontre annuelle de la Société Royale du Canada, tenue en 1920 au Château Laurier à Ottawa, diverses personnalités scientifiques et politiques assistent à une expérience radiophonique sans précédent. Parmi les invités d’honneur, nous remarquons la présence de messieurs Robert Borden, Premier ministre, William Lyon Mackenzie King, ministre de l’opposition, le Duc de Devonshire, Gouverneur général, Sir Henry Drayton, ministre des Finances et le célèbre explorateur Vilhjalmur Stefansson. Le soir du 20 mai, le professeur Arthur Stewart Eve, qui occupe la chaire de physique à l’université McGill, prononce une conférence sur quelques grandes inventions de la guerre. Au cours de son exposé, il organise une démonstration de radiodiffusion: l’auditoire peut entendre la cantatrice Dorothy Tulton accompagnée d’un orchestre symphonique depuis la station CFCF de Montréal, située à plus de 165 kilomètres de distance d’Ottawa.

Même si la réception n’atteint pas la perfection, l’expérience demeure satisfaisante, suffisamment du moins pour susciter un intérêt marqué dans les milieux politique et scientifique ainsi que dans celui de la presse écrite.[42] Selon Walter Machny, président du comité d’organisation du cinquantième anniversaire de CFCF, cette démonstration a provoqué durant les mois subséquents tout un branle-bas chez les détaillants de récepteurs radio qui ne pouvaient pratiquement plus suffire à la demande. De leur côté, les grands magasins ont ouvert des rayons spécialisés dans la vente de ces appareils; la presse écrite a également diffusé plus d’information sur le sujet (v.g. façon de monter un kit radio, horaire des émissions, nouvelles diverses…).[43] Bref, c’était l’euphorie collective!

En 1922, la radio connaît une croissance des plus remarquables. Le ministère de la Marine et des Pêcheries délivre, en cette seule année, 39 permis d’exploitation commerciale.[44] Cependant, la moitié des propriétaires exploitants ne tiendront pas jusqu’à la fin de l’année en raison des coûts élevés de l’équipement et du financement auxquels ils doivent faire face. Les postes qui survivent appartiennent pour une bonne part aux manufacturiers d’appareils radio et à des journaux. Marconi, Bell et Westinghouse figurent parmi les plus importantes sociétés industrielles à posséder des licences de radiodiffusion. Quant aux journaux, nombreux sont ceux qui se sont intéressés à cette nouveauté commerciale. La Presse ne fait pas exception à la règle; elle inaugure, le 27 septembre 1922, la première station de langue française en Amérique (CKAC). Pendant cinq années, elle devra partager la même antenne que CFCF et par le fait même le temps d’émission. La progression de la radio ne s’arrête pas là: si l’année 1918 correspond aux balbutiements de la radio, l’année 1919 voit naître la première station mondiale, les années 1920-1921-1922 correspondent à l’expansion de ce nouveau mode de communication et l’année 1923 marque pour sa part une étape nouvelle dans l’évolution de la radio au Canada.

Tout comme le téléphone et l’électricité, la radio est devenue un instrument démocratique qui va provoquer des changements autant sur le comportement des individus que sur la société elle-même. Cependant, l’acquisition de son identité comme instrument social nécessite un processus d’interaction fondé sur les attentes et les aspirations du peuple canadien. L’un des premiers hommes à promouvoir la radio au plan national est, sans contredit, Sir Henry Thornton, président de la nouvelle compagnie de la Couronne, le Canadien national (CN). En 1923, ce dernier eut l’idée d’installer à bord des trains, à l’intention des passagers de première classe, des récepteurs de radio puissants avec des prises d’écouteurs multiples. Le premier juin 1923, un département de la radio voit le jour au CN, à Montréal. Grâce à cette initiative, les voyageurs peuvent capter pour la première fois la station montréalaise CHYC, propriété de la Northern Electric Company. L’expérience sera répétée avec succès le 10 juillet 1923, alors qu’un groupe de journalistes américains du Brooklyn Daily Eagle prennent le train depuis Montréal pour se rendre en Alaska afin de couvrir l’ouverture officielle du parc national du mont McKinley.[45] L’enthousiasme du public et de la presse aura vite fait d’encourager Sir Henry d’aller de l’avant avec son projet.

Les problèmes techniques qui, par moments, rappellent ceux des communications entre navires et stations côtières ne manquent pas. D’abord, le rayonnement de la station CHYC n’est pas assez vaste pour que celle-ci puisse être captée pendant une longue période par les récepteurs d’un train en marche. Ensuite, les installations à bord de trains sont exposées à toutes sortes de perturbations, telles l’interférence causée par les lignes de transmission électriques, l’effet magnétique dû au contact de certains métaux (fer sur fer), les moteurs qui alimentent le système de ventilation, les générateurs qui assurent l’éclairage, etc. Qu’à cela ne tienne!  Le 5 janvier 1924, le CN met en service son premier train-radio transcontinental reliant Montréal à Vancouver. Véritable fer de lance de la compagnie, la radio va permettre à cette dernière de rentabiliser son réseau de chemins de fer jusque-là déficitaire, d’assurer la croissance de l’industrie et d’affirmer l’unité nationale.[46]

Pour couvrir le territoire d’est en ouest, une première station (CNRO) est mise en opération dès le 26 février 1924, à Ottawa; puis, une seconde (CNRW) à Winnipeg, le 26 mars de la même année; d’autres viendront s’ajouter au réseau au cours des mois subséquents. Pour ce faire, Sir Henry projette de construire deux stations (Moncton et Vancouver) et, à l’instar de Montréal, louer les services de stations fantômes dans les principaux centres du pays: Edmonton, Calgary, Regina, Saskatoon et Toronto. Une station est dite fantôme lorsqu’elle change d’indicatif d’appel durant la durée d’émissions quotidiennes diffusées par le CN, soit environ deux à trois heures par jour. Par exemple, CKAC prend le nom de CNRM lorsqu’elle se met au service du CN. Au total, 10 stations forment le réseau national; la dernière sera celle de Vancouver inaugurée le 11 août 1925. Il va sans dire que l’opération doit être parfaitement synchronisée si l’on veut que les voyageurs puissent bénéficier tout au long du parcours d’émissions présentées par les diverses stations canadiennes.[47] En 1925, le nombre total des wagons-radios faisant la navette d’un bout à l’autre du pays s’élève à 37.

Henry Worth Thornton – Portrait en 1915. Source : Henry Worth Thornton, Wikipédia.

Il aura fallu un peu plus de deux ans pour mettre sur pied ce réseau. Le succès de cette entreprise revient incontestablement à Sir Henry Thornton, considéré à juste titre comme le père de la radio au Canada: « l’aspect politique transcende chez cet homme l’aspect commercial et il a cherché délibérément, par le biais du service radio du CN, à développer un sentiment d’appartenance nationale. »[48]

Sir Henry Thornton, juillet 1927. Crédit : Bibliothèque et Archives Canada/PA-027594.

L’identification de la radio à la montée nationaliste suit la tendance de la génération d’après-guerre qui sent que les efforts pour accélérer le mouvement culturel sont en train de donner des résultats.[49] Instrument privilégié, la radio va exercer une influence profonde sur toutes les couches sociales. En plus de divertir et d’informer, elle se fait le témoin d’événements majeurs qui consacrent le caractère national de ce pays. N’eût été de ce réseau national, le soixantième anniversaire de la Confédération canadienne n’aurait jamais pu être souligné avec autant de grandeur, ce premier juillet 1927.

Cet événement national nécessite la coopération de compagnies téléphoniques, télégraphiques et ferroviaires ainsi que celles d’industries spécialisées dans la transmission par radio. Vingt-deux stations canadiennes et une américaine forment un réseau capable de diffuser les célébrations simultanément dans tout le pays.[50] Divers endroits publics ont été aménagés dans plusieurs villes canadiennes afin de permettre à tous ceux qui ne peuvent capter l’émission par radio de l’entendre par des haut-parleurs. À Montréal, par exemple, la Place Jacques-Cartier (autrefois, le Parc Jeanne-Mance) constitue un point de ralliement tout comme le Mont-Royal où plus de 20 000 personnes se rassemblent à cette occasion. Grâce à CFCF et au relais à ondes courtes de la CMC, situé à Drummondville, le 60e anniversaire a pu être entendu, outre le Canada, dans diverses régions des États-Unis, du Mexique, de l’Amérique centrale, de l’Amérique du Sud, dans le Grand Nord canadien, dans les Îles britanniques et dans presque tout le continent européen. On estime à trois millions de dollars la valeur totale de l’équipement requis pour cette célébration qui a nécessité 10 000 kilomètres de circuits téléphoniques et télégraphiques ainsi que les services de 85 techniciens, mis à part ceux affectés aux stations du réseau du CN.

De ces circonstances va naître, en décembre 1929, un réseau permanent qui diffusera, à raison de trois heures par semaine, des émissions à l’échelle nationale. Ce modeste début ne fera pas long feu, puisque la crise de 1929 viendra frapper tous les secteurs de l’activité économique. Il faudra attendre en 1932 pour voir ressusciter sous une nouvelle forme ce système, mais toujours sur les mêmes bases nationales et en profitant de l’expérience du CN dans ce domaine.[51]

Au cours de cette période, et plus exactement en 1928, le gouvernement canadien institue une Commission royale d’enquête (Commission Aird) qui a pour mandat de « connaître les conditions de la radiodiffusion au Canada, et de formuler des suggestions relatives à l’administration, à la direction et surveillance et aux besoins financiers de ce service. »[52] Les recommandations présentées par la Commission indiquent un besoin pressant de créer une chaîne de radiodiffusion canadienne qui soit supervisée par un organisme fédéral indépendant « disposant de tous les pouvoirs et de l’autorité dont jouit l’entreprise privée ainsi que des statuts et des devoirs correspondant à ceux d’un service public. »[53] Malgré l’effort méritoire du rapport Aird, la crise économique de 1929 aura vite fait de polariser l’attention des politiciens vers des préoccupations plus pressantes et l’institution d’un comité parlementaire chargé de l’étudier n’aboutira que trois ans plus tard.

De la Commission canadienne de la radiodiffusion à la création de la Société Radio-Canada

Au début des années 1930, la radio canadienne, entièrement contrôlée par l’entreprise privée, est visiblement incapable de satisfaire aux attentes du peuple canadien. La médiocrité du service en plusieurs endroits du pays de même que la présence voisine des États-Unis et de son régime foncièrement privé force le gouvernement canadien à adopter une ligne de conduite plus serrée en ce qui a trait à la nationalisation de la radio. Le 26 février 1932, le Premier ministre, Richard B. Bennett, déclare:

On doit convenir que le régime actuel de radiodiffusion ne donne pas satisfaction. Les Canadiens ont droit à une radiodiffusion de source canadienne, égale à tout autre pays. On ne pourra établir un tel régime qu’après l’enquête la plus approfondie, et en conformité d’un programme dont l’exécution demandera plusieurs années. Il est bien clair qu’il sortira des avantages immenses d’un régime de radiodiffusion convenable, réglementé et exploité par des Canadiens. Employée comme il convient, la radio peut devenir un instrument très efficace au service du progrès national, et prendre une valeur éducative qu’il est difficile d’évaluer.[54]

Des deux côtés de la Chambre des Communes, l’on reconnaît enfin l’urgente nécessité de contrôler et de réglementer la radio au Canada. Pour débattre de cette question complexe, le gouvernement Bennett présente, le 18 mai 1932, un Bill visant à établir la Commission canadienne de la radiodiffusion (CCR). Lors de la deuxième lecture du Bill, il est clairement stipulé que « ce pays doit contrôler absolument la radiodiffusion de source canadienne, sans ingérence ni influence étrangère [et qu’une] chaîne de postes très puissants établis dans tout le pays [puisse] assurer un service égal à toute la population. »[55] Ces deux principes moteurs qui s’articulent autour de la pensée et de l’unité nationales vont servir de fondement à la Loi canadienne de la radiodiffusion.

En vertu de son mandat, le comité parlementaire spécial de la radiodiffusion s’engage à examiner les recommandations du rapport Aird, à soumettre un plan technique complet et à proposer le moyen le plus satisfaisant pour l’accomplissement de ce plan. En d’autres termes, il doit établir un pont entre la volonté intransigeante de créer une radio nationale telle que favorisée par le rapport Aird et son applicabilité face à la récession économique qui sévit toujours. Manifestement, le Canada ne peut se permettre d’ignorer l’infrastructure existante de la radio privée, non plus qu’il ne peut condamner le principe d’une dualité de service (réseau privé et réseau d’État). Aucun de ces systèmes n’est en mesure d’assumer seul la pénétration de la radio dans tous les coins du pays. Il faut donc envisager un plan technique capable de répondre aux attentes de la population canadienne, et surtout de rencontrer les moyens financiers de l’État. Les modalités d’application du système national restent à définir, compte tenu des stations privées qui, depuis plus d’une décennie, ont grandi en nombre et en puissance.

Avant que la Loi de 1932 ne soit abrogée pour mettre fin à la CCR et qu’elle ne soit remplacée par celle de 1936 pour permettre la constitution de la Société Radio-Canada (SRC), bien des difficultés auront été aplanies au cours de ces quatre années. De concert avec le gouvernement, les organismes publics et l’industrie privée, la CCR aura donné le coup d’envoi à un projet national d’envergure. Certes, il reste encore beaucoup à faire avant de pénétrer tous les foyers canadiens et de présenter une programmation équilibrée. Cette période de rodage n’en constitue pas moins une étape importante où la collaboration, le savoir-faire et l’initiative de tout un chacun contribuent à faire de ce projet une réalité nationale. Ceci dit, la CCR va essuyer, au cours de l’exercice de son mandat, des déboires qui remettront en cause la structure et le fonctionnement mêmes de son organisme.

Peu de temps après le début des opérations des cinq stations situées respectivement à Montréal, Ottawa, Chicoutimi, Toronto et Vancouver, les trois commissaires sont entraînés dans une violente controverse quant à l’utilisation du réseau national pour des émissions en français. La décision de diffuser en français soulève une tempête de protestations émanant de particuliers, de députés et d’organismes protestants dans l’Ouest, notamment.[56] Le principe d’alternance d’une diffusion bilingue à travers tout le Canada devient rapidement un brandon de discorde, puisqu’il remet en cause le bien-fondé de cet organisme et la compétence même des commissaires. Mis à part la question linguistique, la CCR doit définir les modalités d’application du réseau national nécessitant le concours de quelques-unes des 63 stations privées. À cela s’ajoute la polarisation des forces en faveur de la radio publique et de la radio privée qui accroît les tensions sociales et politiques, lesquelles excèdent parfois les commissaires. Finalement, les difficultés techniques rencontrées dans certaines régions du pays de même que l’attribution et l’emploi des fréquences résultant des accords internationaux (Washington 1927, Madrid 1932) doivent être pris en considération dans le processus de développement.

De nombreux autres problèmes suscités par la nouveauté de l’entreprise vont s’agglutiner autour de ces questions très compliquées, tant et si bien qu’au printemps de 1933, le Premier ministre Bennett fait appel au directeur des relations publiques de la BBC, Gladstone Murray. Nommé conseiller spécial du Premier ministre, ce dernier a pour mission d’étudier « les problèmes rencontrés par la CCR et ceux auxquels elle pourrait s’attendre /…/ et de formuler des recommandations sur les transformations fondamentales à apporter à la structure de la CCR, ainsi qu’aux structures techniques, financières et de programmation. »[57]

Au cours de son bref séjour au Canada, Gladstone Murray rédige trois rapports: le premier est un compte rendu provisoire contenu dans une lettre adressée au ministre de la Marine, Alfred Duranleau; le second fait état d’observations générales sur les problèmes de la Commission, tandis que le troisième propose, sous forme de recommandations, une série de mesures afin de corriger la situation. D’emblée, Murray soutient que la radiodiffusion est « trop importante pour être intégrée totalement dans la machine gouvernementale. »[58]

Les modèles britannique et américain ont indubitablement influé sur le projet de nationalisation et ont balisé, en quelque sorte, le système canadien. L’objet de notre analyse ne nous permet pas de jauger le degré d’influence ou de pénétration de ces modèles, ni d’évaluer en profondeur leur interaction par rapport à la radio canadienne. Cependant, nous pouvons apprécier l’influence britannique au niveau de la représentation du message, c’est-à-dire du contenu, de la formulation et de la portée des émissions dont la finalité tend à osciller entre l’éducation populaire et le sentiment d’appartenance national.[59] Cette tendance n’est toutefois pas absolue, compte tenu du contexte nord-américain dans lequel évolue la radio. Même s’il ne partage pas nécessairement les mêmes visées que son voisin du Sud et qu’il n’admet aucune ingérence pour la conduite de ce projet, le Canada est constamment en butte à la domination américaine, soit par le biais de la technologie elle-même (appareils récepteurs, équipement de stations émettrices, pièces de rechange, etc.), soit par la diffusion d’émissions dont le nombre ou la durée risquent fort de gommer l’essentiel de la programmation canadienne.[60] En dépit de la présence américaine, le Canada a tendance à privilégier une forme de collectivisme national et de coopération commune qui va à l’encontre de l’individualisme et de la compétition américaines.[61]

Members of the Massey Commission on National Development in the Arts, Letters, and Sciences in 1951. Seated from left: Montreal engineer Arthur Surveyor, committee chair and University of Toronto chancellor Vincent Massey, and UBC president Norman Mackenzie. Standing: Laval University’s Georges Henri Levesque and University of Saskatchewan history professor Hilda Neatby. Source : University of Toronto Archives.

Royal Commission on National Development in the Arts, Letters and Sciences, Report, 1949-1951. Source : Internet Archive.

Le caractère hybride de la radio canadienne ne ressortit pas uniquement à l’influence britannique et américaine. Il repose, entre autres, sur des considérations techniques et financières dont nous avons souligné l’importance précédemment. Entre, d’une part, l’étatisation intégrale que la nation n’a pas les moyens de s’offrir et, d’autre part, la commercialisation complète qui s’est révélée insuffisante, il existe un compromis: celui de l’association des stations publiques et privées au sein d’un régime national. Cette formule n’a rien d’étonnant: la Commission royale sur les Arts, les Lettres et les Sciences (Commission Massey, 1949) fait état de la situation de la radio au cours des années ’40 et les propos qu’elle tient pourraient tout aussi bien s’appliquer à la situation de 1932:

…la création de la SRC s’avère un réel défi dans un pays où l’établissement d’un réseau national est peut-être le plus coûteux et le plus difficile à réaliser au monde. En 1940, la Grande-Bretagne rejoint une population de 50 millions d’habitants en utilisant l’équivalent de 975 milles de lignes. Pour sa part, le Canada a besoin de 15 000 milles de lignes télégraphiques et téléphoniques pour assurer un service national à ses 14 millions d’habitants, tandis qu’une station radiophonique de New-York peut atteindre une population égale à celle du Canada.[62]

 

III- ARGENTINE

À une époque où le réseau télégraphique de l’Argentine est pratiquement inexistant, il est curieux de constater que ce pays communique déjà par câble sous-marin avec l’Uruguay. Dans la décennie qui précède l’ouverture commerciale de ce câble entre Buenos Aires et Montevideo, le 30 novembre 1866, quelques essais télégraphiques sont réalisés. Le 10 octobre 1855, l’armurier français, Adolfo Bertonet, réussit à construire avec des moyens de fortune le premier télégraphe électrique: la durée d’opération ne dépasse pas 48 heures et la distance franchie n’excède tout au plus qu’une dizaine de baraques de sa caserne. L’adresse de Bertonet suffit néanmoins à convaincre la compagnie Ferrocarril del Oeste (Western Railroad) qui retient ses services pour la construction d’une première ligne télégraphique entre la station ferroviaire Del Parque et celle de Floresta.[63] En 1860, Bertonet présente au gouvernement argentin un projet visant à établir des lignes télégraphiques intérieures et un câble sous-marin; l’Assemblée nationale donnera finalement son accord, le 5 octobre 1861, pour l’exécution de ce contrat. Une autre liaison télégraphique, autorisée le 15 octobre 1863, entre Buenos Aires et Rosario ne verra le jour qu’en 1868. Entre temps, le gouvernement autorise, en 1866, la construction d’une ligne télégraphique depuis Buenos Aires jusqu’aux abords de la frontière chilienne.[64]

History of the telephone and telegraph in the Argentine republic 1857-1921 by Berthold, Victor Maximilian, (1856-1932). Source : Internet Archive.

Tandis que les autres provinces de l’Argentine (Entre Ríos, Córdoba, La Rioja et Santa Fe) s’affairent, elles aussi, à développer un système télégraphique intérieur, Buenos Aires devient le centre des communications télégraphiques de l’Argentine. Les nombreuses ramifications qu’elle possède avec les autres villes de ce pays et l’expérience acquise depuis 1857 dans ce domaine ne font que renforcer le rôle que cette ville est appelée à jouer:

Au cours des présidences de Mitre, Sarmento et Avellaneda (1862-1880), Buenos Aires occupe une large place dans le progrès national; la ville, comme capitale et comme port, joue un rôle clé, eu égard à cette nouvelle prospérité et au développement culturel; elle devient un puissant centre administratif grâce notamment à toute cette bureaucratie naissante de la république et de la province qui s’y installe.[65]

Le projet d’un réseau télégraphique national qui prend forme dès 1869 sous l’impulsion du Président Domingo Sarmiento se développe à partir de Buenos Aires qui possède une infrastructure capable de s’étendre à la grandeur du pays. Au cours des trois années qui suivent, le réseau télégraphique argentin connaît un essor remarquable. Une ligne directe est établie entre Buenos Aires et Arroyo del Medio via San Nicolas, puis prolongée jusqu’à Rosario. Celle-ci permet au gouvernement de compléter, le 10 septembre 1870, le premier volet de son système national reliant Rosario à Parana (Santa Fe) par câble sous-marin. D’autres communications télégraphiques entre la capitale fédérale et les provinces seront subséquemment inaugurées au cours de ces trois années (voir Figure 2).

D’autres lignes télégraphiques confiées à l’entreprise privée desservent une partie du réseau national. L’une d’elles, construite en 1871 et reliant Buenos Aires aux provinces de San Luis, de Mendoza et de San Juan, est exploitée par la Compagnia del Telegrafo Transandino.[66] À l’exemple de cette dernière, la Lamas & Company assure dès 1872 la liaison Buenos Aires- Rio de Janeiro (Brésil) grâce à l’installation d’un nouveau câble sous-marin. En 1874, l’Argentine possède 58 bureaux de télégraphie à travers le pays et son réseau s’étend sur plus de 4 146 kilomètres. En outre, elle établit au cours de la même année la première communication avec l’Europe via Montevideo (Uruguay), Yaguaron (Brésil), Rio Grande (Brésil) et Pernambouc (Brésil), cette dernière étant reliée à l’Europe par câble sous-marin.

Le développement du réseau télégraphique en Argentine, si impressionnant soit-il, et particulièrement au cours des cinq dernières années du mandat du Président Sarmiento, ne peut prétendre dans son intégralité au titre de réseau national. Ce système renvoie à une multiplicité d’intérêts administratifs sans compter qu’il est soumis à des besoins immédiats, souvent incompatibles. Le gouvernement fédéral, les provinces, les compagnies de chemin de fer, les forces armées et les petites entreprises privées, tous contrôlent plus ou moins ce système qui ne repose sur aucune politique définie. Chacun peut décider du statut de ses propres lignes télégraphiques, dépendant des circonstances ou des priorités du moment. Ainsi, une compagnie de chemin de fer peut opter pour un statut public ou privé selon qu’elle décide, de plein droit, si la propriété de transmission des messages doit être accordée au public ou à sa propre compagnie ferroviaire. Il en va de même pour la télégraphie militaire qui se développe selon des besoins stratégiques et qui procure, en temps de paix, un service au public dans des régions uniquement desservies par elle. Si un télégraphe civil s’implante dans ces régions, aussitôt elle se retire sans se soucier des conséquences que cela peut entraîner sur la qualité du service.

L’un des premiers signes tangibles qui a trait à la nationalisation de ce système réside dans la Loi 750.5 dite Ley de Telegrafos. Sanctionnée le 7 octobre 1876, c’est-à-dire peu après l’arrivée au pouvoir du Président Nicolas Avellaneda et la nomination d’Eduardo Olivera à la direction générale des Postes et Télégraphes (1874-1880), cette loi représente la base constitutionnelle fondamentale du système télégraphique argentin. D’abord, parce qu’elle reconnaît au gouvernement le monopole absolu en cette matière et que toutes les lignes interreliées en territoire fédéral, que ce soit avec une ou plusieurs autres provinces ou avec un autre pays, sont automatiquement considérées comme faisant partie du réseau de l’État. Ensuite, parce que toute nouvelle construction ou modification apportée au système ne peut être effectuée sans le consentement du gouvernement de ce pays.[67] Au reste, c’est peut-être davantage dans les convictions profondes de ses instigateurs dont une part se reflète dans l’esprit de la loi et dans l’expansion du territoire argentin que réside le véritable caractère national de ce réseau. La nomination de Eduardo Olivera n’est pas fortuite: ami intime du Président Avellaneda, il décline sans hésitation toutes les fonctions politiques qui lui sont offertes, préférant garder ses distances. Celle de directeur des Postes et Télégraphes n’a cependant pas la même résonance, puisqu’elle fait appel à son patriotisme et à son désir de contribuer à l’essor d’une Argentine nouvelle.[68] Cette image devient plus crédible lorsqu’elle est associée à l’expansion du système télégraphique au cours de son mandat. Toute la région méridionale de l’Argentine nommée Patagonie se voit desservie par trois lignes télégraphiques rejoignant les cinq principaux postes de commandement militaires. La Loi de la télégraphie 750.5 (7 octobre 1875) et celle des postes # 850 (4 octobre 1876) permettent à Olivera de procéder à l’organisation réelle des communications nationales en restructurant son administration et en rassemblant sous forme de document officiel toutes les dispositions relatives à ces lois (1 071 articles), document qui servira de base aux règlements ultérieurs.

Jusqu’à l’aube du 20e siècle, le système télégraphique argentin se développe, en apparence, avec un certain succès. L’année 1869, point de départ du réseau national, (« Cuando en 1869 se firmaron los primeros contratos para el establecimiento del telégrafo nacional… »)[69] marque un jalon important dans le développement des communications; dès 1883, la capitale fédérale sera reliée à toutes les autres provinces de l’Argentine. Cette impulsion est d’autant plus remarquable qu’en 1878, le réseau national compte 6 000 kilomètres de lignes pour atteindre 15 671 kilomètres en 1883. Cet épisode euphorisant de la télégraphie gomme cependant une tout autre réalité. Dans un mémoire rendu public en 1891, le directeur général des Postes et Télégraphes, Estanislao Zeballos, informe le ministre de l’Intérieur que le réseau est formé d’une série de tronçons qui ne constitue pas un système rationnel qui pourrait répondre aux exigences d’un service rapide et efficace. Les méthodes employées pour le fonctionnement du réseau actuel demeurent rudimentaires, tant aux plans technique qu’administratif.[70]

En fait, il dénonce les innombrables fraudes administratives, ce qui laisse croire à une corruption sinon à une incompétence dans la gestion des communications télégraphiques. Le gouvernement argentin apporte des mesures correctives, mais elles demeurent insuffisantes. Certes la Loi # 4641, promulguée le 2 septembre 1905, autorise la construction de lignes nouvelles destinées à relier Buenos Aires aux villes commerciales les plus importantes, mais les résultats parlent d’eux-mêmes. Six ans plus tard, moins de la moitié des lignes télégraphiques seront construites. Les rapports du ministre de l’Intérieur (1912 et 1915) ainsi que ceux du directeur des Postes et Télégraphes (1917-1918) concluent à une détérioration telle, que toute réfection provisoire entraînerait une perte d’efficacité du système.[71]

Cette remise en question quant à la gestion et à la planification du réseau de télégraphie national est symptomatique des événements futurs. La radio qui s’inscrit dans le sillage de cette technologie risque fort de connaître les mêmes déficiences structurelles qui reposent, en particulier, sur un laisser-faire de l’État. Malgré les règlements et les lois censés renforcer le monopole étatique, le gouvernement argentin a du mal à contrôler entièrement son réseau. Cela s’explique sans doute par une attitude libérale voir même un laxisme qui favorise, jusqu’en 1907, l’expansion des réseaux télégraphiques des compagnies ferroviaires. À preuve, 22% des lignes télégraphiques de la République appartiennent à la fin de 1881 à ces compagnies; en 1919, ces dernières détiennent 54% des lignes contre 37% pour le gouvernement fédéral, 5% pour les gouvernements provinciaux et 4% pour les petites compagnies privées.

La T.S.F. qui apparaît au cours de la première décade du 20e siècle laisse entrevoir un contrôle plus serré. En juin 1904, le directeur des Télégraphes, Pedro Lopez, refuse à la Marconi Wireless Telegraph Co. le droit d’établir une communication radiophonique entre l’Argentine et l’Italie, stipulant qu’en vertu du monopole d’État dans ce domaine, seuls les particuliers peuvent « installer et exploiter des stations d’intérêt privé entre leurs propres dépendances. »[72] Il appert de ce refus la création, en août 1906, de « la Compania Marconi de Telegrafia Sin Hilos del Rio della Plata /…/ autorisée à établir des stations radioélectriques conformément aux lois de la télégraphie (750.5 et 4408); de même, sont approuvés, en mai 1907, les plans pour la station de Bernal. »[73]

Le cas de la T.S.F. ne laisse pas de poser des problèmes, et ce malgré les lois existantes. Les communications en Argentine évoluent en contrepoint du climat social, politique et économique de ce pays qui, depuis les trois dernières décennies du 19e siècle, émerge comme une nation-état. Dès lors, la télégraphie sert d’instrument national, cependant qu’elle contribue à l’expansion d’autres sociétés industrialisées. Les forces qui gouvernent ces deux pôles ne sont pas toujours visibles et les actions qui en découlent demeurent parfois difficiles à évaluer par rapport à l’un ou l’autre de ces pôles. Ainsi, comment peut-on expliquer le fait qu’à une époque où le réseau télégraphique de l’Argentine est pratiquement inexistant, ce pays communique déjà par câble sous-marin avec l’Uruguay?

La radio commerciale

Le contexte dans lequel a pris naissance la radio en Argentine diffère quelque peu de celui de l’Afrique du Sud et du Canada: d’abord, par l’emplacement inusité du lieu de transmission; ensuite, par la durée et le caractère particulier de la première émission. En effet, le Colisée de Buenos Aires (Teatro Coliseo) a été converti en studio de fortune afin de permettre la diffusion intégrale de l’opéra Parsifal de Richard Wagner. Cette première radiodiffusion qui rejoint à peine quelques auditeurs – ils sont une vingtaine à l’époque à posséder un récepteur dans cette ville – s’inscrit dans le sillage des expériences menées par le docteur Enrique T. Susini. En 1919, ce dernier est invité par le ministre de la Marine à venir approfondir l’étude des gaz asphyxiants utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Encouragé par quelques amis, tous de jeunes étudiants en médecine, Susini s’adonne également à des expériences en radiophonie qui ne conduiront, au tout début, qu’à de piètres résultats. Au cours d’un voyage qui le conduit en France, il se porte acquéreur d’un appareil dont les possibilités de transmission s’avèrent nettement supérieures à celles du poste de galène. Dès son retour en Argentine, il reprend ses expériences et forme avec ses amis la Sociedad Radio Argentina. La transmission par voie hertzienne de l’opéra Parsifal, réalisée le 27 août 1920, s’avère plus qu’un simple succès d’amateurs; elle constitue un point d’ancrage fort important dans l’évolution de la radio en Argentine. En plus de s’apparenter techniquement aux expériences menées dans divers pays à cette époque, cette première diffusion joue le rôle de catalyseur en « encourageant toute personne à poursuivre ce genre d’émissions, spécialement celles d’opéras et de concerts symphoniques. »[74]

L’engouement des auditeurs, de plus en plus nombreux, incite d’autres adeptes de la radio à poursuivre la même initiative. Dès 1922, LOX Radio Cultura émet régulièrement des émissions à partir de l’hôtel Plaza. Nonobstant, cette noblesse de vues ne constitue pas l’unique intérêt de la radio. Des hommes d’affaires, et notamment des marchands d’appareils radio voient dans cette entreprise l’occasion d’accroître leur vente d’articles radioélectriques. Ils décident de créer leur propre station, LOZ Sud America, et de la doter d’une vocation nouvelle. La notion de profit sous-jacente à cette industrie stimule l’accroissement des stations émettrices, et du même coup déstabilise l’infrastructure de ce marché. La publicité envahit les ondes et les stations qui hésitent encore à opter pour une telle pratique s’exposent à de graves difficultés financières.[75] Entre 1922 et 1927, l’Argentine passe de 3 à 20 stations, sans compter celles qui n’ont pu survivre comme Radio Patria, Radio Capital, Radio Variedes, Radio Metropolitana, Radio Austral ou Radio Abuelito pour n’en citer que quelques-unes. Devant cette situation menaçante, les industriels, les commerçants et les importateurs décident de se regrouper et fondent, le 22 avril 1924, la Asociación Argentina de Broadcasting afin de venir en aide aux stations en difficulté.[76] Les promoteurs cherchent en vain une formule qui pourrait rétablir la stabilité de la radio, seulement ils ne peuvent y parvenir. Sans doute cela est-il imputable à un manque de planification; il faudrait à tout le moins fixer des objectifs précis et mettre en oeuvre les moyens propres à les atteindre. Pour tout dire, la radio tâtonne et le gouvernement se doit d’agir. Selon certaines critiques de l’époque, la première réglementation adoptée en ce sens satisfait davantage les intérêts du gouvernements que ceux de l’entreprise privée. Le décret du 27 mai 1924 stipule, entre autres, que le gouvernement se réserve le droit de retirer la licence d’opération d’une station privée advenant le cas où cette dernière interférerait avec les communications gouvernementales.[77]

La nouveauté de l’entreprise radiophonique ne permet pas au gouvernement argentin d’adopter une solution définitive à tous les problèmes. Tout comme en Afrique du Sud et au Canada, le gouvernement laisse à l’entreprise privée, au tout début du moins, suffisamment de latitude pour gérer cette affaire sans pour autant négliger sa part de responsabilité. La radio, qui tend à évoluer selon les lois de l’économie, reste dépendante des fluctuations du marché et l’on observe chez les gouvernements concernés une nette tendance à promouvoir son essor par une réglementation contrôlée.[78] Outre ce rôle de supervision, les gouvernements prennent parfois des engagements à long terme par lesquels ils souhaitent voir s’installer un certain équilibre. L’exploitation de la radio concédée par l’État à une société privée comme en Afrique du Sud (période de 10 ans) ou comme en Argentine par l’attribution d’un permis pour une période de 20 ans permet d’observer que ces États cherchent à orienter cette activité vers l’intérêt général tandis que l’entreprise privée s’assure d’un quasi-monopole, et de façon prévisible d’un plus grand profit. En principe, l’engagement du gouvernement vis-à-vis de la population est corrélatif aux termes de l’entente intervenue entre les parties contractantes. Par exemple, le gouvernement argentin autorise, le 2 octobre 1922, Federico N. del Ponte « à construire [pour une durée de 20 ans] un réseau de stations fixes et mobiles de transmission sans fil destiné à la diffusion gratuite d’émissions artistiques, musicales, scientifiques et autres du même genre [lesquelles seront] agrémentées de messages de propagande commerciale à caractère moral. »[79]

Pour des raisons diverses, il arrive que les engagements de l’une ou l’autre des parties ne soient pas respectés ou simplement que des pressions s’exercent ou des critiquent fusent au point que le gouvernement soit obligé de rompre le statu quo. Les cas de l’Argentine est, à cet égard, topique. Le département des Postes et Télégraphes se voit confier, en 1928, la responsabilité de superviser le développement de la radio au pays. Pour renforcer les pouvoirs du département, le Président Hipolito Yrigoyen émet, le 10 avril 1929, un décret visant à régulariser les opérations des stations radiophoniques, c’est-à-dire à définir leur longueur d’onde et leur position géographique en vertu d’une meilleure transmission et de voir à la qualité et au contenu de leur programmation. Le décret prévoit également que les stations existantes devront s’établir en dehors des limites de la ville de Buenos Aires dans un délai maximum de neuf mois à compter de la date du présent avis et que le site choisi devra faire l’objet de consultation avec le département des Postes et Télégraphes.[80]

L’un des problèmes majeurs auquel est confronté le Président Yrigoyen a trait à la multiplication des stations émettrices dans le périmètre de Buenos Aires. La capitale fédérale compte à elle seule une quinzaine de stations dont la puissance émettrice varie entre 500 et 30 000 watts. Par comparaison au reste du pays, cette ville possède les trois-quarts des stations les plus puissantes. Les autres provinces et régions doivent se partager le reste, c’est-à-dire 5 stations supérieures à 500 watts et 24 autres, inférieures à cette puissance. Cette polarisation de la radio s’explique notamment par la concentration de la population (plus de deux millions d’habitants à Buenos Aires) qui séduit forcément le marché de la réclame publicitaire.[81] Les conséquences qui découlent d’une telle situation sont parfois alarmantes. Il y a d’abord l’inobservation de la plupart des règlements décrétés le 9 septembre 1925 et le 27 mai 1927 relatifs à l’attribution des longueurs d’onde, à l’indicatif d’appel, aux heures de transmission, à la programmation, à la publicité, etc. Le président de l’English Speaking Radio Club de Buenos Aires, N.J. Bluman, brosse un tableau peu reluisant de l’activité radiophonique de cette ville, accueillant ainsi avec soulagement le nouveau décret de 1929. Il souligne notamment que:

La quantité de la publicité a augmenté en proportion inverse de la qualité musicale /…/  Les 15 autres stations [à l’exception de LS1 Radio Municipal] opèrent uniquement sur une base commerciale; la station qui fait le plus de bruit, et conséquemment submerge ses compétiteurs demande apparemment (et obtient) le tarif maximum à ses clients, c’est-à-dire aux annonceurs publicitaires qui la supportent.[82]

Les auditeurs qui subissent cette guerre des ondes se voient confrontés à un autre problème: la piètre qualité des émissions. En 1920, Buenos Aires se faisait remarquer à travers le monde par l’originalité de ses émissions radiophoniques en diffusant régulièrement des opéras. Une décennie plus tard, cette coutume survit difficilement. La station LS1 Radio Municipal, créée en 1927, reste la seule à pouvoir assurer la continuité de cette tradition. Un an plus tard, cette dernière se voit dans l’obligation de suspendre ses émissions pour un temps indéterminé. La Asociación Pro Fomento de Radio, celle-là même qui patronna sa création, viendra, pour un temps, à sa rescousse. Tous ces efforts ne suffiront pas à ranimer l’enthousiasme des débuts pourtant si nécessaires au soutien de ces émissions!  La Asociación Pro Fomento de Radio disparaît au début des années ’30, et tout comme ailleurs, les Argentins sont davantage préoccupés par la crise économique mondiale qui les touche. Est-ce à dire que la radio, comme le prétend David S. Landes, est un luxe opposé au luxe de revenu ou de rang social; c’est-à-dire un produit dont l’utilité varie en raison inverse du revenu, et auquel les pauvres, par conséquent s’adonnent plus vite que les riches?[83]

Dans ce cas, peut-on trouver dans un rapport de cause à effet une quelconque justification dans la métamorphose des émissions présentées depuis les débuts de la radio argentine?  Comme partout en Occident, les stations dites commerciales ont tendance à verser dans la musique populaire ce qui, parfois, leur vaut des remarques désobligeantes, cela ne trompe personne.[84] Il reste que, derrière cette façade populaire, l’État veille constamment à ce qu’il y ait une amélioration de la qualité des émissions. La conduite générale qu’adoptent les gouvernements, que ce soit par devoir moral ou politique, dénote une inclination à promouvoir la radio comme un instrument d’éducation national. En tout état de cause, il ne faut pas perdre de vue que la radio est contrôlée par des intérêts privés et qu’elle devient, particulièrement au début des années 1930, une entreprise lucrative même si en apparence certains propriétaires de stations privées éprouvent des difficultés financières. Ne nous y trompons point!  Le marché de la radio ne vit pas uniquement de publicité; c’est toute l’industrie de fabrication d’appareils techniques qui se trouve au coeur même de cette activité. Des millions de dollars sont dépensés annuellement en équipement de toute sorte, et il s’agit-là d’un motif suffisant pour que les grosses firmes internationales portent une attention particulière à la programmation, surtout lorsqu’elle est susceptible d’influencer la croissance de ce marché. Dans un rapport publié en 1930, Charles H. Ducote, assistant-commissaire aux affaires commerciales à Buenos Aires insiste sur ce fait:

…les radiodiffuseurs [argentins] ont obtenu pour une bonne part, la coopération des commissionnaires de grandes marques de radio qui réalisent de plus en plus la nécessité de produire de meilleures émissions s’ils veulent voir progresser la vente de leurs appareils radio.[85]

Et nous pourrions suivre la trame de cette nécessité jusqu’au quatre coins du globe:

Récemment, des efforts ont été faits par les plus grands fabricants de radio en Amérique du Nord, en Allemagne en Angleterre et en France afin d’offrir des émissions spécialement adaptées à ce pays [Argentine], efforts qui visaient principalement à prêter main forte aux agents de vente et aux commissionnaires locaux…[86]

Le marché national de la radio en Argentine que se disputent les grandes firmes internationales – la compagnie hollandaise Philips s’étant taillé une place importante, à un point tel qu’en 1932 elle partage avec les États-Unis 80% de ce marché – démontre à l’évidence que les forces qui sous-tendent cette activité économique influencent, sinon déterminent, directement ou indirectement, les critères de la programmation. Dans ce cas, pouvons-nous supposer que la tendance à la nationalisation de la radio au cours des années ’30 est un acte politique qui modifie la répartition des pouvoirs dans ce domaine?  Ou simplement, s’agit-il de (re)mettre cet objet socioculturel entre les mains de la collectivité?

En Argentine, la question se pose avec difficulté. Il faudrait établir par droit et devis chacune des étapes ayant conduit à la nationalisation de la radio. À la différence de l’Afrique du Sud et du Canada qui ont poursuivi une démarche commune et qui ont posé un choix de société, le gouvernement argentin ne semble pas tout à fait disposé à accepter l’idée d’une subordination de la radio à l’intérêt général. Cela ne saurait tarder. En 1937, le gouvernement d’Agustin Justo se porte acquéreur des installations de General Pacheco (petite localité située à 33 kilomètres de Buenos Aires) dans le but d’améliorer et d’étendre son réseau de communication. Au cours de la même année, il met en service la station LRA Radio del Estado. L’année suivante, le Président Roberto Ortiz met sur pied une Commission spéciale d’enquête dont les recommandations suivent mutatis mutandis celles de l’Afrique du Sud et du Canada. Cette Commission a pour mandat de procéder à l’examen des permis octroyés; de statuer sur les services offerts, et ce dans l’intérêt du public; d’adopter les mesures qui s’imposent quant à la réorganisation et à la modification du système actuel; et de voir à adopter des procédures efficaces au système actuel qui est en pleine crise:

La Commission argentine /…/ en est venue à la conclusion que la ‘tendance universelle s’oriente vers la centralisation des services techniques, administratifs et artistiques’ et recommande que cette centralisation soit mise dans les mains d’une nouvelle organisation administrée par l’État ou par une entité privée où le gouvernement serait représenté.[87]

Bref, la Commission recommande la création d’une nouvelle corporation aux pouvoirs accrus, dirigée uniquement par des Argentins et composée de cinq représentants du gouvernement et de huit autres représentants du secteur privé.

Conclusion

Jusqu’au début du 20e siècle, la difficulté qu’a l’Argentine de s’affirmer comme nation-État transparaît au travers de la télégraphie par le rôle significatif qu’elle a joué en créant l’une des forces expansionnistes de la civilisation européenne, mais en démontrant à quel point « le développement de ce système (mécanique et administratif) reflète des juridictions divisées, entremêlées et compétitives qui rendent l’unification politique si difficile. »[88]

Quant à la radio, elle renvoie sensiblement aux mêmes caractéristiques des modèles qui ont prévalu en Afrique du Sud et au Canada. Si l’on excepte un léger manque de synchronisation dans la reconnaissance du projet de nationalisation qui s’articule selon le compromis ‘radio publique/radio privée’, l’Argentine offre une réplique conforme aux modèles sud-africain et canadien qui, simultanément, se sont développés et adaptés au mouvement supranational des États-nations dont les États-Unis et l’Angleterre représentent les principaux leaders. L’un des traits distinctifs et souvent caché de la radio argentine qui ressort de cette tendance à l’uniformisation des modèles que nous avons conférés, se situe au niveau de la confrontation entre les grandes puissances européennes et américaine pour l’obtention de ce marché.

La technologie qui provient des centres de commande du monde capitaliste accentue la dépendance de ce pays vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe occidentale. L’Argentine supporte mal la pluralité des systèmes techniques qui pénètrent le marché national, non pas en termes économiques (vente, production ou installation d’appareils de transmission ou de réception), mais plutôt en termes de référence à la culture, aux modes et aux idéologies véhiculées par cette technologie et leur représentants. Dans le cas de l’Afrique du Sud, cette influence est pratiquement réduite à la Grande-Bretagne. Les vestiges hollandais qui subsistent sont récupérés par la communauté afrikaner, de sorte que nous assistons à une tendance bipartite de la radiodiffusion: l’une tendant à faire valoir les prérogatives impériales, l’autre sa propre identité nationale. Le Canada dont le rapprochement avec l’Afrique du Sud nous a souvent servi d’analogon est confronté à deux systèmes, britannique et américain. La différenciation des valeurs attribuable à ces systèmes repose toutefois sur un même substrat, la langue. Lorsque la radio canadienne se trouve au carrefour de sa destinée nouvelle, elle se définit davantage par les écarts différentiels qui existent entre les deux principales cultures du pays que par les influences externes qui tantôt ont servi d’appui ou d’écran à l’une ou l’autre des communautés culturelles, tantôt ont permis à celles-ci de faire front commun au spectre américain. L’Argentine de l’après-guerre est « plus sensible que tout autre pays latino-américain aux sollicitations des mass-media et le conditionnement y est d’autant plus efficace et subtil que l’on s’enorgueillit de la filiation européenne. »[89] Ce sont moins les relations de cause à effet qu’il importe de déterminer, que les concomitances. Marconi d’Angleterre, Telefunken d’Allemagne, Philips de Hollande et RCA des États-Unis: quatre industries géantes qui se livrent au cours des années ’30 une lutte féroce et qui ont recours à des moyens de séduction – aujourd’hui, on parlerait de techniques de marketing – puissants, voire même irrésistibles.

Au cours des deux décades qui ont suivi la Première Guerre mondiale, la radio argentine, oserions-nous dire, n’assume pas pleinement sa condition nationale. Non pas qu’elle se laisse conduire par les vicissitudes de son époque. Au contraire, elle déborde de dynamisme, ce qui lui permet de soutenir la comparaison avec le Canada et l’Afrique du Sud: en 1935, l’Argentine possède 43 stations en opération contre 54 pour le Canada et 12 pour l’Afrique du Sud.[90] En apparence, la radio argentine suit les mêmes tendances et se développe au même rythme que celle de ces pays, même qu’elle exerce une certaine influence auprès des autres pays latino-américains en invitant, par exemple, ces derniers à discuter des problèmes radiophoniques communs (Conférence de la Paix, 1936). En profondeur, nous découvrons que la radio argentine se cherche encore, qu’elle ne s’appartient pas elle-même. C’est qu’elle n’est peut-être pas suffisamment imprégnée de cette exaltation qui lui insufflerait un sentiment national profond. L’instabilité politique et la fragilité économique de ce pays de même que l’ascension d’une classe moyenne passablement hétérogène au cours de cette période n’offrent guère d’opportunité à la solidarité sociale; tout au plus, pouvons-nous déceler à travers la radio une exaltation sommaire de la nation argentine. L’étape historique de la radiodiffusion argentine, d’affirmer Jorge Noguer, correspond au premier et second gouvernements de Perón. Soit: mais avant d’en arriver à cette étape, nous devons considérer le développement de cette technologie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.[91]

 

[1] Headrick, D.R. (1988). The tentacles of progress: technology of transfer in the age of imperialism, 1850-1914. New York: Oxford Univ. Press. pp. 106-07. L’Afrique du Sud va posséder jusqu’en 1927 deux câbles sous-marins: celui de Durban (1879) et celui du Cap via Mossamedes (1885). Un troisième câble via St. Helena et Ascension (1899) cessera ses opérations au cours de la première décennie du 20e siècle. À ce propos, voir l’article suivant: Theobald, S., Wells, J.G. (1953). South Africa’s submarine cable communications. The transactions of the South African Institute of electrical engineers. December. pp. 391-93.

[2] Headrick, op. cit., p. 106. Voir également: South Africa, (1988-89). South Africa 1988-89,  Official yearbook of the Republic of the South Africa. Pretoria: Dept. of Foreign Affairs, 14th. edition. p.27.

[3] Rosenthal, E. (ed.), (1965). Encyclopedia of South Africa. New York: Frederick Warne & Co. p. 609.

[4] Orlik, P. B. (1974). Southern Africa. In: Sydney W. Head (ed.): Broadcasting in Africa, pp. 140-155. Philadelphia: Temple Univ. Press, p. 140.

[5] Fürst, A. (1922). Im Bankreis von Nauen: die Eroberung der Erde durch die drahtlose Telegraphie. Stuttgart, Berlin: Deutsche Verlags-Abstalt. Lertes, P. (1922). Die drahtlose Telegraphie und Telephonie. Dresden, Leipzig: Verlag von Theodor Steinkopff. Lesage, C. (1915). Les câbles sous-marins allemands. Paris: Plon. Canuel, A. (1991). Le câble sous-marin et  la TSF en Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Annales canadiennes  dhistoire, XXVI, décembre 1991, pp. 415-428.

[6] Boyce, C.F. (1969). Telecommunications in South Africa, 1909-1969. The transactions of the S.A. Institute of electrical engineers. April. (pp.77-79), (pp.87-88). L’auteur précise que la station Port Nolloth sera démontée immédiatement après la guerre, tandis que celle de Jacobs sera cédée, en 1922, au ministère des Postes. De toute évidence, ces stations ont servi à des fins stratégiques contre l’Allemagne et sitôt la guerre terminée, elles n’avaient plus leur raison d’être.

[7] Orlik, op. cit., p. 141.

[8] À titre d’exemple, mentionnons le projet Marconi mieux connu sous le nom Imperial Wireless Chain qui devait comprendre six liaisons principales dont deux concernant l’Afrique du Sud, à savoir: Liaison 2: Angleterre à Égypte, ensuite Afrique de l’Est et Afrique du Sud; Liaison 3: Angleterre à Afrique de l’Ouest, ensuite Afrique du Sud; communication de l’Afrique de l’Ouest à Buenos Aires. In: Sturmey, S.G. (1958). The economic development of radio. London: Gerald Duckworth & Co. p. 105.

[9] Union Office of Census and Statistics. (1924). Official Yearbook. Pretoria: Government Printing Office. p. 733. L’une des premières initiatives de ce genre au Cap revient certainement à Sir David Pieter de Villiers Graaff, ancien ministre des Postes du gouvernement sud-africain. Impressionné par le développement de la radio lors de son séjour aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Sir David offre au Conseil de ville du Cap, la somme rondelette de 6 000 livres-sterling afin de construire un émetteur et de pourvoir à l’équipement d’un studio. Le Conseil décline l’offre, mais revient finalement sur sa décision lorsque la Cape Peninsula Publicity Broadcasting Association, également propriétaire d’un orchestre symphonique, donne son appui au projet dans le but d’élargir son auditoire. Au contraire du Cap, l’administration municipale de Durban accepte de gérer cette nouvelle entreprise dont les studios seront situés à l’hôtel de ville même.

[10] Gideon Roos, directeur général de la South African Broadcasting Corporation (SABC), créée en 1936, souligne à ce propos que des auditeurs enthousiastes ont fait état d’une bonne réception à plus de 450 kilomètres de distance, ce qui paraît quelque peu exagéré. En effet, certains ingénieurs se seraient aperçus que plusieurs auditeurs, pris d’un élan d’enthousiasme, avaient déformé la réalité. In: Broadcasting in South Africa. Finance and Trade Review. July 1, 1954., p. 38.

[11] South African Institute of electrical engineers. December. pp. 391-93.

[12] Patrick, P.E. (1962). Broadcasting in the Republic of South Africa. European Broadcasting Review, 73-B, May, p. 13.

[13] New York Times, 26 septembre 1926, VIII, 21: 7. « African must pay licence taxes ». Selon le directeur de la station de Johannesburg, il y aurait, sur un total de 9 000 détenteurs d’appareils enregistrés dans le périmètre de cette ville, plus de la moitié des détenteurs qui ne seraient pas donnés la peine de se procurer une licence d’écoute. In: Patrick, op. cit. p.13.

[14] La nouvelle loi stipule que toute négligence ou refus de paiement entraîne automatiquement la confiscation de l’appareil et une amende ne pouvant excéder 5 livres-sterlings. In: Times (Londres), 12 avril 1926,  p. 8, « Broadcasting in South Africa ».

[15] Times (Londres), 24 janvier 1927, p. 11 « Broadcasting in South Africa. Retention of Johannesburg station urged ».

[16] Times (Londres), 28 janvier 1927, p. 13 « Future of South African Broadcasting ».

[17] Roos, G. op. cit. p. 39.

[18] South Africa. House of Assembly. Debates. May 4, 1936. pp. 2954, 2970.

[19] Times (Londres), 26 mai 1927, p. 15, « Mr. Baldwin’s broadcast speech ».

[20] Patrick, op. cit. pp. 14-15.

[21] En plus du Cap et de Durban qui possèdent toutes deux un émetteur de 10 kilowatts, Grahamstown et Pietermaritzburg verront leur puissance passer à 10 kilowatts, suite aux profits réalisés au début des années ’30.

[22] Patrick, op. cit. pp. 14-15.

[23] Times (Londres), 22 mars 1935, p. 9, « Public Corporation advised ».

[24] Rosenthal, E. (1974). You have been listening: The early history of radio in South Africa. Cape Town, Johannesburg, London: Purnell, p. 152.

[25] Times (Londres), 22 mars 1935, p. 16,  « Broadcasting in South Africa ».

[26] Journal of Parliaments of the Empire, (1935)., Vol. 16, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, p. 720.

[27] Journal of Parliaments of the Empire, (1936)., Vol. 17, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, pp. 863-4.

[28] Journal of Parliaments of the Empire, (1935)., Vol. 16, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, p. 720.

[29] Patrick, op. cit. p. 15.

[30] Journal of Parliaments of the Empire, (1936)., Vol. 17, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, pp. 865.

[31] Frederick N. Gisborne, ingénieur anglais, est celui à qui l’on attribue la réalisation du premier câble sous-marin en Amérique du Nord entre l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick. En raison de sa position géographique, le Canada devient un territoire convoité autant par les promoteurs américains que britanniques dans la course au câble sous-marin. Si nous regardons sur une carte du monde, « nous observons que l’île de Terre-Neuve offre une position géographique déterminante. Elle représente pour l’Amérique ce que l’Irlande représente pour l’Europe. S’avançant dans l’Atlantique, elle se veut le guide de ce continent, ou plutôt la tour à partir de laquelle le Nouveau Monde peut correspondre avec l’Ancien ». In: Field, H.M. (1867). History of the Atlantic telegraph. New York: Charles Scribener & Co., page 3. Voir également: Dibner, B. (1964). The Atlantic cable. Toronto, London: Blaisdell Publish Co. pp. 6-28,  « Organization begins ».

[32] Selon un rapport annuel de télégraphie, « six compagnies de câble ont un port d’attache au Canada dont cinq sur la côte atlantique et une sur la côte pacifique. Elles sont toutes contrôlées par des intérêts étrangers et plusieurs d’entre elles se sont installées à Canso, Nouvelle-Écosse, pour des considérations purement géographiques ». In: Yearbook of wireless telegraphy and telephony, (1915). Montreal: John Lovell & Sons Ltd., p. 148.

[33] Il ne fait aucun doute que cette technologie a contribué à donner une certaine unité à l’Empire britannique et que les monopoles des câbles ont, bien souvent, anticipé ou favorisé les besoins impériaux. Au début de 20e siècle, le réseau britannique de câbles sous-marins est partagé en deux lignes: stratégique et non-stratégique. Peu avant la Première Guerre mondiale, un rapport d’étude indique qu’il faudrait couper 15 câbles avant d’isoler le Canada de l’Angleterre.

[34] Headrick, D.R. (1981). The tools of Empire. New York: Oxford Univ. Press, p. 158.

[35] Coates, V. J.,  Finn, B. (1979). A retrospective assessment: Submarine telegraphy. San Francisco: San Francisco Press, p. 4.

[36] Poldhu est choisi comme site de transmission en raison des avantages qu’il présente, à savoir: celui de réduire toute possibilité d’interférence et d’éviter tout obstacle, naturel ou autre, entre la station et l’océan. À l’origine, Marconi avait décidé d’établir la station réceptrice à South Wellfleet, Cape Cod, Mass. De graves dommages causés par de violentes tempêtes l’obligent à modifier ses projets, ce qui le conduira à choisir Glace Bay, point du continent nord-américain le plus rapproché de l’Angleterre.

[37] Moyal, A. (1985). Clear across Australia. Melbourne: Thomas Nelson, p. 92.

[38] Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: Technology and American Radio: 900-1932. Princeton, N.J.: Princeton Univ. Press, p. 256.

[39] Plusieurs les nombreux ouvrages qui relatent la création de la RCA nous en retenons trois: Aitken,  The continuous wave, op. cit.; Sarnoff, D. et alii. (1928). The radio industry: The story of its development. New York, Chicago: A. V. Shaw Co.; Tarbell, I.M. (1932). Owen D. Young. A new type of industrial leader. New York: MacMillan.

[40] Allard, T.J. (1976). L’histoire de l’ARC, 1926-1976: radio et télédiffusion privée au Canada. Publié par l’Association canadienne des radiodiffuseurs à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Ottawa: ARC. p.1. Bien que cette définition réponde techniquement à l’emploi du terme radiodiffusion, elle ne définit pas le message lui-même. De ce point de vue, nous devons être circonspect, puisque des stations comme KDKA (Pittsburgh) ont opéré de façon expérimentale en 1916. La démarcation première que nous retenons est sans doute celle qui fait foi d’une programmation régulière avec musique, commentaires et nouvelles (météorologiques ou autres). Cela nous permet d’obtenir une approximation plus juste de ce mode de communication par rapport à aujourd’hui. La station XWA (CFCF) [décembre 1919] semble avoir répondu la première à ces conditions bien avant celle de Pittsburgh (KDKA), de l’université du Wisconsin (WHA), opérée par le département de physique ou de celle dirigée par William E. Scripts du Detroit News (WWJ) [31 août 1920].

[41] Cette affirmation ne fait pas l’unanimité. Tous les ouvrages d’auteurs américains que nous avons consultés mentionnent, à l’exception d’un seul, que la station KDKA de Pittsburgh demeure incontestablement la première station radiophonique (à caractère commercial) au monde. Bien qu’une telle prétention n’influence guère notre propos, elle ne peut toutefois manquer de soulever un trait caractéristique d’un État-nation revendiquant pour lui-même la quasi-totalité des grandes découvertes de la science et de la technique, et la timidité avec laquelle une nation-État comme le Canada apporte vraisemblablement sa seule et unique contribution au développement de la radio.

[42] Pour un compte rendu sommaire de cette soirée, voir les articles suivants: Montreal Daily Star, 21 mai 1920, pp. 3-4, “Montreal sings to Ottawa by telephone without wire »; Montreal Daily Star, 20 mai 1920, p. 3, « Will demonstrate wireless phone ».

[43] Machny, W. (1969). The Golden anniversary of broadcasting: 1969. Association canadienne des radiodiffuseurs. Ottawa: document amendé et réédité sous le titre de CFCF, Canada’s first station. Archives CFCF, Montréal, p. 3. Même si le texte de Machny recèle un côté partisan et enflammé à certains moments, nous pouvons tout de même deviner un certain engouement pour la radio à cette époque. Par exemple, une chronique quotidienne intitulée « Les merveilles de la radio » publiée dans le journal La Presse à compter du 6 mai 1922 et reprise sous le titre « La radio de La Presse » (8 mai 1922), montre, en effet, un intérêt manifeste pour ce nouveau médium.

[44] Weir, A.E. (1965). The struggle for national broadcasting in Canada. Montréal, Toronto: Canadian Publishers, p. 2.

[45]  CNR Magazine (1925). January. « New studio opened at CNRT ».

[46] En 1919, le gouvernement canadien n’a d’autre choix que de nationaliser les compagnies ferroviaires, la plupart acculées à la faillite. Le défi de Sir Henry Thornton est de taille: il doit, dans un premier temps, unifier et réorganiser dans ses moindres détails la structure des réseaux existants, et dans un second temps, rentabiliser cette nouvelle compagnie de la Couronne.

[47] Collins, R. (1977). A voice from afar: The history of telecommunications in Canada. New York: McGraw Hill Ryerson, p. 216. Collins relève également la présence d’autres stations fantômes qui viendront s’ajouter aux premières. Il s’agit des stations situées dans les villes suivantes: Québec, Halifax, London, Yorkton, Red Deer et la station CNRV de Vancouver. Notons au passage qu’une station fantôme ne possède pas d’appareils en propre, mais qu’elle émet un signal distinctif et détient une licence l’autorisant à se servir des appareils d’une autre station.

[48] D’Arcy, M. (1935). The tragedy of Sir Henry Thornton. Toronto: McMillan, p. 116.

[49] Prang, M. (1965). The origins of public broadcasting in Canada. Canadian Historical Review, I, 31, p. 3.

[50] La station américaine WWJ est située à Détroit, Michigan. Son rôle premier est d’assurer une liaison dans le Sud des Grands Lacs pour les villes qui se trouvent dans cette péninsule de l’Ontario (v.g. Windsor), villes qui ordinairement ne peuvent capter les émissions en provenance des stations canadiennes.

[51] Circuit Fermé (1969). 14 mars. Publication du CN, Montréal.

[52] Canada. Ministère de la Marine. (1929). Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion, 1929. Ottawa: F.A. Acland, p. 5 (ci-après mentionné Rapport Aird).

[53] Charbonneau, A. (1964). La radiodiffusion au Canada depuis ses origines jusqu’à nos jours. Institut canadien d’éducation aux adultes. Cahier d’information et de documentation # 16-17. Montréal: Institut d’éducation aux adultes, p. 12.

[54] Canada. House of Commons. Debates. Vol. I, 16 février 1932, p. 236.

[55] Canada. House of Commons. Debates. Vol. III, 18 mai 1932, p. 3035; 9 mai 1932, p. 2709.

[56] Canada. (1934). Special Committee on the operations of the Commission under the Canadian radio broadcasting Act, 1932. Minutes of proceedings and evidences. Ottawa: J.O. Patenaude,  pp. 494, 510.

[57] Ellis, D. (1979). Evolution of the Canadian broadcasting system: Objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Minister of Supply and Services, pp. 10-11.

[58] Canada. House of Commons. Debates. 11 mai 1933, p. 4868.

[59] Canada. House of Commons. (1932). Special committee on radio broadcasting. Voir les déclarations suivantes: Augustin Frigon (pp. 64 et suiv.); Rapport Aird, op. cit., p. 497.

[60] Frigon, A. (1929). The organization of radio broadcasting in Canada. Revue trimestrielle canadienne, 60, Septembre, pp. 395-411; Special Committee on…(1932), p. 560 et suiv. Sur l’aspect économique de la radio: Jome, H.L. (1925). Economics on radio industry. Chicago, New York: A.W. Shaw, p. 296. Note: les chiffres dévoilés par Hiram L. Jome ne reflètent qu’une partie du nombre d’appareils radios recensés dans les vingt pays concernés. Les données ne tiennent donc pas compte du nombre d’appareils radios fabriqués par les pays eux-mêmes ou encore d’importations autres que américaines.

[61] Toogood, A.F. (1969). Broadcasting in Canada: Aspects of regulation and control (1923-1969). Ottawa: Association of Broadcasters. Voir spécialement le chapitre 1  » A background: The land and its people », pp.3-10. Special Committee on… (1932), p. 491. Le document présenté devant la Commission est une lettre écrite par Lee DeForest, considéré comme le père de la radio aux États-Unis. En plus d’avoir inventé la triode, DeForest a manifesté, tout au long de sa vie, un intérêt marqué pour la radio, ce qui lui a valu plus d’une controverse.

[62] Canada. Royal Commission on Arts, Letters, and Sciences, 1949-1951. Ottawa, p.27 (article 15).

[63] Bose, W.B.L. (1966). Historia de la comunicaciones. Historia Argentina Económica, 1866-1930. Academia Nacional de la Historia, p. 586.

[64] Ce projet se réfère à la Loi # 191 (22 septembre 1866) où il est stipulé que le Président de la République est autorisé à signer un contrat pour relier Buenos Aires au Chili.

[65] Wright, J.S., Nekhom, L.M. (1978). Historical dictionary of Argentina. Metuchen, N.J: The Scarecrow Press Inc., p 120.

[66] Cette compagnie fut d’ailleurs la première à construire une ligne télégraphique traversant deux pays, alors qu’auparavant toute construction s’arrêtait aux limites de chaque pays. La Compagnia del Telegrafo Transandino réalise, en 1871, la première communication internationale entre Villanueva (Córdoba) et Valparaíso (Chili). Voir également: Margerie, M. de (1909). Le réseau anglais de câbles sous-marins. Paris: A. Pedone, pp. 23-24.

[67] Republica Argentina. Diario de sesiones de la cámara de diputados. 26 septembre 1873, pp. 1242-45; 25 juillet 1874, pp. 639 et suiv.; 30 septembre 1875, (Ley # 750.5). Les 163 articles qui définissent cette loi apparaissent dans l’ouvrage suivant: Republica Argentina. Reorganización de los servicios de radiodifusión. Informe presentado el 1 de abril de 1939 por la Comisión designada por el Poder Ejecutivo de la Nación. Buenos Aires: Tall. Graf. de Correos y Telégrafos, pp. 101-115.

[68] Olivera, E. (1909). La reorganización del correo argentino. Buenos Aires, s.d. Né à Buenos Aires, Eduardo Olivera (1827-1910) fait ses études à Grignon en France, où il se spécialise dans le domaine de l’agriculture. Dès son retour au pays, il se consacre à la mise sur pied de banques agricoles destinées à aider financièrement les agriculteurs et fonde une école d’agriculture qui deviendra un modèle d’institution. En 1866, il fonde la Sociedad Rural, qui s’inspire largement des idées de Bernardino Rivadavia, premier Président national, 1826-27. Comme directeur des Postes et Télégraphes, en 1874, Olivera participe activement à l’amélioration des conditions de travail des employés de ce secteur et demeure une des figures les plus populaires de cette époque.

[69] Cité par: Berthold, V.M. (1921). History of the telephone and the telegraph in the Argentine Republic, 1857-1921. New York., p. 5.

[70] Bahia, M.B. (1891). Los telégrafos de la República Argentina. Estudio técnico presentado al director general, por Manuel B. Bahia, inspector general de los telégrafos de la nación. Buenos Aires: Imp. « La Universidad » de J.N. Klingelfuss y ca., pp. 4, 9 et suiv.

[71] Berthold, op. cit., pp.12 et suiv.

[72] Bose, op. cit., p. 617.

[73] Ibid, p. 619. Située à Buenos Aires, la Compania Marconi de Telegrafia détient les droits de Marconi dans ce pays pour l’exploitation de réseaux de T.S.F. Cette compagnie a vu le jour, le 4 août 1906. Voir: Yearbook of wireless telegraphy…(1915), pp.741-42.

[74] Noguer, J. (1985). Radiodifusión en la Argentina. Argentin: Éditorial Bien Commun, p. 54. L’auteur précise que d’autres émissions sont réalisées à partir du théâtre Colon, de la confiserie de Paris et du cabaret Abdullah, et ce dès 1921. Il faut cependant préciser qu’en dépit de cet effort louable, les stations radiophoniques privées ne se soucieront guère de cette préoccupation ‘classique’. De son côté, le gouvernement manifeste un plus grand intérêt en matière d’émissions culturelles et éducatives, mais celles-ci s’inscrivent dans une politique globale de développement que nous analyserons plus en profondeur au chapitre suivant.

[75] C’est la cas notamment de LOS Radio Argentina et LOZ Radio Sudamérica qui se voient obligées de suspendre leurs émissions. Initialement, la station LOZ Sudamerica fut créée dans le but d’accroître les ventes de récepteurs domestiques et autre matériel radioélectrique, sans toutefois consentir à diffuser de la publicité.

[76] Cette association subventionne, entre autres, les stations LOZ Radio Sudamerica et LOR Radio Argentina. Un an plus tard, cet organisme sera dissout, faute de fonds.

[77] Cet article de loi a soulevé un tollé général, en particulier chez les journalistes, le jour où le gouvernement a appliqué la sanction prévue obligeant ainsi la fermeture de certaines stations privées. L’opinion publique voyait dans cette pratique un abus de pouvoir. Le décret de 1924 apporte également des mesures correctives qui prévoient que: 1) toutes les stations appartiendront désormais à la classe A ou à la classe B selon que leur puissance est supérieure ou inférieure à 500 watts et que leur longueur d’onde se situe respectivement entre 275 et 250 mètres (Classe A) ou entre 425 et 325 mètres (Classe B)  [article 2]; 2) tous les amateurs devront passer un examen du gouvernement avant d’obtenir une licence de transmission [article 3]. Voir: Argentina Republica. Reorganización de los servicios…, pp. 119-21; Lastra, A.P. (1970). Regimen légal de radio y television. Buenos Aires: Abeledo-Perrot, pp. 15-17; New York Times, 30 novembre 1924, IX, 16:6, « Argentina decrees radio regulation »; Bulletin of Pan American Union, Vol. 63, Août 1929, pp. 813-14.

[78] Le 9 septembre 1925, le gouvernement argentin décrète que la gamme de fréquences pour toutes les stations doit être comprise entre 200 et 425 mètres (499 et 705.5 kilocycles), assignant ainsi à chaque station une longueur d’onde spécifique. Voir: Republica Argentina. Boletín Mensual de Correos y Telégrafos. Vol. II, 1925, p. 281; Bose, op. cit., p. 635. Le décret du 21 novembre 1928 rend définitif le rôle du ministère de l’Intérieur qui, par l’intermédiaire de la direction des Postes et Télégraphes, doit veiller à la totalité des services de radio dans ce pays. Voir: Bose, op. cit., p. 638; Republica Argentina. Boletín Diario de Correos y Telégrafos,  Vol. II, 1929; Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, pp. 122-23.

[79] Noguer, op. cit., p. 56; Lastra, op. cit., mentionne comme date le 6 octobre 1922; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión Argentina (II). Los medio en la neocolonización. Buenos Aires: Editorial Rescate, p. 238.

[80] The review of the River Plate, (1929). The new decree on broadcasting, 26 avril. pp. 15-21. La date limite sera finalement reportée au 30 avril 1930 afin de permettre à la plupart des stations existantes de compléter l’installation de leurs nouveaux studios et appareils de transmission. Ce décret comporte, entre autres, cinq articles relatifs à la radio commerciale, à savoir:

Article 1: réaffirmation du droit de l’État quant à la distribution des fréquences;

Article 22: restriction de toute nouvelle station radiophonique dans la capitale fédérale;

Article 24: interférence des stations et attribution des fréquences;

Article 28: contenu artistique et culturel des émissions, normes de la publicité;

Article 3: information préalable des émissions (titre seulement) auprès de l’État.

Voir: Republica Argentina. (1929). Boletín Diario de Correos y Telégrafos, Vol. II. pp. 82 et suiv.; Lastra, op. cit. pp. 20-22; Republica Argentina. Reorganización de los…, pp. 123-26.

[81] Selon des statistiques fournies en 1935, le nombre d’habitants à Buenos Aires s’élève à 2 300 000. Rosario vient en seconde place (300 000 habitants) et Cordoba en troisième (300 000 habitants). Les autres villes d’importance comptent moins de 200 000 habitants. Quant au nombre d’appareils radios recensés, Buenos Aires vient en tête avec 200 000 récepteurs, suivie de Rosario (70 000) et de Cordoba (38 000). Ce nombre record qu’affiche Buenos Aires représente plus de 25% de tous les appareils recensés dans 34 villes du pays. Voir: McCarthy, F.C. (1935). Broadcasting in Argentina. Comments on Argentine Trade, (pp.17-21), Vol. XV, No. 4, et spécialement pp.20-21; Republica Argentina. Reorganización de los…, p. 449.

[82] Bluman, N.T. (1929). A commentary on the decree, The Review of the River Plate. 26 avril, p. 21. Les effets de la publicité sur la qualité des émissions seront de nouveau dénoncés, dix ans plus tard, lorsque la Commission d’enquête convoquée par le Président Ortiz soutiendra que: « les stations étaient uniquement préoccupées à faire de l’argent et n’ont accordé que peu ou pas de considération aux émissions ayant une valeur éducative ». Republica Argentina. Ministerio del Interior. Dirección general de Correos y Telégrafos. Reorganización de los servicios…, pp. 465 et suiv. New York Times, 12 novembre 1939,  p. 43 « Argentine radio report ».

[83] Landes, D.S. (1975). L’Europe technicienne. Paris: Gallimard, p. 584.

[84] Victor H. Sutro souligne que le mythe de la musique de danse, en particulier le tango, associé à l’Argentine n’est qu’un leurre. Il cite à l’appui des statistiques publiées en 1933 par le ministère des Postes et Télégraphes selon lesquelles: sur 10 stations situées à Buenos Aires, le temps d’antenne consacré à la musique est de 60%; de ce 60%, la moitié est consacrée à la musique de danse et environ 1/5 à d’autres formes de musique légère; 17% du temps d’antenne est alloué à la musique classique, 9% aux émissions théâtrales, 2% aux émissions culturelles, 4.5% aux nouvelles, 1.5% aux sports et 10% à la publicité. In: Sutro, V.H. (1934). Radio in Latin America (Part II), The Pan American Union. Novembre, p. 727.

[85] Cité par: Jones, M.T. (1930). Active demand for radio apparatus in Argentina. Commerce Reports.13 octobre, p. 118.

[86] Brighton, H.W. (1933). Radio in Argentina. Commercial Intelligence Journal, # 1528, 13 mai, p. 750. Ce geste des grandes compagnies n’a rien d’étonnant, puisqu’en 1926 celles-ci ont formé un consortium appelé A.E.F.G. Consortium afin d’unir leurs efforts en Amérique latine. Voir: Broadcasting progress in Latin America. Bulletin of Pan American Union, Juillet 1926, p. 672.

[87] New York Times, 13 novembre 1939. 7:4 « Radio control set as aim of Uruguay ». Pour une complète description du mandat de cette Commission, voir l’ouvrage suivant: Republica Argentina. Reorganización de los…, pp. 3-49.

[88] Hodge, J.E. (1984). The role of the telegraph in the contribution and the expansion of the Argentine Republic. Americas. Vol. 41., (1), pp. 59-80, citation pp. 59-60. Mario Tesler, chef du Centre de documentation et de publication au Musée des Télécommunications en Argentine, précise que toute étude sur l’histoire des télécommunications de ce pays doit être considérée en fonction de l’économie et des politiques nationales. In: Tesler, M. (1985). Escollos en el estudio de la historia de la comunicaciones en la República Argentina. Quipu. Janvier-Avril. pp. 23-25, citation p. 24.

[89]  Encyclopédie Universalis, sous “Argentine”, p. 57.

[90] En 1936, la SABC dispose de 12 émetteurs totalisant 52 kilowatts. In: Our first half Century, (1960). Johannesburg: Gama Publications Ltd., p. 197. Au cours de cette même année, le ministre des Postes affirme que la nouvelle Société détient 6 stations de classe A situées respectivement à Johannesburg, au Cap, Durban, Bloemfontein, Grahamstown et Pietermaritzburg. Il mentionne également que le Bill présenté à la Chambre prévoit la création de stations de Classe B, autorisées à diffuser de la publicité. In: South Africa. House of Assembly, Debates. 29 avril 1936, p. 2720.

[91] Noguer, op. cit., p. 57.

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Chapitre 1 : Nationalisme en Afrique du Sud, au Canada et en Argentine

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

I-  AFRIQUE DU SUD

L’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud débute véritablement au lendemain de la guerre des Boers. Les effets de la Seconde Révolution industrielle se font principalement sentir avec la découverte des diamants dans le Kimberley et le Witwatersrand. Cette ascension industrielle va transformer progressivement le caractère rural de la population locale composée majoritairement d’Afrikaners et favoriser, au fil des ans, un exode vers les centres urbains.[1] Grâce à l’appui financier de la Grande-Bretagne, l’économie de l’Afrique du Sud progresse rapidement mais demeure néanmoins précaire. L’exploitation minière, quand elle n’épuise pas graduellement les réserves disponibles, dépend des fluctuations du marché extérieur. Du point de vue politique, les quatre colonies (cap de Bonne-Espérance, Natal, Transvaal, État libre d’Orange) s’efforcent durant la première décennie du siècle de dégager une solution constitutionnelle. Un cabinet de dix membres- dont sept Afrikaners- est constitué et représente officiellement, le 31 mai 1910, le Parlement de ce nouvel État unitaire. L’Union sud-africaine ainsi créée est une monarchie parlementaire dont les quatre colonies, devenues provinces, jouissent d’une large autonomie administrative.[2] Cette volonté de réconciliation entre communauté anglaise et communauté afrikaner n’a pas la même résonance du côté des vainqueurs que de celui des vaincus. Le ressentiment contre la politique coloniale britannique persiste, et ce n’est qu’à partir de 1948- année de la victoire électorale du Parti national- que les Afrikaners réussiront à faire triompher leur propre nationalisme et à s’assurer l’exclusivité du pouvoir politique.

L’évolution de l’Union sud-africaine de 1910 à 1948 est marquée par l’accession au pouvoir de trois Premiers ministres: Louis Botha, nommé par le gouverneur général Herbert Gladstone, détiendra le pouvoir jusqu’à sa mort en 1919. De 1919 à 1924, Jan Christiaan Smuts assure le leadership du pays; James Barry Munnik Hertzog, partisan de la neutralité en politique étrangère et ardent nationaliste, sera au pouvoir jusqu’en 1938; enfin, Smuts reprend le pouvoir de 1939 à 1948. Durant cette période, l’Union sud-africaine fonctionne sur le modèle britannique avec une tendance assez nette au bipartisme. D’un côté, le South African Party dirigé par Botha forme le parti au pouvoir. De l’autre, le Unionist Party, purement anglais, se présente comme l’opposition officielle. Entre les deux, le English-speaking Labour Party qui recueille quelques sièges en dénonçant l’exploitation des compagnies minières à l’égard des travailleurs blancs, la plupart des Boers.[3] Cette formation tripartite au sein du Parlement sera modifiée dès 1913 avec la formation du parti national (National Party) sous Hertzog.[4] Sa rupture avec Botha lui vaudra l’appui de la majeure partie de la communauté afrikaner qui soutiendra massivement la tendance nationaliste, y compris celle du Parti nationaliste purifié formé par le docteur Malan en 1930 et redevenu Parti national en 1948.

Le premier cabinet de l’Union sud-africaine en 1910 dirigé par Louis Botha. Debout de gauche à droite : J.B.M. Hertzog, Henry Burton, F.R. Moor, C. O’Grady Gubbins, Jan Smuts, H.C. Hull, F.S. Malan, David Graaff. Assis de gauche à droite : J.W. Sauer, Louis Botha, Abraham Fischer. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Le Gouvernement Smuts en 1923 : Assis au 1er rang : Thomas Watt, F.S. Malan, Jan Smuts, Thomas Smartt, Henry Burton. Debout au 2d rang : N.J. de Wet, Deneys Reitz (en), Patrick Duncan, J.W. Jagger et Hendrik Mentz. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Le gouvernement Hertzog en 1929 : Au premier rang (assis) : Frederic Creswell, D.F. Malan, J.B.M. Hertzog, Nicolaas Havenga et P.G.W. Grobler Au second rand (debout) : Oswald Pirow, Jan Kemp, A. Fourie, E.G. Jansen, H.W. Sampson et C.W. Malan. Source : Union d’Afrique du Sud, Wikipédia.

Scission et fusion ethnique: Britons et Boers

Nous avons fait le Canada, il nous reste à faire les Canadiens avait observé le Premier ministre MacDonald lorsque la Confédération de 1867 était entrée en vigueur. Si Botha connaissait cette remarque, il dut y penser en assumant, quarante-trois ans plus tard, la responsabilité de l’Union sud-africaine.[5]

Le défi auquel devait faire face Botha lors de son accession au pouvoir en 1910 était de taille: gouverner entre deux tendances extrêmes dont l’une se réclamait de la suprématie britannique et l’autre d’un retour à l’indépendance républicaine. De tendance modérée, le parti de Botha cherchait des appuis auprès de ceux qui, dans les deux groupes linguistiques, partageaient le principe de l’unité sud-africaine. L’attitude centriste de Botha ne pouvait harmoniser, dans leur totalité, toutes les valeurs autour desquelles une société se définit et à partir desquelles elle se reconnaît et se distingue des autres sociétés. Dans un discours prononcé à De Wit, en 1912, Hertzog, véritable apôtre du nationalisme intégral, jette les bases d’une politique nouvelle en énonçant deux principes majeurs: le premier est contenu dans sa phrase célèbre « l’Afrique du Sud, d’abord; l’Afrique du Sud, seule »; le second fait référence à la politique des deux courants définie par l’emploi de l’anglais et de l’afrikaan comme langues officielles.[6] Cette situation politique n’est pas sans nous rappeler celle du Québec vis-à-vis du Canada. Dans son ouvrage sur l’Afrique du Sud, Howard Brotz trace un parallèle:

Le nationalisme afrikaner, le pendant sud-africain du ‘séparatisme’ au Québec, apparaît politiquement comme une affirmation extrême d’intérêts ethniques. Il prend la forme d’une rupture avec le Premier ministre [fédéral] au pouvoir et son parti en s’appuyant sur le fait que les Afrikaners ont été injuriés, négligés ou répudiés.[7]

En janvier 1914, Hertzog fonde le Parti national. De profonds désaccords sont à l’origine de cette scission entre lui et Botha. Hantée par la crainte de perdre sa personnalité nationale, et surtout décidée à préserver son autonomie, la communauté Boer se trouve, encore une fois, plongée dans ce conflit profond qui est à l’origine de presque toutes les scissions des partis. Hertzog demande que l’enseignement dans les écoles se fasse dans les deux langues  (anglais et afrikaaner) et remet en question la loyauté et les intérêts collectifs basés sur la dichotomie national versus impérial. Là où les intérêts nationaux sont en opposition avec ceux du pays, Hertzog choisit l’Afrique du Sud et combat l’Empire. Ces dissentiments vont s’accentuer au tout début de la Première Guerre mondiale lorsque le pays est appelé, en septembre 1914, à collaborer avec l’Angleterre: la décision de Botha d’occuper le Sud-Ouest africain allemand déclenche une rébellion ouverte de généraux boers.[8] En restant à l’écart de cette rébellion et en désavouant l’action du gouvernement sud-africain dans le conflit européen, Hertzog cristallise en quelque sorte les appuis dont il aura besoin pour accéder au pouvoir, une décennie plus tard. La période de gestation 1902-1914, porteuse de l’idéologie nationaliste, ne saurait être marquée uniquement par la formation de l’Union sud-africaine et par la rupture politique de Hertzog. Au-delà des actions politiques qui la caractérisent, elle démontre que l’unification de 1910 n’est, en réalité, qu’une simple création artificielle et que le développement de l’Union sud-africaine ne peut être basé exclusivement sur des intentions politiques, puisqu’il se trouve conditionné par l’héritage du passé.[9]

Les années qui suivent immédiatement la Première Guerre mondiale vont précipiter l’ascension au pouvoir de Hertzog. En 1920, l’Afrique du Sud subit les effets de la première grande crise économique dont le monde occidental est victime. Le général Smuts qui succède durant cette même année à Botha hérite d’une situation économique, politique et sociale difficile. La popularité du Parti national et du Parti travailliste (Labour Party) devient menaçante pour Smuts qui propose à Hertzog une alliance des partis qu’ils représentent. Hertzog exige, comme condition sine qua non, une séparation radicale avec l’Empire britannique, ce à quoi Smuts ne peut acquiescer. L’année 1921 portera à nouveau Smuts au pouvoir avec, cette fois, une forte majorité due à la coalition des Partis unioniste et sud-africain. Mais un problème aigu l’attend: les entreprises aurifères annoncent, en décembre 1921, que les emplois semi-qualifiés ne seront plus réservés qu’aux Blancs. En d’autres termes, les compagnies reconnaissent dorénavant la compétence des Noirs pour ce type de fonctions, ce qui leur permet de réduire considérablement les salaires- le paiement d’une journée de travail d’un Blanc équivaut au salaire d’une semaine d’un Noir. Les ouvriers du Witwatersrand (environ 20 000 à l’époque) réagissent avec violence. La grève prend des allures d’une véritable insurrection: incendies, pillages, meurtres d’Africains obligent Smuts à réprimer durement la grève des mineurs blancs. Dans un débat passionné au Parlement, Hertzog déclare que « Smuts restera dans l’histoire comme l’homme dont les mains ont ruisselé du sang de ses compatriotes. »[10]

Cet embarras politique auquel s’ajoutent d’autres problèmes, comme celui de l’entrée de la Rhodésie du Sud dans l’Union, va provoquer la dissolution du Parlement et la tenue d’élections nouvelles. Le 19 juin 1924, le parti de Hertzog obtient la majorité avec 63 sièges contre 53 pour le Parti sud-africain, 18 pour le Parti travailliste et un seul pour les Indépendants. Le programme de Hertzog repose sur deux points essentiels: préserver la prééminence des Blancs et garantir l’indépendance de l’Union. Ces deux axes prioritaires, accompagnés d’une série d’autres mesures, visent à renforcer le sentiment nationaliste: en 1925, l’afrikaans devient langue officielle comme l’anglais. Durant cette même année, l’Afrique du Sud et le Canada, qui ne cessent de suivre une politique commune depuis la fin de la Première Guerre mondiale, refusent d’endosser les responsabilités du Traité de Locarno. Ils se prévalent ainsi du droit qui leur a été reconnu lors de la Conférence impériale de 1923 sur la ‘Négociation, signature et ratification des Traités’ [Résolution XI].[11] À la suite de la Conférence impériale de 1926, Hertzog soutient que le degré et la nature de son self-gouvernement sont égaux à ceux du self-gouvernement dont jouit l’Angleterre, sans aucune infériorité ni réserve. Il prétend que l’Afrique du Sud est aussi libre et aussi indépendante que l’Angleterre elle-même [débats à l’Assemblée nationale, 22 avril 1925]. Le 25 mai 1926, le docteur Daniel François Malan déclare devant les membres du Parlement que le temps est venu pour ce pays d’avoir son drapeau national. Cette annonce provoque l’indignation des tenants de l’Union Jack et déclenche une véritable polémique sur la conception et l’agencement des formes, des symboles et des couleurs de ce futur emblème national.[12] L’Acte de 1927 qui officialise le nouveau drapeau ne parvient pas toutefois à substituer définitivement l’Union Jack:

…le second étendard resterait celui de l’Empire /…/ il ne flotterait jamais qu’à côté de son successeur, et encore dans certaines circonstances et en des lieux strictement déterminés.[13]

Toutes ces manifestations ne font que renforcer les aspirations nationales de l’Union et accroître son désir d’être considérée sur le même pied d’égalité que les grandes puissances. Jusqu’à ce que le Statut de Westminster fasse de l’Afrique du Sud un pays pratiquement indépendant avec sa politique étrangère autonome, Smuts et Hertzog- tous les deux d’origine Boer- affirmeront et défendront, chacun à leur manière et selon des options politiques distinctes, la grandeur de l’Union. Le Parti sud-africain que dirige Smuts après la guerre ne pourra contenir longtemps la surenchère nationaliste dont Hertzog est l’instigateur. Dès janvier 1919, une résolution est votée au sein du Congrès national pour envoyer une délégation à Paris chargée de revendiquer l’indépendance de l’Union sud-africaine. Au moment même où Smuts participe à la conférence de la Paix, Hertzog se rend à Paris avec le docteur Malan et demande en vain au Président Wilson d’accorder l’indépendance des Boers au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

George V and his Prime Ministers at the 1926 Imperial Conference. The conference was the sixth Imperial Conference held amongst the Prime Ministers of the dominions of the British Empire. It was held in London from 19 October to 22 November 1926. It was notable as the conference that produced the Balfour Declaration, which established the principle that the dominions are all equal in status, and not subordinate to the United Kingdom. – George V (seated, centre) with Rt. Hon. Stanley Baldwin (seated left), Rt. Hon. W.L. Mackenzie King (seated, right). Standing Rt. Hon. Walter Stanley Monroe, Rt. Hon. Gordon Coates, Rt. Hon. Stanley Bruce, Rt. Hon. J. B. M. Hertzog and W.T. Cosgrave. Source : Imperial Conference, Wikipédia.

Cette affirmation nationaliste n’évolue pas en vase clos. Les Conférences impériales d’après-guerre ont été témoins d’un plus grand désir d’autonomie et d’égalité de la part des Dominions. La Grande-Bretagne, considérée comme la mère patrie, doit finalement admettre que ses enfants ont grandi et surtout atteint la maturité nécessaire à la gestion de leurs propres affaires. Le Statut de Westminster consacre dans les faits cette reconnaissance. À l’intérieur du pays toutefois, la population est moins soucieuse du prestige international que d’équilibre économique. La crise de 1929 qui déferle sur le monde occidental affecte sérieusement l’Afrique du Sud. En outre, lorsque la Grande-Bretagne est forcée, en septembre 1931, d’abandonner l’étalon-or, l’Afrique du Sud persiste à vouloir le maintenir, non sans cause: sur le plan économique, le pays est le plus grand producteur au monde de ce métal précieux; sur le plan politique, Hertzog croit trouver l’occasion d’affirmer l’indépendance de son pays en se désolidarisant de la politique monétaire britannique et de sauvegarder son prestige en claironnant que son gouvernement tiendrait ou tomberait avec l’étalon-or. Le 27 décembre 1932, le ministre des Finances, Nicolaas Christiaan Havenga, annonce que l’Union renonce à l’étalon-or. La démission de Hertzog ne viendra pas, ce qui lui vaudra une perte de crédit considérable pour gagner la prochaine élection.

La déclaration de Havenga, précipitée par la rentrée intempestive de Tielman Roos dans l’arène politique, apaise quelque peu l’atmosphère fébrile répandue au pays.[14] Les tensions politiques n’en demeurent pas moins. La provocation de Roos, qui exige la formation d’un gouvernement d’union dont il se voit déjà Premier ministre, a pour effet de rapprocher les partis de Smuts et de Hertzog lesquels fondent, non sans compromis, un gouvernement commun: le United South African Party.[15] Cette coalition ne donne pas satisfaction à toutes les zones de l’opinion, et en particulier aux nationalistes radicaux. Hertzog est en butte à l’hostilité croissante de certains hommes politiques dont le docteur Malan, ministre démissionnaire et fondateur du Parti nationaliste purifié. Nonobstant cela, le Parti Uni restera au pouvoir pendant 15 ans.

L’alliance Smuts-Hertzog redonne à l’Afrique du Sud une stabilité relative dont ce pays a grandement besoin. Elle fait renaître la confiance et donne l’impression, avec le retour de la prospérité, que les problèmes politiques vont s’estomper d’eux-mêmes. Les deux protagonistes, réunis une première fois sous Botha, puis divisés pendant plus de deux décennies se rangent de nouveau sous la même bannière politique. En se joignant aux modérés, Hertzog prend ses distances vis-à-vis des nationalistes radicaux qui supportent mal cette nouvelle concentration du pouvoir. Inévitablement, se produit une scission entre l’aile extrémiste nationaliste et le nouveau parti au pouvoir. Le docteur Malan, nouveau chef de file, n’a certes pas en nombre la force de ses opposants, mais possède une influence infiniment plus grande, puisqu’il dispose d’un facteur de dynamisme transformateur d’une société: le nationalisme. Même si son parti ne prendra le pouvoir qu’après la Seconde Guerre mondiale, il reste que l’expression nationaliste se fait sentir tous azimuts.

L’une des premières expressions du nationalisme afrikaner aux conséquences politiques immédiates demeure, sans conteste, le refus de Hertzog d’entrer en guerre contre l’Allemagne. La résolution de neutralité qu’il présente à la Chambre, appuyée par les nationalistes modérés de son parti et les radicaux de Malan, est rejetée par 80 voix contre 67. À la suite de cette défaite, la démission de Hertzog et la formation d’un nouveau Cabinet sous le général Smuts deviennent prévisibles. Mais, il y a plus: la prise de position de Hertzog se veut en même temps une sorte de test d’indépendance vis-à-vis de l’Empire britannique- puisqu’il avait déclaré, en mai 1936, que son pays ne s’associerait à aucune guerre sauf dans le cas où les intérêts de l’Afrique du Sud rendraient sa participation inévitable[16] – et un témoignage d’admiration, sinon un appui modéré, envers l’Allemagne nazie. Dans les faits,  l’afrikanerdom se traduit par la prise de conscience des valeurs léguées par l’histoire, par l’exaltation d’une culture qui s’exprime à travers la langue, la littérature et autres moyens d’expression et par la célébration d’événements au passé national prestigieux.

Le centenaire du Grand Trek, célébré en 1938, arrive à point nommé. Véritable stimulus national, cette fête, affirme D. W. Krüger, est considérée à la fois comme l’événement qui a sauvé la civilisation blanche de l’Afrique et comme celle qui a jeté les bases du républicanisme.[17] Cela s’entend. Pour les Afrikaners, le Grand Trek symbolise la première véritable période républicaine de leur histoire durant laquelle la préservation de leur identité nationale et de leur politique envers les non-Blancs fut assurée. Ainsi, « le passé est relié au présent, et ce passé ne comprend pas seulement les luttes désespérées contre la barbarie indigène, mais aussi celles dirigées contre l’impérialisme. »[18] Cette commémoration donne une impulsion nouvelle au parti du docteur Malan qui s’appuie sur cette ardeur soudaine -momentanément infléchie par l’avènement de la Seconde Guerre mondiale, mais promptement retrouvée dès la fin des hostilités. Cette fois, l’héritage culturel et la politique contemporaine se trouvent liés par une plus grande homogénéité qui va procurer au Parti national, élu en mai 1948, une mainmise quasi complète sur la vie politique.

Le nationalisme afrikaner de même que l’arrivée au pouvoir du Parti national ne peuvent être interprétés uniquement en fonction d’une typologie d’événements internes ayant pour pierre angulaire le Grand Trek. La montée du national-socialisme en Allemagne, par exemple, suscite un vif intérêt auprès du peuple sud-africain. Bien que ce mouvement se soit développé en contrepoint du nationalisme afrikaner, la « philosophie de Hitler a certainement raffermi la fierté de la race afrikaner de même que les idées nazies du nationalisme ont correspondu de façon étonnante à la pensée encore inorganisée des Afrikaners. » [19] Le prétexte pour accentuer le sentiment national et consolider les bases du futur Parti national était bon: la guerre provoque des inimitiés, particulièrement chez les radicaux qui refusent catégoriquement d’entériner la décision de Smuts et de se ranger du côté des Alliés. La fusion Smuts-Hertzog n’existant plus, Malan n’avait qu’à faire preuve d’opportunisme et proposer un programme politique, non pas soumis aux aléas de la guerre, mais conforme aux attentes et aux aspirations du peuple sud-africain.

Les objectifs fondamentaux du Parti nationaliste purifié, à savoir remettre le pouvoir politique aux mains de la communauté afrikaner et pratiquer le régime de l’apartheid vont polariser les forces nécessaires à l’accession au pouvoir de Malan. Malgré les divergences de point de vue, il se dégage une nette tendance des partis blancs à l’alignement en matière de politique raciale. Historiquement, le Grand Trek reflète quelque peu cette attitude, puisque la cause essentielle de la migration des Boers réside dans la suppression de l’esclavage, interdit par l’Empire britannique en 1834 dans la colonie du Cap. En outre, la question juive durant la Seconde Guerre mondiale pose, de façon oblique, le problème du racisme. Vers le début des années 1930, les Afrikaners, la plupart des agriculteurs, se tournent massivement vers les grands centres urbains et prennent conscience de leur déficience vis-à-vis des citadins déjà intégrés à la vie urbaine: leur manque d’instruction et leur inaptitude à certaines fonctions sociales les relèguent au dernier rang de l’échelle sociale. Par suite de la vague nationaliste qui déferle sur l’Afrique du Sud -l’idéologie allemande aidant- les Afrikaners affichent une animosité marquée envers les Juifs qui occupent, pour la plupart, des fonctions sociales dominantes. Sans pour autant être victimes du comportement antisémitique dans ce pays, les Juifs n’en sont pas moins les souffre-douleurs, en attendant que les Afrikaners disposent de façon majoritaire du pouvoir politique et s’impliquent davantage dans le processus de développement économique. Ce double rôle sera d’autant plus significatif qu’il permettra au Parti nationaliste de maintenir et de renforcer sa situation de parti dominant au cours de huit élections législatives ultérieures.

II-  CANADA

Le 20e siècle s’ouvre sur une politique difficile pour le Canada. En octobre 1899, la Grande-Bretagne attaque le peuple des Boers d’Afrique du Sud. Les implications de cette guerre soulèvent un débat passionné: le Canada doit-il ou non appuyer la Grande-Bretagne dans cette guerre? Sir Wilfrid Laurier, Premier ministre d’alors, est saisi de cette question épineuse. Le Canada anglais, par solidarité anglo-saxonne, presse ce dernier de participer à la guerre en envoyant officiellement un détachement canadien. Le Canada français s’y oppose; il rejette toute forme d’impérialisme britannique et dénonce ses implications possibles. Au début, Laurier refuse d’offrir un contingent par crainte de mécontenter l’électorat québécois. Il n’en fallait pas plus pour soulever l’indignation de la majorité anglaise et voir déferler la vague impérialiste. La solution qu’il envisage, c’est-à-dire équiper et transporter les volontaires du pays mais sans constituer officiellement un contingent canadien se heurte à une troisième opposition: celle de Joseph Chamberlain, ministre britannique des colonies. Finalement, la décision de Laurier d’envoyer un bataillon- à peine 8 400 soldats- constitue pour le Canada une forme d’engagement moral vis-à-vis de l’Empire britannique et pour la Grande-Bretagne, un symbole d’unité impériale.

Contingent canadien défilant à Québec en 1899 avant de partir à la guerre. Source : Seconde guerre des Boers, Wikipédia.

Cet épisode de la guerre des Boers met en relief un Canada qui, en ce début du 20e siècle, aspire à une plus grande autonomie; mais, il laisse également entrevoir les difficultés de concilier les deux peuples fondateurs et de faire de ce pays une nation unie par les mêmes principes et les mêmes idéaux. Lors d’une cérémonie commémorant le sacrifice des volontaires canadiens, Laurier rappelle à ses concitoyens que:

L’oeuvre de l’union, d’harmonie et de concorde entre les deux races de ce pays n’est pas encore terminée /…/ En ce moment dans le Sud-Africain, les hommes représentant les deux éléments de la famille canadienne se battent pour le même drapeau. Déjà, plusieurs sont tombés au poste d’honneur en  payant le suprême tribu à leur patrie commune. Leurs dépouilles reposent dans la même fosse pour y dormir jusqu’à la fin des temps, dans un embrassement fraternel. Ne nous est-il pas permis d’espérer que dans ce tombeau ont aussi été ensevelis jusqu’aux derniers vestiges de notre antagonisme passé? Si ce résultat devait se produire, s’il nous est permis d’entretenir cet espoir, l’envoi de ces régiments auront été le plus grand service qu’on eût jamais rendu au Canada depuis la Confédération.[20]

Pour Laurier, l’affirmation d’une plus grande autonomie n’est possible que sur la base d’une meilleure harmonie entre les deux peuples et d’un sentiment d’appartenance commun. Ironie du sort, la crise navale de 1909, provoquée par le renforcement de la marine allemande, va liguer contre lui les nationalistes d’Henri Bourassa et les impérialistes.[21] Au cours de la session de 1909, quelques députés de l’opposition au Parlement canadien se font les interprètes de ceux qui demandent une collaboration plus étroite entre les colonies et la mère patrie pour assurer la défense de l’Empire. Le gouvernement Laurier, qui s’oppose à la fédération impériale de Chamberlain -calquée sur le modèle du Zollverein allemand- n’en reconnaît pas moins la nécessité d’une étroite collaboration avec l’Angleterre.

Opposé au versement d’une contribution financière pour maintenir la suprématie de l’Empire britannique, Laurier décide de créer une marine indépendante, soulignant du même coup sa coopération et surtout son autonomie. Pour les nationalistes, cette décision va conduire le Canada directement à la guerre; pour les impérialistes, elle amenuise ses liens privilégiés avec l’Empire et constitue un geste destructeur. L’opposition combinée des nationalistes et des impérialistes à la Loi navale de 1909- l’alliance sacrilège comme l’appelle Laurier -contribue largement à sa défaite de 1911. Néanmoins, son action politique aura permis, au cours de la première décennie du siècle, de promouvoir l’essor du pays grâce à deux politiques majeures: l’immigration et la construction d’un nouveau réseau ferroviaire pancanadien.

La relance économique d’avant-guerre qui rend l’agriculture de l’Ouest plus attrayante a pour effet de stimuler l’immigration. Aidé de son ministre de l’Intérieur, Clifford Sifton, Laurier entame une réorganisation complète du système d’immigration. Non seulement il veut attirer des pionniers de l’Angleterre et de l’Europe centrale, mais il cherche également à rapatrier les Canadiens français qui ont quitté massivement le Québec au cours des années 1870 pour s’installer dans l’état du Maine et sur la côte Est américaine. Cette politique d’immigration qui s’inscrit dans la structure de l’Empire britannique est proportionnelle au développement économique du pays pour lequel les hommes d’affaires canadiens prévoient une demande mondiale illimitée de ses ressources premières. Cette progression vers l’Ouest donne naissance, en 1905, à deux autres provinces: la Saskatchewan et l’Alberta. Cela ne suffit pas. Il faut promouvoir l’activité économique, transporter vers l’est le blé abondant de ces terres fécondes et surtout faciliter les échanges commerciaux relatifs aux besoins nouveaux de ces populations agricoles (instruments aratoires, produits de consommation divers, etc.).

(Cliquer pour agrandir) Grand Trunk Railway – 1903. Source : Grand Tronc, Wikipédia.

Pour répondre à ce besoin impérieux, Laurier fait connaître la politique la plus importante de son deuxième mandat: la construction d’un second chemin de fer transcontinental. Dès 1905, la compagnie Grand Trunk Pacific Railway (GTR) entreprend, à la demande du gouvernement, la construction d’un tronçon Ouest (Winnipeg/Prince Rupert). L’année suivante, le gouvernement fédéral procède à la seconde étape de son projet, c’est-à-dire au tronçon Est (Winnipeg/Moncton) en confiant l’achèvement des travaux à la compagnie-mère Grand Trunk.[22] Ces deux portions ferroviaires sont complétées en 1914 et l’année suivante une compagnie privée se lance, elle aussi, dans cette aventure nationale. Ces nouvelles liaisons transcontinentales s’inscrivent dans la foulée de l’unification canadienne déjà amorcée lors de la Confédération de 1867. Elles viennent conforter la thèse fédéraliste qu’un historien a décrite en ces termes: « des liens d’acier et de sentiment sont nécessaires pour souder les nouvelles parties de la nouvelle Confédération. Sans chemins de fer, le Canada ne peut continuer d’exister. »[23] Jusqu’en 1911, année de sa défaite électorale, Laurier consolide l’infrastructure ferroviaire dont la majeure partie du financement provient des capitaux étrangers. Un projet national d’une telle envergure engendre des mesures politiques qui ont des incidences sur d’autres aspects de la vie canadienne. La Commission des chemins de fer qui apparaît en 1903 et dont la fonction est de surveiller le tracé des nouvelles voies ferrées, d’assurer à prix raisonnable un bon service commercial et la sécurité du public va étendre sa compétence aux autres moyens de communication, tels le téléphone et le télégraphe. Malgré certaines pratiques financières douteuses qui ont conduit à la nationalisation des chemins de fer canadiens, le développement des liaisons transcontinentales sous Laurier s’est fait dans une optique nationale. Bien qu’il y ait eu absence de planification au niveau de la gestion et un favoritisme outrancier, il reste que le gouvernement Laurier a donné priorité -pour des considérations politiques évidentes- à une infrastructure qui a facilité les échanges est-ouest plutôt que de la segmenter en créant des tronçons Nord-Sud, favorables uniquement à l’économie de quelques provinces.

À travers son action et ses projets politiques, Laurier recherche constamment l’autonomie de son pays et ne peut souffrir de sacrifier la moindre parcelle de son intégrité. Le différend frontalier entre l’Alaska opposant le Canada et les États-Unis apparaît peut-être à la charnière d’une attitude autonomiste canadienne qui cherche à se débarrasser des stigmates colonialistes, quoique incapable de prendre son envol. Après l’échec de la Commission mixte (1898-1899), la question est portée devant un tribunal international qui se réunit à Londres, en 1903. Le jugement favorable à la requête américaine soulève dans tout le pays une véritable indignation. Ce qui irrite davantage le Canada, c’est de constater, encore une fois, l’interventionnisme britannique.[24] Lord Alverstone, premier Président de la Cour d’appel à Londres, est à la fois juge et partie dans cette affaire: d’une part, le tribunal est composé de trois membres américains et de deux membres canadiens- le dernier représentant de la partie canadienne devant être nécessairement britannique; d’autre part, le jugement est rendu par le président de la Cour d’appel, en l’occurrence Lord Alverstone.

Cette volonté d’action, ce vouloir-être de la collectivité nationale ne sauraient être indéfiniment assujettis à l’autorité impériale. Joseph Chamberlain l’avait bien compris et se rendait bien compte de la vigueur du sentiment national naissant qui filtrait lors des Conférences impériales. Le Canada, par la voie de son Premier ministre Laurier, avait, jusqu’ici, bien manoeuvré et l’époque où l’organisation de la vie économique et politique se décidait n’était pas loin d’être révolue. L’avènement de la Première Guerre mondiale allait devenir un facteur prépondérant dans la ligne politique adoptée par le nouveau gouvernement de Robert Borden.

La coalition ayant contribué à la chute du pouvoir de Laurier se désagrège aussitôt les élections terminées.[25] Chacun retourne à son fanatisme et à ses récriminations; Borden se voit ainsi privé d’une force nouvelle qui lui avait servi de levier politique. Au cours de son premier mandat, le gouvernement Borden établit la Loi des mesures de guerre et vote les crédits nécessaires pour l’organisation d’une armée canadienne. Ces mesures extraordinaires ne provoquent guère d’emportements: l’enrôlement est volontaire et le soutien à l’Empire créent, dans l’immédiat, une prospérité artificielle. Au début de 1917, l’échec du recrutement des volontaires menace la survie du corps expéditionnaire canadien qui risque fort de se retrouver, comme à l’époque des Boers, sous le commandement britannique. Borden réagit aussitôt: le 18 mai, il annonce son intention de présenter un projet de loi établissant le service militaire obligatoire. Un scénario semblable à celui de la guerre des Boers se prépare: opposition chez les francophones, approbation chez les anglophones. Voyant que la colère gronde au Québec et qu’il ne peut refréner les tensions qui s’accentuent entre les deux groupes linguistiques, Borden propose à Laurier, alors chef de l’opposition, de former une coalition pour accomplir cette mesure tout en espérant refaire l’unité nationale. Ce dernier refuse et dans un ultime effort Borden tente de rallier à sa cause les libéraux (d’expression anglaise) et les indépendants.

La politique hasardée qu’il mène, entre autres, en instaurant la Loi du service militaire et la Loi d’élections en temps de guerre lui vaut l’appui de la presse anglaise et de nombreux citoyens, toutes allégeances confondues.[26] Le 12 octobre, Borden crée un gouvernement unioniste composé de 12 Conservateurs, 9 Libéraux et Indépendants et d’un Progressiste (travailliste). Aucun représentant d’expression francophone ne siège à ce Cabinet, ce qui n’empêchera pas Borden de remporter avec une majorité de 71 sièges les élections de décembre 1917. Les conséquences étaient prévisibles: cette élection viendrait accroître le ressentiment populaire envers le Québec et une escalade d’affrontements éventuelle provoquerait un profond déchirement de l’unité nationale.[27] Mais, au-delà des tumultes nationaux provoqués par cette guerre, le gouvernement conservateur venait de s’aliéner pour longtemps la sympathie du Québec. Avec le retour à la paix, il connaît une baisse de popularité substantielle. Le gouvernement de l’union, n’ayant plus sa raison d’être, chacun regagne les rangs de son parti. En 1920, Borden abandonne ses fonctions de Premier ministre et sonne ainsi le glas du gouvernement d’action. Pendant ce temps, les Libéraux connaissent une vitalité nouvelle sous la conduite de leur nouveau chef, William Lyon Mackenzie King. La politique nationaliste de Borden ne se réduit pas simplement à cet échec lamentable; elle est couronnée de succès appréciables qui se sont inscrits dans le sillage de Laurier. À commencer par la nationalisation de la Canadian Northern Railway qui va conduire à la création du Canadian National, compagnie de la Couronne créée par la fusion de cinq compagnies ferroviaires déficitaires. Quant à l’opposition qu’il a manifesté à son prédécesseur sur la Loi navale, elle n’a plus désormais sa raison d’être. Borden encourage vivement le maintien d’une marine canadienne distincte, et par là même réitère sa volonté d’affirmer l’indépendance du Canada vis-à-vis de l’Empire britannique. L’effort de guerre du Canada débouche ainsi sur de nouvelles perspectives politiques dont les effets à court terme se font sentir au début de l’année 1917. Lloyd George, nouveau Premier ministre de l’Angleterre, convoque les Premier ministres de l’Empire à « assister à une série de séances spéciales et continues du Cabinet de guerre, en vue d’examiner certains problèmes urgents relatifs à la continuation de la guerre… »[28] Le Cabinet de guerre Impérial, censé régler les « affaires relatives à la guerre qui affecte l’Empire », possède donc des pouvoirs plus élargis et mieux partagés, puisqu’il est formé de cinq ministres britanniques, des cinq Premiers ministres des pays de l’Empire britannique et des représentants de l’Inde. Nécessité oblige, dira-t-on, même si les règles normales du parlementarisme britannique doivent subir quelques entorses!

De février à mai 1917, Borden assiste à toutes les séances de la Conférence de guerre. Les enjeux sont trop importants pour laisser à un autre le soin de régler l’avenir du Canada en matière de politique extérieure. Principal auteur de la résolution IX qui obtient l’appui de tous les membres, Borden déclare que le Canada et les autres Dominions doivent être reconnus comme des nations autonomes du Commonwealth.[29] Cette résolution est capitale, puisqu’elle indique clairement le sens où se poursuivra l’évolution britannique. Avant même la fin des hostilités, Borden rappelle, dans une lettre adressée au Premier ministre du Royaume-Uni, qu’il importe de considérer sérieusement la question de la représentation des Dominions dans les négociations de paix. Ses efforts ne seront pas vains. À la Conférence de la paix, tenue à Paris en 1919, le Canada obtient une double représentation, à la fois comme nation libre et comme l’un des cinq membres de la délégation de l’Empire britannique. Malgré l’opposition de certaines puissances étrangères, et notamment les États-Unis, le Canada affirme, pour la première fois, son individualité nationale devant les pays étrangers.

C’est avec un prestige accru et un avenir plus riche que jamais de possibilités et de promesses que le Canada sort de ce conflit. Mais, il lui reste à cicatriser les plaies de la guerre dont souffrent les deux peuples. Mackenzie King, Premier ministre de 1921 à 1930, puis de 1935 à 1948 devra donc s’affairer à redresser la situation[30]. Épaulé par son conseiller le plus influent, le ministre Ernest Lapointe, King développe au cours de ses trois mandats une stratégie de concertation et de compromis. Accusé par les uns d’opportuniste, d’incompétent par les autres, il manifeste son habileté politique dans sa conception du leadership. Il croit à la démocratie active, administre de façon prudente et se méfie des situations globales. Bref, il dégage une attitude ambivalente qui ne satisfait jamais pleinement les deux parties, mais qui a le mérite de tenir ensemble un vaste pays divisé. Curieusement, il devient presque intransigeant lorsqu’il s’agit de consolider la souveraineté canadienne. À la Conférence impériale de 1923, il obtient la garantie que son gouvernement pourra désormais négocier et signer un traité international sans l’approbation d’un délégué britannique. En 1926, Ernest Lapointe et lui se font les artisans de la déclaration de Balfour qui reconnaît la pleine autonomie du Canada en matière internationale.[31] Ces deux hommes contribuent de façon remarquable à définir le statut des Dominions et ouvrent ainsi la voie à leur reconnaissance absolue.

La participation du Canada à la guerre de 1914 et son admission à la Société des Nations en 1921 ont grandement modifié les relations inter-impériales; les résultats obtenus à la Conférence de 1926 le démontrent bien. Cependant, la déclaration de Balfour n’a aucune valeur juridique. Il faut donc traduire sous forme de loi ces nouveaux principes et faire disparaître en même temps les dernières restrictions légales afin de pouvoir donner au Canada et aux autres Dominions leur pleine et entière autonomie. Le Statut de Westminster (1931) vient sanctionner cette souveraineté. L’unité de l’Empire repose désormais sur une allégeance commune des nations membres de cet Empire à un même souverain. Avec l’accord de Westminster, et dans les années qui suivent, les traces de dépendance coloniale vont disparaître les unes après les autres, permettant ainsi au Canada d’acquérir une personnalité internationale plus marquée.

Au plan interne, le Canada comme tous les autres pays vit les heures difficiles de la Grande Dépression au cours desquelles Richard B. Bennett dirige le pays (1930-1935). Il tente sans succès de résorber les effets de la crise et c’est à peine si les remèdes qu’il propose soulagent la population canadienne de cette calamité. Les projets de nationalisation qu’il accomplit au cours de ces années douloureuses -pour la population et pour lui-même, puisqu’il sert constamment de bouc émissaire- sont souvent gommées par des préoccupations plus urgentes. Nonobstant cela, Bennett donne le coup d’envoi à la régie canadienne des ondes (Commission canadienne de la radiodiffusion qui sera abolie en 1936 et remplacée par la création de Radio-Canada), à la Commission canadienne du blé, à la compagnie aérienne nationale (Air Canada) et à la Banque centrale du Canada. Ces mesures étatiques qui assurent à la collectivité canadienne une plus grande maîtrise de son activité économique et culturelle ne peuvent manquer de conduire à des transformations de l’idée nationale. L’imminence d’une Seconde Guerre mondiale influence, encore une fois, les comportements sociaux des deux peuples fondateurs. La conscription devient à nouveau au centre des débats. Les principaux chefs politiques insistent cette fois sur la nécessité d’adopter une politique prudente capable de rallier la majorité et de sauvegarder l’unité nationale:

Lorsque le gouvernement présenta officiellement sa déclaration [déclarer officiellement la guerre à l’Allemagne], elle donna lieu à presque aucun débat. J.S. Woodsworth, de la CCF, et aux députés canadiens-français exprimèrent leur opposition, mais ce fut tout: témoignage probant de l’unité sinon de la ferveur du pays. Certains, oui, applaudirent à la décision avec enthousiasme; un grand nombre l’accueillirent avec tiédeur. Mais enfin, on était d’accord et, le 10 septembre 1939, seul de tous les pays de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud, le Canada entra en guerre.[32]

Ce changement d’attitude ne figure pas comme une simple répétition du passé où l’usure des sentiments et des forces viendraient atténuer l’ardeur de chacune des collectivités. Au contraire, il repose davantage sur une démarche dont les expériences passées se fusionnent avec les conditions nouvelles pour produire le présent et entrouvrir la voie à un plus grand respect de l’Autre.

III-  ARGENTINE

D’aucuns s’accordent à dire que les débuts de l’Argentine moderne se situent vers les années 1880. La renaissance économique qui s’amorce en 1853 établit les bases de la nouvelle société qui ne cessera de croître avec l’arrivée de nouveaux immigrants, venus surtout d’Italie et d’Espagne. La période 1880-1930 constitue un point d’ancrage de par ce phénomène dominant qui cristallise les forces économiques, politiques et culturelles de ce pays 32.[33] Les campagnes menées contre les Indiens entre 1875 et 1879, sous le commandement du général Julio Argentino Roca ouvrent la Pampa et le Sud à la colonisation. Du coup, l’Argentine résout le plus important de ses problèmes nationaux et c’est en véritable héros que Roca accède, grâce à ses conquêtes du désert à la présidence du pays, en 1880. Dès lors, l’Argentine connaît une prospérité économique sans précédent. Le choix définitif de Buenos Aires comme district fédéral complète la structure organisationnelle de la nation d’où résulte la fusion des deux groupes politiques dominants: les Nationalistes et les Autonomistes.[34] Le Patriado Autonomista Nacional (PAN), issu de l’union de ces deux groupes, exerce pendant près de quatre décennies une influence politique déterminante. Cette alliance de l’élite composée de propriétaires fonciers et d’exportateurs accapare la vie politique sous les présidences de Roca (1880-1886 et 1898-1904), M. Juarez Celman (1886-1890), Luis Sáenz Peña (1892-1895) et Roque Sáenz Peña (1910-1913).

Si les représentants du pouvoir oligarchique encouragent l’investissement de même que l’immigration et modernisent les villes, ils ne réussissent toutefois pas à unifier les régions et les classes sociales de l’Argentine. La corruption qui règne au sein du régime provoque de vifs mécontentements auprès de la classe moyenne. Les protestations de l’Union civique radicale, parti qui s’engage dans la lutte contre l’oligarchie, et la révolte de 1889-1890 conduite par les réformateurs Leandro N. Alem et Aristobulo Del Valle, témoignent de cette insatisfaction grandissante.[35] Au cours de la dernière décade du 19e siècle, les difficultés économiques s’accentuent au pays; l’Union civique revient à la charge et fomente les révoltes de 1893, 1895 et 1905. La plateforme du parti s’appuie sur une politique d’abstention (boycott des élections) et sur la revendication du suffrage universel obligatoire et secret. En 1896, Hipolito Yrigoyen, neveu de Leandro Alem, devient chef du parti. Il poursuit avec succès sa croisade contre l’oligarchie et force ainsi le Président Roque Saenz Peña à réformer les abus par une refonte complète de la loi électorale. Ce geste lui permettra d’ailleurs d’accéder au pouvoir en 1916.

En dépit des troubles politiques qui la minent, l’Argentine atteint, au début du 20e siècle, un haut niveau de prospérité, un stade élevé d’organisation générale et une grande vigueur intellectuelle et culturelle. C’est au cours de cette période, par exemple, que s’expriment de nombreux écrivains, tel Ricardo Rojas, chef de file d’une génération qui s’éprend d’un nationalisme libéral à la veille des célébrations du Centenaire de l’indépendance, en 1910.[36] Un autre courant littéraire et intellectuel plus conservateur, cette fois, tend davantage à se rapprocher des valeurs traditionnelles et religieuses de l’Espagne. Selon ses adeptes, l’identité et l’unité nationales de l’Argentine ne peuvent se développer dans leur intégralité que sur la base de la loyauté à la famille, à l’Église et à la mère patrie. Cette expression nationaliste, étroitement associée au catholicisme, tend à rejeter du même coup toute idéologie ou modèle véhiculé par les immigrés de descendance autre que espagnole.

Sur le plan économique, le boom de 1904-1912 fait sentir ses effets: l’ascension sociale des immigrés devient relativement facile à la ville, cependant que les grands projets nationaux – la plupart financés par des intérêts étrangers- aboutissent. La construction des ports et des voies ferrées de même que la mise au point des techniques rattachées à la transformation des viandes frigorifiques ou à celles du bois comptent parmi les réalisations les plus significatives de l’avant-guerre. Cette infrastructure soumise à des intérêts étrangers et cette industrialisation importée font de l’Argentine une sorte d’annexe de l’Europe capitaliste, dominée largement par la Grande-Bretagne et partiellement par la France et l’Allemagne. À cela, s’ajoute la participation de l’Europe méditerranéenne qui, par ses vagues d’émigrés, assure à l’Argentine une croissance démographique et sociale rapide.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les contradictions internes de l’Argentine du 20e siècle sont marquées par une conjoncture favorable qui donne l’illusion d’une stabilité politique et économique du pays: la croissance démographique, l’industrialisation et l’expansion commerciale lui valent une plus grande place sur la marché international.[37] Mais, derrière cette prospérité éphémère se préparent des changements. Certaines attitudes politiques et sociales sont difficilement conciliables, parce que trop souvent dominées par des exigences contradictoires. Dès 1916, l’Union civique radicale qui se veut l’expression politique de la classe moyenne urbaine accède au pouvoir. Son Président, Hipolito Yrigoyen, ne marque toutefois pas une rupture brutale avec l’ancien ordre des choses. Il continue d’appuyer la politique de neutralité de l’Argentine vis-à-vis du conflit mondial, en dépit du fait que la plupart des pays de l’Amérique latine se rangent, en 1917, du côté des États-Unis. Le ressentiment qu’il éprouve pour la Grande-Bretagne et les États-Unis, même si les relations commerciales avec ces deux pays comptent parmi les plus importantes, est conditionné par son inclination au mouvement Hispanidad qui prône un nationalisme intégral.

Étudiants hissant le drapeau argentin sur le toit de l’université de Córdoba. Source : Réforme universitaire de 1918 en Argentine, Wikipédia.

La réforme universitaire qui prend naissance à Córdoba reçoit forcément l’empreinte de ce mouvement nationaliste. Le passage d’Yrigoyen à cette université, en mars 1918, joue le rôle d’un véritable catalyseur. Mécontents de la gestion et des tendances élitistes qui politisent leur institution, les étudiants de Córdoba déclenchent une grève qui provoque une réaction en chaîne dans les autres universités argentines. Ce geste aboutit à une réforme en profondeur du système universitaire dont les critères d’admissibilité et la réussite scolaire dépendent bien davantage de l’allégeance politique que de la performance académique des candidats. L’ère du populisme qui s’ouvre avec l’élection d’Yrigoyen favorise une plus grande démocratisation de l’enseignement, permettant ainsi à la classe moyenne d’accéder pour la première fois à ces institutions de haut savoir. En l’espace d’une décennie, les universités argentines jouissent de la meilleure réputation en Amérique latine grâce à l’autonomie administrative, à la restructuration des programmes ainsi qu’au rajeunissement du corps professoral qu’elles ont préconisés. Durant cette même période, le nationalisme argentin, sous l’Union civique radicale, ne tarde pas à se faire sentir sur l’échiquier international. À la Conférence de la Société des Nations, en 1921, l’Argentine propose au nom de la souveraineté des nations que tous les pays, y compris l’Allemagne et les autres belligérants, soient admis au sein de la Société. Suite au refus de sa motion, l’Argentine se retire de l’organisation sans autre forme de procès. Plus d’une décennie s’écoule avant que ce pays n’adhère de nouveau à la Société, encore que ce soit pour pallier à la crise économique (mondiale) et jouer une rôle plus actif sur la scène internationale.

La prise en considération du nationalisme argentin des années 1920 n’est pas uniquement révélatrice du degré de ferveur de certains individus ou groupements sociaux qui tendent à satisfaire les besoins de la collectivité par des mesures incitatives et des actions euphorisantes. Elle projette, en contrepartie, une image trouble en dépit de la reprise économique qui s’amorce en 1922 et des réalisations nationales prometteuses, telle la création de la première agence nationale de pétrole (Yacimientos Petroliferos Fiscales) dont l’unique but est de libérer l’Argentine de la dépendance en approvisionnement de cet or noir. Les nombreuses grèves (débardeurs, péons et autres) durement réprimées de même que les mouvements régionalistes et populaires réfrénés sont le signe d’un malaise évident. L’option intégriste, essentiellement conservatrice, a du mal à apaiser les tensions de la société d’après-guerre qui prend conscience de sa vulnérabilité vis-à-vis des avatars économiques et politiques des nations avancées. Sous les présidences d’Yrigoyen (1916-1922) et de Marcelo Torcuato de Alvear (1922-1928) choisi par Yrigoyen comme son successeur, les radicaux se montrent incapables de contenir toutes les tendances émancipatrices des mouvements ouvriers et ruraux et de concilier les différents intérêts politiques qui auraient polarisé davantage les forces nationalistes. Ils encouragent ostensiblement une sorte de nationalisme réfractaire à la pluralité des options et se dressent contre toute forme libérale identifiée à l’oligarchie.

Même si Hipolito Yrigoyen est renversé par l’armée en 1930 à cause de son incapacité à faire face à la crise économique, le nationalisme intégral, lui, ne s’amenuise pas. Au contraire, les deux années de dictature qu’exerce José Félix Uriburu au lendemain de la Grande Dépression et les efforts que multiplie son successeur Agustin Pedro Justo (1932-1938) pour contrer la crise économique mondiale en maintenant ses relations commerciales, principalement avec la Grande-Bretagne (Accord Roca-Runciman, mai 1933) ne font que raviver la ferveur des nationalistes intégraux. Cela s’entend. Dans un ultime effort pour rendre son décret permanent et légal, Uriburu propose d’amender la Constitution et de réviser la Loi électorale de 1912 (loi Saenz Peña). « Il avance une nouvelle théorie [en prétendant] que la masse n’est pas encore préparée à un gouvernement démocratique et que la pays devrait être gouverné par une ‘minorité sélecte’ -en d’autres termes, par l’élite conservatrice qui a toujours gouverné avant qu’Yrigoyen n’arrive au pouvoir.”[38] Quant à l’Accord Roca-Runciman, il réduit considérablement les échanges commerciaux entre l’Argentine et la Grande-Bretagne en vertu de l’entente ratifiée par cette dernière à Ottawa, en 1932, et les membres du Commonwealth, sans compter que l’Argentine est obligée de faire d’importantes concessions tarifaires sur ses produits industriels et d’assouplir, au gré de la Grande-Bretagne, ses règles commerciales. Cet accord, jugé comme une véritable trahison tant chez les nationalistes que chez les entrepreneurs et les travailleurs industriels déjà enclins à la xénophobie, devient encore plus controversé lors de son renouvellement en 1936. L’Argentine se voit contrainte de subventionner le transport en commun à Buenos Aires dans le but de préserver le monopole britannique, au détriment des autres compagnies de transport privées. En retour, la Grande-Bretagne garantit à l’Argentine les même conditions pour l’exportation de la viande de boeuf dans son pays.

La politique étrangère de Justo fait volte-face à celle menée par Yrigoyen. Dès son accession au pouvoir en 1932, Justo s’appuie sur la coalition politique (Concordancia) et le pouvoir militaire pour diriger le pays. Cette alliance qui domine la scène politique jusqu’en 1943 est formée principalement des Conservatives et des Antipersonalistas, tous deux d’irréductibles anti-Yrigoyens.[39] Sous la présidence de Justo, l’Argentine adhère de nouveau à la Société des Nations et devient tacitement le principal antagoniste des États-Unis dans la lutte pour le leadership de l’Amérique latine; par ailleurs, différents accords sont signés avec le Brésil dont le fameux pacte de non-agression qui rend nulle l’approbation d’un territoire par la force. Cependant, le régime né du coup d’État militaire- dont le dernier remonte à 1861- n’accorde que peu d’intérêt aux problèmes des masses urbaines. De nombreux exploitants agricoles privés désertent le milieu rural et refluent vers les villes. Des industries de substitution d’importations se multiplient autour de Rosario, et surtout de Buenos Aires. Un nouveau paysage industriel se crée et une nouvelle classe ouvrière se constitue. La classe moyenne qui est apparue sous Yrigoyen et qui, à l’époque, était encore inexpérimentée aux affaires politiques s’organise et développe une aversion profonde contre ce régime oligarchique de nouveau au pouvoir.

(Cliquez pour agrandir) Affiche de la FORJA contre le gouvernement de la Concordancia. Source : FORJA, Wikipédia.

Au milieu des années 1930, apparaît un nouveau groupe de jeunes leaders politiques et intellectuels: le FORJA (Fuerza Orientadora Radical de la Juven Argentina). Dissidents de l’Union civique radicale, ces jeunes turcs souhaitent un socialisme démocratique plus grand et s’engagent à « clarifier, systématiser et répandre les déclarations révolutionnaires et nationalistes quelque peu obscures d’Yrigoyen sur le caractère et la destinée du peuple argentin.”[40] Le slogan qu’ils adoptent atteste que la nationalisme est toujours vivant et que lui seul peut conduire à une Argentine nouvelle: « du radicalisme à la souveraineté populaire; de la souveraineté populaire à la souveraineté nationale; de la souveraineté nationale à l’émancipation du peuple argentin ». Le caractère politique de FORJA exprime une attitude neutraliste, voire même pro nazie, mais surtout un sentiment anti-impérialiste vis-à-vis des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Ses idées politiques sont simples et rejoignent aisément les masses laborieuses encore stigmatisées par la dépression et la force coercitive d’une armée qui, depuis le coup d’État militaire, occupe le devant de la scène politique. Sous l’impulsion de FORJA, les couches populaires prennent rapidement conscience des problèmes économiques et politiques qui les entourent. La corruption et la fraude qui dominent les élections de Roberto M. Ortiz (1938-1940) et de Ramon S. Castillo (1940-1943) sont trop visibles pour ne pas entacher le processus démocratique et désabuser les masses.

Dans ce pays peuplé d’Italiens, d’Espagnols, et depuis 1920 d’Allemands, les courants idéologiques européens trouvent un écho favorable parmi les groupes sociaux venus de l’intérieur du pays ou issus de l’immigration. La propagande fasciste et nazie exerce dans cette Argentine de l’entre-deux-guerres un attraction particulière. Elle sert à la fois d’expédient pour surmonter la crise économique et de brasier pour les fervents admirateurs de Juan Manuel de Rosas (1793-1877), ce chef des fédéralistes qui se fait donner les pleins pouvoirs et qui exerce, de 1835 à 1852, une dictature sanglante. Au cours des années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, plusieurs groupements fascistes éclosent; Manuelo Fresco, gouverneur de Buenos Aires de 1936 à 1940, fait figure de proue en cherchant à étendre ce mouvement à la grandeur du pays.

Les réalités de la guerre mondiale viendront briser ce rêve caressé par tous les activistes qui crurent longtemps à la victoire allemande, victoire qui aurait assurément conforté leur action. Quant au Président Ortiz, il se devait d’agir avec circonspection, puisque l’enjeu politique de l’Argentine se définissait par rapport aux protagonistes du conflit États-Unis/Allemagne. Dès le début des hostilités, ce dernier affiche une politique de neutralité. Neutralité active, d’ailleurs, puisqu’elle aurait favorisé les puissances de l’Axe jusqu’à la fin de la guerre, n’eût été des élections nationalistes qui vinrent précipiter les événements en Argentine. Le 4 juin 1943, un groupement d’officiers pro fascistes (Grupo de Oficiales Unidos) déclenche un nouveau coup d’État.[41] Le prétexte est bon: le Président Castillo doit nommer un successeur, en l’occurrence Robustiano Patron Costas, véritable anglophile et sympathisant des Alliés. L’appui discret mais influent de sa candidature par les États-Unis fait craindre une ingérence politique dans les affaires du pays. Sous la conduite du général Arturo Rawson, puis de Pedro Ramirez les militaires nationalistes procèdent à de multiples arrestations d’hommes politiques, censurent la presse d’information et interviennent directement dans les organisations jugées potentiellement subversives, et notamment les mouvements ouvriers. Le renversement du gouvernement et l’autorité arbitraire qui lui substituent, viennent rompre l’équilibre précaire de l’Argentine, jusqu’ici partagée en deux camps dans le conflit mondial. Sous la pression américaine, le Président Pedro Ramirez rompt, le 26 janvier 1944, les relations diplomatiques de son pays avec l’Allemagne et le Japon. Stratégiquement, l’Argentine agit par calcul: la déclaration de guerre officielle du Président Eldomiro Farrell, en mars 1945, aura permis à ce pays de soutenir l’Allemagne jusqu’à l’imminence d’une défaite et d’éviter d’être isolée du reste de l’Amérique.[42] En outre, l’Argentine s’inquiète de son voisin du nord-est, le Brésil, voyant que les États-Unis augmentent sa puissance militaire à grand renfort d’armes nouvelles. Économiquement, l’Argentine en retire un gain appréciable: elle n’aura pas à souffrir d’une dette de la guerre, et par surcroît les Alliés viendront puiser largement dans ce grenier d’Amérique du Sud.

L’ère péroniste

Lorsque Juan Domingo Perón accède à la présidence en 1946, il possède suffisamment d’atouts pour proclamer une Argentine nouvelle. La conjoncture économique d’après-guerre lui est favorable et l’exode rural qui a amené plus d’un million de personnes vers les villes -en particulier, Buenos Aires- constitue depuis une décennie une nouvelle classe ouvrière que Perón saura mettre à profit pour diriger le pays. Ayant participé au coup d’État militaire de 1943, il devient ministre de la Guerre sous le Président Farrell; il occupe ce poste pendant quelques mois durant lesquels il améliore les conditions de l’armée et tisse peu à peu son réseau d’action et d’influence. Par la suite, il est nommé ministre du Travail. Cette fonction lui permet de conquérir la sympathie du peuple par une série de mesures sociales et de prendre petit à petit le contrôle des syndicats. En 1944, lorsqu’il est désigné à la vice-présidence, il s’emploie minutieusement à travailler l’opinion publique dans le sens d’une Argentine nouvelle. Évincé en octobre 1945 par les groupes conservateurs alliés aux partis de gauche traditionnels, puis rappelé sous la pression d’une manifestation de masse des Descaminados (sans chemises) et des syndicats, Perón se sent suffisamment appuyé pour briguer la présidence.[43] Il projette de constituer un nouveau parti du centre profondément attaché à son passé historique et d’éviter ceux d’extrême droite (fasciste) et d’extrême gauche (communiste); de restaurer la constitution et d’incorporer tous les éléments de la société à la vie politique et économique; d’affranchir l’Argentine des contrôles étrangers, particulièrement des États-Unis dont on craint l’hégémonie.

Le 19 septembre 1945, l’opposition anti-péroniste réussit à mobiliser une vaste foule pour sa Marche de la constitution et de la liberté. Source : Juan Perón, Wikipédia.

Le 24 février 1946, Perón est élu avec 56% des voix en battant le candidat de l’Union démocratique qui rassemble tous les autres partis (radicaux, socialistes, communistes et libéraux). Dès son accession à la présidence, il cherche à centraliser les pouvoirs et à établir un contrôle dans toutes les sphères d’activité d’ordre politique, économique, moral, judiciaire, idéologique et autres. Pour ce faire, il propose sur une base quinquennale une complète réorganisation politique et économique. En mai 1946, il crée l’Instituto Argentino de Promoción del Intercambio (IAPI) destiné à contrôler l’économie nationale et à orienter le développement économique. Ainsi, les bénéfices obtenus par cette agence d’État pourront servir au développement industriel, à l’achat de voies ferrées, compagnies de navigation et autres services publics appartenant à des intérêts étrangers ainsi qu’au développement des lignes aériennes argentines, à la construction d’usines hydroélectriques et à l’exploration des ressources naturelles. Les premières réalisations qui marquent le régime péroniste soulèvent l’enthousiasme populaire et trouvent leur appui auprès du clergé, de l’armée, des partis de gauche et des nationalistes de la droite. Pendant ce temps, Perón conforte sa position en créant le Parti péroniste (1949), en amendant la constitution de 1853 qui permet, entre autres, sa réélection et en s’appuyant sur sa doctrine (Justicialismo) qui concilie mesures sociales, catholicisme, nationalisation, politique anti-américaine et répression.

Dès le début des années 1950, la situation en Argentine commence à se dégrader. La politique de largesse pratiquée par Perón et son épouse, Eva Duarte, et qui a donné au pays une illusion d’aisance et de facilité, commence à s’effriter. Les problèmes économiques s’aggravent de conflits avec l’Église, de la désaffectation de l’armée et de l’hostilité des États-Unis. De plus, la mort d’Eva Duarte, le 26 juillet 1952, désorganise l’administration péroniste et secoue le pays entier.[44] Perón devient incapable de faire face à la crise qui gagne tous les secteurs de l’activité économique. Le 19 septembre 1955, il est renversé par un putsch et doit s’exiler en Espagne. Une période d’austérité commence sous la présidence de Arturo Frondizi, suivi de coups d’État militaires successifs: général Juan Carlos Ongania (1966) et général Alejandro Agustin Lanusse (1971). Un an avant sa mort, Perón reviendra diriger le pays, suite aux élections de 1973 qui redonnent le pouvoir au Parti justicialiste.

L’évolution de l’Argentine durant la première moitié du 20e siècle demeure fort complexe. La structure élémentaire sur laquelle nous nous sommes appuyé pour analyser en trois phases l’évolution du nationalisme en Afrique du Sud, au Canada ne saurait s’adapter convenablement à l’Argentine sans tenir compte de certaines diversités qui déterminent précisément cet ordonnancement tripartite. La démarche analytique que nous avons adoptée dans le cas de l’Argentine diffère quelque peu des deux autres pays. Le mouvement d’immigration massive dans ce pays influence non seulement l’attitude sociale -avec des masses dépourvues d’idéologie politique et à peu près inorganisées- qui sous-tend la volonté de conquête de la souveraineté, mais encore la ligne politique des différents partis au pouvoir.

La période 1880-1916 que nous avons fait correspondre au premier élément de la structure élémentaire (gestation) et celle de 1916 à 1930 au second (affirmation) doivent toutes deux être saisies et interprétées en fonction du mouvement migratoire qui a caractérisé l’Argentine de 1880 à 1930. Ce phénomène dominant dépasse les limites des unités de notre structure obtenues par segmentation chronologique, et sans modifier en profondeur les caractéristiques premières il remplit, ainsi que nous avons pu le constater, une fonction d’importance non négligeable dans le processus d’évolution du nationalisme argentin. Parfois, il décale par des nuances intermédiaires les éléments de notre modèle; parfois, il les fait se chevaucher. La période de 1930 à 1955 n’y échappe pas. Elle montre, en effet, que la reconnaissance officielle de l’Argentine s’établit à partir des rapports de force qui se dégagent de sa position en politique internationale.[45]

Même si elle ne fut pas toujours admirée et respectée par les nations belligérantes, la politique de neutralité pratiquée par Yrigoyen durant la Première Guerre mondiale, puis formulée à nouveau par Perón, en 1949, dans sa Troisième Position[46] catalyse suffisamment de forces nationales pour inciter les autres pays à reconnaître, non sans pressions et contraintes, sa souveraineté. Cette reconnaissance lui sera d’ailleurs manifestée de diverses façons et à divers degrés: par sa réintégration à la Société des Nations (1932); par l’obtention du Prix Nobel de la Paix à Carlos Saavedra Lamas (1936) pour son intervention dans le conflit du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay; par les nombreux accords internationaux (Chapultepec, Conférence interaméricaine de Buenos Aires, etc.) qu’elle a signés ou encore par la place qu’elle occupe, dès le 26 juin 1945, au sein des Nations Unies.

Conclusion

Scruter le nationalisme, c’est s’engager dans l’examen d’une idéologie guidée par le principe d’autonomie. Dans les pays situés en périphérie, cette quête de l’autonomie comporte des modalités différentes. Le nationalisme extra-européen n’a pas à donner un État à une nation, mais à donner une nation à un État préexistant. C’est dire que l’Afrique du Sud, le Canada et l’Argentine ont dû se débarrasser progressivement de l’empreinte impérialiste coloniale avant de prétendre à une économie capable de légitimer leurs projets d’action. Souvent, le désir des peuples colonisés d’accéder à l’indépendance résulte de cet héritage colonial. Le nationalisme ne saurait être alors uniquement façonné par la culture et les aspirations d’un peuple; il ressortit également à l’économie et à la politique d’une société. Aussi, doit-on se préoccuper davantage de l’élite dirigeante qui lui donne conscience de son unité et de son identité par-delà les différences linguistiques, ethniques ou autres. Celle-ci ne continue-t-elle pas d’exercer un pouvoir issu de l’acceptation au moins implicite de cet héritage colonial?

L’examen du nationalisme dans les pays excentriques ne peut manquer de mettre en relief une dualité des cultures caractérisée par l’opposition entre l’adoption d’un ou de modèle(s) politique(s) et économique(s) des grandes puissances et les réalités culturelles qui témoignent du sens d’une solidarité d’appartenance, lesquelles s’inscrivent en réaction contre l’action d’autres  collectivités jugées étrangères ou adverses. Les idées et les actions premières que nous avons dégagées au cours de ce premier chapitre et qui conditionnent le mouvement nationaliste de ces pays ne se présentent pas au hasard et leur interaction n’est pas fortuite. Bien qu’elles ne suffisent pas à décrire de façon exhaustive la signification et le rayonnement des nationalismes sud-africain, canadien et argentin, elles permettent néanmoins d’en mesurer les effets sur la structure sociale et de constater que le nationalisme est très largement tributaire de la forme du pouvoir.

Le nationalisme en tant que ‘idéologie et mouvement social relève des structures politiques et économiques dans la mesure où ces dernières agissent sur ou font référence à une collectivité particulière et qu’elles fournissent des indications ou tendent à expliquer certaines tendances, comportements ou aspirations d’un peuple. À cet égard, l’idée nationale ne représente pas tant la conquête du pouvoir par le peuple que la conquête du peuple par le pouvoir: répression, coups d’État militaires, mesures d’urgence ou loi martiale -qui ne sont en réalité que des exacerbations du pouvoir- toutes ces expressions trouvent une justification lorsqu’il s’agit d’enrayer certains schémas idéologiques particuliers qui menacent la survie de ce pouvoir, mais non pas nécessairement le développement d’une identité collective nouvelle. Dans ces circonstances, le nationalisme apparaît d’autant plus virulent que l’intégration nationale est faible ou menacée. Mais, il s’agit-là de solutions extrêmes où les responsables politiques exercent une autorité arbitraire et absolue. De ce point de vue, la réalisation de la nation ne peut s’accomplir qu’à travers la monocratie à laquelle correspond le plus souvent un système monopartisan: un seul chef et un seul parti pour former une nation.

La prise en considération de l’attitude sociale et politique nous a finalement conduit à distinguer un nationalisme de la satisfaction ou de l’euphorie et un nationalisme de l’inquiétude et de l’angoisse: celui-ci étant lié à l’aliénation sociale et au pouvoir despotique; celui-là, au vouloir-être de la collectivité et à son soutien politique. Selon l’une ou l’autre de ces options, le nationalisme peut engendrer une dynamique constructive et favoriser des changements positifs ou, au contraire, freiner cette évolution et nuire aux aspirations de la collectivité. Le nationalisme extra-européen comporte donc des facettes distinctes et selon les aléas, il peut osciller entre ces deux manifestations et avec une intensité plus ou moins grande selon les interactions qui régissent le système politique et l’idéologie nationaliste.

 

[1] Le mot Afrikaner désigne le nom des Sud-Africains, la plupart de descendance hollandaise, accessoirement d’origine allemande ou française. Le terme a définitivement remplacé celui de Boers au début du 20e siècle. Il incarne une idée de nation, l’Afrikanerdom. L’afrikaans, langue d’origine hollandaise, ne sera reconnu comme l’une des deux langues officielles qu’en 1925.

[2] Pour une description complète de l’appareil politique, nous référons le lecteur à l’ouvrage suivant: Lacour-Gayet, R. (1970). Histoire de l’Afrique du Sud. Paris: Fayard,  pp. 318-19.

[3] Le South African Party (devenu United Party en 1934) est de tendance modérée. Il prend assise surtout dans la communauté anglaise où l’on retrouve les immigrants juifs venus principalement de Lituanie. En outre, il peut compter sur l’appui des Anglais dits modérés qui partagent la vision de ‘South Africanism’ chez Botha. Pour sa part, le Unionist Party se fera le porte-parole de la Chambre des Mines et de la suprématie britannique.

[4] Le programme de Hertzog se résume à la formule « l’Afrique du Sud, d’abord; l’Afrique du Sud, seule ». Pour Botha, de dire Robert Lacour-Gayet, les Boers avaient reconnu une fois pour toutes la légitimité de l’Union Jack. Pour sa part, Hertzog considérait ce fait comme un armistice, simple étape sur la route de l’indépendance. In: Lacour-Gayet, op. cit., p. 327.

[5] Ibid, p. 319.

[6] Au cours de la première élection de l’Union sud-africaine, Botha défendra le principe des droits linguistiques égaux. Trois des quatre provinces reconnaîtront, dans le milieu de l’éducation, l’afrikaans comme un moyen propre à l’instruction, moyen qui sera plus tard reconnu dans les universités. En 1918, l’afrikaans obtient le statut de langue officielle. En 1925, il remplace la langue hollandaise considérée comme l’une des deux langues officielles au Parlement.

[7] Brotz, H. (1977). The politics of South Africa: democracy and racial diversity. Oxford: Oxford Univ. Press, p.3.

[8] Les figures les plus importantes sont: le général Christian Frederick Beyers, commandant en chef des forces de l’Union; le général Christoffel Greyling Kemp, connu pour son rôle dans l’échec du raid Jameson; le général Salomon Gerhardus Maritz, sous les ordres de qui étaient placées les troupes de la frontière; ainsi que les généraux Christiaan R. De Wet, chef d’État-Major et Jacobus H. Delarey.

[9] La province du Cap, considérée comme l’une des plus importantes lors de l’Union de 1910, fut colonisée par la Compagnie hollandaise des Indes orientales vers le milieu du 17e siècle, alors que les provinces unies de la Hollande atteignent un pouvoir commercial sans précédent. Limitée par la politique mercantiliste de la Compagnie, la province du Cap progresse lentement. Afin de pallier au manque de denrées alimentaires dont avait un urgent besoin la compagnie, les Hottentots et les Bochimans (race aborigènes du sud-ouest africain) pratiquèrent l’agriculture et devinrent bientôt des fermiers libres. Quelques temps après, ils furent rejoint par un petit nombre de Huguenots français et d’Allemands qui s’installèrent et se marièrent entre eux. La Compagnie dut donc exercer une politique de dénationalisation auprès des nouveaux arrivants. Elle y parvint admirablement, mais dans ce processus d’actions les premiers Hollandais qui s’étaient installés perdirent, eux aussi, leur identité, de sorte que l’on vit apparaître au cours du 18e siècle un caractère manifeste du peuple afrikaner. L’absence d’une autorité centrale va favoriser l’individualisme de ce peuple. De cet individualisme se développe un sens profond d’indépendance qui ira jusqu’à lui faire oublier sa mère patrie. La création de l’afrikaans qui évoluera en fonction des conditions locales et de l’isolement géographique de ce peuple viendra renforcer cette identité nationale.

[10] Lacour-Gayet, op. cit. p. 343.

[11] Canada. (1923). Imperial Conference 1923. Appendices to the summary of proceedings, et spécialement « Opening speech by the Prime minister of the Union of South Africa » sous Power to the Empire, pp.15-16; et l’annexe B « The position of Indians in the British Empire », pp.116-18; Hussey W.D. (1963). The British Empire and Commonwealth: 1500 to 1961. London: Cambridge Univ. Press, p. 338; Résolution IX: « Groupements autonomes de statut légal dans le cadre de l’Empire britannique qui ne sont subordonnés aux autres sans aucun aspect de leurs affaires intérieures ou extérieures, quoique unis en une allégeance commune envers la Couronne, et librement associés comme membre du Commonwealth des nations britanniques ». In: Chevallier, J. J. (1930). L’évolution de l’Empire britannique. Paris: Éd. Internationales, p. 1024.

[12] Le drapeau sud-africain évoque la double origine du pays: il est basé sur le Prinselag que les Hollandais apportèrent avec eux en 1652 (3 bandes horizontales, orange, blanc et bleu) avec en surimpression les emblèmes du Transvaal et de l’Orange ainsi qu’une copie miniature de l’Union Jack.

[13] Lacour-Gayet, op. cit. p. 347.

[14] Surnommé à l’époque le lion du Nord, Tielman Roos fut député et ministre de la Justice sous le gouvernement Hertzog, en 1924. Des ennuis de santé l’obligent à quitter la vie politique en 1929. Il accepte alors une place de juge à Bloemfontein et remet sa démission trois ans plus tard. Son retour précipité en politique, durant la crise de l’étalon-or, et ses déclarations intempestives forceront Hertzog et son ministre Havenga à renoncer à l’étalon-or. Avec la formation du Parti Uni (United Party), Roos sera rapidement écarté du pouvoir politique. Sa santé, longtemps chancelante, se détériore rapidement. Il décède le 28 mars 1935.

[15] Fondé le 5 décembre 1933, le Parti Uni se propose de « développer le sens d’une unité nationale, fondée sur l’égalité des sections de langues afrikaans et anglaise dans une association où l’une et l’autre reconnaîtront et apprécieront l’héritage culturel qui les distingue de l’autre ». In: Lacour-Gayet, op. cit., p. 353.

[16] Ibid, p. 359.

[17] Krüger, D. W. (1969). The making of a nation. London, Johannesburg: MacMillan, p. 190. La raison essentielle en fut la suppression de l’esclavage interdit en 1834 dans la colonie du Cap où les Anglais s’étaient installés depuis 1815. Les Boers, mécontents de l’indemnité qui leur était allouée, désapprouvent la législation anglaise sur l’acquisition et la transmission des terres et partirent, les uns vers le nord-est (futur Natal), les autres vers le Limpopo, l’Orange et au-delà du Vaal (futur Transvaal). Le Grand Trek a eu pour effet d’étendre rapidement et en ordre dispersé la colonisation blanche dans le Sud de l’Afrique.

[18] Krüger, op. cit., p. 190.

[19] Vatcher, W.H. Jr. (1965). White Laager: the rise of the Afrikaner nationalism. New York, London: F. A. Praeger, p. 60.

[20] Wade,  M. (1966). Les Canadiens français de 1760 à nos jours. Montréal: le Cercle du Livre de France, Vol. I, p. 527.

[21] Le désaccord survenu entre Wilfrid Laurier et Henri Bourassa sur la question d’envoyer un contingent en Afrique du Sud ne restera pas sans lendemain. Bourassa poursuit sa croisade anti-impérialiste et prêche un nationalisme pan-canadien, ce qui visiblement embarasse Laurier qui doit ménager la ferveur des Anglo-Saxons. De cette opposition d’idées résulte la création, en 1903, de la Ligue nationaliste canadienne. Celle-ci rejette toute soumission aveugle aux partis traditionnels et préconisent une politique de Canada-d’abord.

[22] Un troisième réseau est mis en chantier par la compagnie Canadian Northern Railway, réseau qui ne sera complété qu’en 1915. Formé en 1899, cette compagnie privée résulte de la fusion des deux sociétés manitobaines dirigées par William MacKenzie et Donald Mann. Pour réaliser ses objectifs, la compagnie devra successivement compter sur l’aide du gouvernement manitobain, des autres provinces de l’Ouest et enfin du gouvernement fédéral.

[23] Stanké, A. (ed.). (1987). L’encyclopédie du Canada. Tome I. Montréal: Alain Stanké, p. 350. Voir également les articles suivants: Watkins, M. (1966). Technology and nationalism. In: Peter Russell (ed.). Nationalism in Canada. Toronto: McGraw Hill  (pp.284-303). Dubuc, A. (1966). The decline of Confederation and the new nationalism. In: Peter Russell (ed.). op. cit., pp.112-133.

[24] À la suite du jugement, Laurier affirme que le pouvoir de traiter permettrait au Canada de conserver ses droits à l’échelle internationale et que dorénavant ce pays devra pourvoir au règlement des affaires canadiennes.

[25] Cette coalition est formée d’hommes d’affaires libéraux opposés au traité de réciprocité avec les États-Unis mis de l’avant par Laurier, mais surtout de nationalistes canadiens-français opposés à la Loi du service de la marine et des conservateurs provinciaux et fédéraux.

[26] La Loi sur le service militaire obligatoire (29 août 1917) provoque des émeutes et des rébellions au Québec. Malgré un appel au calme lancé par plusieurs personnalités québécoises qui se sont opposées à la conscription – Laurier est de ce nombre – le peuple s’oppose avec violence à cette loi qui provoque la sédition. La Loi d’élections en temps de guerre (20 septembre 1917) accorde  le droit de vote aux femmes, soeurs et parentes de soldats déjà sous les armes. Elle enlève ce même droit aux citoyens nés dans un pays ennemi ou naturalisés après 1902.

[27] « Laurier avait vu juste en disant que la conscription ne donnerait rien de plus que le volontariat. En 1918, sur 117 104 conscrits québécois, 115 507 demandent à être exemptés. La proportion demeure sensiblement la même en Ontario où 118 128 hommes sur 125 750 réclament la même faveur ». In: Vaugeois, D., Lacoursière, J. (sous la direction de). (1976). Canada-Québec: synthèse historique. Montréal:Éd. du Renouveau pédagogique, p. 485.

[28] Chevallier, J.J. (1930). L’évolution de l’Empire britannique. Vol. I. Paris: Éd. Internationales, p. 342. À la fin de la guerre, le Cabinet impérial de guerre deviendra la Délégation de l’Empire britannique. Ce changement de vocable est d’importance, puisqu’il rend égaux les représentants du Royaume-Uni et des Dominions qui seront présents à la signature du Traité de Versailles (1919).

[29] Ollivier, M. (ed.), (1954). The Colonial and Imperial Conferences from 1887 to 1937. Vol. II. Ottawa: Edmond Cloutier, p. 175.

[30] À noter que Arthur Meighen sera nommé Premier ministre du 29 juin au 25 septembre 1926.

[31] Ollivier, op. cit., Vol. III,  « Status of Great Britain and the Dominions », pp. 145-146.

[32] Neatby, B. (1975). La Grande Dépression des années ’30. Montréal: Éd. de la presse, p. 184.

[33] En 1850, la moyenne d’immigrés en Argentine se chiffre à environ à 5 000 personnes par année. En 1870, elle s’élève à 30 000 pour atteindre 200 000 dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale. À l’aube de la guerre, ces masses d’immigrés sont constituées de 49% dans la population de Buenos Aires et de 35% dans celle de Santa Fe, par exemple. En 1930, l’Argentine aura accueilli près de 3.9 millions de nouveaux arrivants, dont 40% d’Italiens.

[34] Les Autonomistes, regroupés dans les années de 1860, fondent un parti politique dont la préoccupation majeure est de garder Buenos Aires comme capitale provinciale, tandis que les Nationalistes voudront en faire une capitale fédérale.

[35] La révolte de 1889-90 qui a conduit à la démission du Président Juarez Celman ne change pas de façon radicale l’ordre des choses. Le vice-président, Carlos Pellegrini, qui, avec la collaboration du général Roca, a mobilisé les forces du gouvernement contre la révolte, succède à la présidence. L’oligarchie se maintient ainsi pendant plus de deux décennies malgré les revendications fondées sur la garantie des libertés publiques, le suffrage universel et la non-intervention du gouvernement dans l’opération électorale.

[36] Ricardo Rojas publie en 1909 un ouvrage intitulé La restauracion nacionalista qui presse les Argentins d’étudier sérieusement leur passé et de l’enseigner aux plus jeunes. L’année suivante paraît Blason del Plata qui se veut un appel mystique à la fierté nationale. Les écrits de Rojas qui a décrit à travers l’indien traditionnel et la vie des premiers colons le passé de l’Argentine restent largement influencés par l’oeuvre de Johann Gottfried von Herder (écrivain et philosophe allemand, 1744-1803).

[37] Avant la Première Guerre mondiale, l’Argentine faisait partie de l’Empire non-officiel de la Grande-Bretagne. Bien que cette relation ait été affaiblie par les difficultés financières de l’Argentine durant les années 1890, l’Angleterre demeurera, jusqu’à la Première Guerre mondiale, le partenaire commercial le plus important de ce pays.

[38] White, J.W. (1942). Argentina: the life story of a nation. New York: Wiking Press, p. 160. L’auteur précise un peu plus loin que: « cette théorie était beaucoup trop avancée pour l’Argentine de 1930 et que Uriburu ne l’a jamais sérieusement appliquée; vers 1940, il y eut une forte tendance d’opinion parmis les Conservateurs, à savoir que le concept fasciste de l’État offrait l’unique solution au problème lié à la destruction du pouvoir politique des masses en Argentine et assurait ainsi le pays d’être dirigé par une classe cultivée et instruite.

[39] Les Conservatives représentent les intérêts de la vieille garde qui a conservé le pouvoir de 1880 à 1916. Les Antipersonalistas apparaissent à la suite de la scission au sein de l’Union civique radicale, en 1918. Ils sont étroitement rattachés à l’économie internationale et partagent un certain nombre d’idées sociales et économiques de l’oligarchie.

[40] Whitaker, A.P., Jordan, D.C. (1966). Nationalism in contemporary Argentina. New York: Free Press, pp. 63-64.

[41] Le GOU (Grupo de Oficiales Unidos) est une société secrète formée d’officiers supérieurs de l’armée dont la carrière militaire s’est développée sur le modèle allemand. La plupart d’entre eux ont participé au coup d’État de 1930, si bien que l’état-major de la Défense nationale contient en germe des sympathisants nazis déterminés à préserver avant tout la neutralité et la souveraineté de l’Argentine.

[42] La plupart des pays de l’Amérique latine se sont rangés tardivement du côté des Alliées. L’Argentine demeure le dernier de ce pays à le faire. Un mois avant qu’elle ne déclare officiellement la guerre aux pays de l’Axe, le ministère des Affaires étrangère du Mexique convie toutes les républiques (sauf l’Argentine) à se joindre à la conférence de Chapultepec pour y discuter des derniers efforts de guerre et des problèmes ultérieurs engendrés par ce conflit. La formulation d’une politique commune à l’égard de l’Argentine est également abordée. Quelques semaines plus tard, l’Argentine signe l’accord de Chapultepec en raison de son adhésion officielle aux pays alliés.

[43] Le 7 juillet 1945, le Président Farrell annonce qu’un gouvernement constitutionnel sera établi avant les élections prévues pour la fin de l’année. Le 6 août suivant, l’état de siège proclamé en 1941 est levé. Les opposants de Peróóón profitent de cette situation et organisent une marche dans les rues de Buenos Aires (entre 300 000 et 400 000 personnes y participent). Ils exigent la fin immédiate de la dictature militaire et le retour à un gouvernement constitutionnel. Farrell réplique en faisant arrêter les leaders de cette marche et rétablit, derechef, l’État de siège (26 septembre 1945). Cette marche de la constitution et de la liberté n’est qu’un prélude à la flambée d’événements violents qui surviendront lors de l’arrestation, puis de la libération de Perón (deux jours après), de même qu’au moment de la restauration du gouvernement constitutionnel qui marque l’arrivée de Perón au pouvoir.

[44] Eva Duarte Perón, surnommée Evita, fut un personnage vénéré par le peuple. Dès 1945, année de son mariage avec Perón, elle assiste son époux dans ses fonctions politiques, en procédant d’abord à l’unification des groupes ouvriers. Elle devient ensuite directrice de la Maria Eva Duarte de Peron Fundacion et acquiert ainsi une notoriété qui lui vaut respect et admiration de tous. À sa mort (26 juillet 1952), le pays entier sera plongé dans une atmosphère d’hystérie collective tellement son charisme était grand.

[45] Affirmation militaire et affirmation nationale ne sauraient être équivalents. C’est pourquoi, la période 1930-1955, caractérisée à ses extrêmes par deux coups d’État militaires, de même que les périodes post-Perón, également marquées par d’autres coups d’État (1966 et 1971) ne répondent pas à ce critère de comparaison.

[46] Perón lui-même a baptisé ce système « troisième position », pour indiquer qu’il était en marge des deux idéologies qui se partagent le monde et sa formule idéologique sert encore de base à la vie nationale.

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