Chapitre 3: Radio et nationalisation

I- CANADA

S’il est vrai, comme le prétend Harold A. Innis, que le domaine des communications occupe une position cruciale dans l’organisation et l’administration du gouvernement, position qui se reflète à son tour dans les empires et dans la civilisation occidentale, nous pouvons nous demander jusqu’à quel point un médium comme la radio est susceptible de répondre à un tel critère.[1] La nationalisation de la radio, au Canada comme ailleurs, implique d’abord une volonté politique. Cependant, les effets de ce médium sur les individus ou la société conduisent à une forme particulière de la radio qui influence la mise en œuvre d’un tel projet politique.[2]

Harold Innis dans les années 1920. Source : Wikipédia.

Avant que la Loi de 1936 sur la radiodiffusion ne reçoive, le 23 juin, la sanction royale, bien des problèmes avaient été soulevés et le gouvernement canadien espérait que cette nouvelle loi lui donnerait satisfaction. En définitive, la création de la SRC dénoue une situation tendue à l’excès: la Société disposait désormais d’une très large autonomie financière et opérationnelle et conservait une autorité complète sur les réseaux et les émissions des postes privés. Dès septembre 1936, le gouvernement nommait Leonard Brockington à la présidence du Bureau des gouverneurs qui comptait neuf membres au total. Par la suite, Gladstone Murray fut nommé directeur général de la Société. Les responsables se mirent rapidement à la tâche et adoptèrent un plan triennal qu’ils présentèrent au ministre dès janvier 1937. Au cours de cette même période, deux grandes études furent lancées, l’une sur les conditions de réception et la portée des émetteurs dans tout le pays, l’autre sur les ressources statistiques du Canada et les émissions étrangères disponibles.

Malgré les 78 stations privées existantes au pays et le modeste réseau national dont hérite la Société, la moitié de la population canadienne ne peut bénéficier, en 1936, d’un service national adéquat.[3] D’une part, le plus grand nombre de stations privées se trouve dans les grands centres urbains, laissant ainsi pour compte la plupart des régions éloignées. D’autre part, la radiodiffusion nationale n’a lieu qu’en soirée et le dimanche après-midi. En raison des coûts importants qu’exige la liaison par fil – environ le quart des frais d’exploitation sont absorbés par ce type de transmission – la SRC ne peut diffuser plus de six heures par jour. À cela s’ajoutent le problème du décalage horaire pour la retransmission des émissions d’un bout à l’autre du pays et le partage limité de ce service dans les deux langues officielles, partage qui ne satisfait finalement ni les uns ni les autres. Reste enfin la présence d’interférences étrangères, particulièrement dans les régions de Winnipeg, Edmonton, Saskatoon, Toronto et Montréal.

  1. Réorganisation du réseau national

L’une des premières tâches qui incombe aux responsables de la Société est de « faciliter l’audition des programmes de Radio-Canada à chacun des Canadiens.”[4] La politique adoptée vise à étendre graduellement le réseau national. Pour ce faire, toutes les stations de grande puissance, ondes courtes et grandes ondes, devront nécessairement appartenir à l’État, ce qui implique que les stations privées ne joueront désormais qu’un rôle secondaire. La Société adopte ainsi le principe fondamental de la Commission Aird qui jugeait indispensable que les stations nationales puissent rayonner sur une plus grande portée.[5]

La première étape du plan de rayonnement comprend la construction, en décembre 1917, de deux super-stations de 50 kilowatts, l’une située à Toronto (CBL anglais) et l’autre à Montréal (CBF français). Celles-ci permettent de desservir les deux grands centres stratégiques de la radiodiffusion au Canada et de compléter le rayonnement dans les régions périphériques. Qui plus est, la Société achève, en février 1937, la construction d’une station à Vancouver que la CCR avait initialement approuvée. D’une puissance de 5 kilowatts, la station CBR de Vancouver ne répondait que partiellement au projet d’expansion national, mais permettait néanmoins de surmonter certaines difficultés d’ordre géographique et matériel qui nuisent à la réception dans cette région.[6] Parallèlement à la mise en oeuvre de son projet d’expansion, Radio-Canada procède à une révision complète des politiques en matière de radiodiffusion: les attributions de licences à de nouvelles stations, les changements de fréquence ou de lieu des stations, les demandes d’augmentation de la puissance émettrice doivent être scrupuleusement étudiés en fonction du réseau national et du problème d’interférence sur le continent nord-américain.

Certaines stations privées disposent de meilleures fréquences et d’une puissance supérieure à celles de Radio-Canada, ce qui nuit considérablement au développement du réseau dans plusieurs grands centres du pays où les propriétaires de stations privées sont présents.[7] Si la SRC veut atteindre un de ses objectifs fondamentaux, à savoir « faciliter l’audition des programmes à chacun des Canadiens », il lui faudra compléter son plan de base triennal par la mise sur pied de deux autres stations émettrices. En 1939, les stations CBA (Sackville, Nouveau-Brunswick) et CBK (Watrous, Saskatchewan), chacune d’une puissance de 50 000 kilowatts, deviennent avec les stations CBL et CBF la pierre de touche du réseau national. Les six autres stations de moindre puissance, appartenant à l’État ou louées (CBJ-Chicoutimi, CBV-Québec, CBM-Montréal, CBO-Ottawa, CBY-Toronto et CBR-Vancouver) ainsi que les 28 autres stations privées affiliées à Radio-Canada complètent l’infrastructure nationale. Quant aux autres stations privées qui ne font pas officiellement partie du réseau, elles peuvent relayer les programmes de leur choix.

Logo de 1940 à 1958 de la CBC/SRC. Source : Wikipédia.

Sur le plan international toutefois, la SRC fait face à d’autres problèmes. Les fréquences libres qui, en principe, sont disponibles pour le Canada et qui ressortissent aux diverses conventions sur la répartition des canaux ne peuvent être utilisées convenablement en raison du brouillage causé par les stations ultra-puissantes installées à Cuba et au Mexique.[8] Des mesures urgentes s’imposent; la SRC n’hésite pas à promouvoir une conférence internationale en vue de solutionner définitivement le partage des ondes sur tout le continent. Le premier novembre 1937 s’ouvre à La Havane, l’Inter-American Wavelength Conference à laquelle participent 16 pays d’Amérique.[9] Grâce au nouveau traité international, le Canada bénéficie d’une position meilleure qu’auparavant. Il obtient six fréquences libres pour les stations de la Classe 1-A de 50 kilowatts et plus, 4 pour la Classe 1-B (entre 10 et 50 kilowatts) et 4 pour la Classe II à puissance limitée de 0.25 à 50 kilowatts; pour les émetteurs de faible puissance, le Canada obtient 41 fréquences (régionales) de 500 watts à 5 kilowatts et 6 fréquences locales de 100 watts à 250 watts.[10]

  1. La programmation nationale

Le plan triennal de la SRC comporte un autre volet dont l’objectif principal est « de fournir les meilleurs programmes possibles quelque soit leur provenance. »[11] Une étude visant à déterminer le caractère et la disponibilité du talent canadien, à rechercher la meilleure façon d’organiser et de développer cet apport culturel et à examiner les programmes d’origine étrangère s’imposait. Une telle mesure ne pouvait être efficace que si elle était assortie d’un certain nombre de considérations: augmenter les heures de diffusion, entamer un échange d’émissions avec les autres pays, commanditer celles-ci, offrir une programmation dans les deux langues, satisfaire aux attentes des populations régionales ou encore établir des relations harmonieuses avec les différents milieux artistiques canadiens.

Dès le mois d’octobre 1937, le réseau national affiche une nouvelle programmation et augmente le nombre d’heures de diffusion qui passe de 6 à 12 heures par jour; des accords sont aussi conclus avec la BBC et les grands réseaux américains, NBC, CBS et la Mutual Broadcasting System, notamment. Cette réorganisation de la programmation permet d’améliorer la qualité des émissions présentées et de stimuler la production canadienne au niveau international.[12] Au plan de la réalisation des émissions et de l’administration, la SRC met de l’avant une politique de décentralisation dans les cinq grandes régions du pays afin de permettre une plus grande diversification des ressources et de servir les intérêts régionaux. La Colombie-Britannique, les provinces des Prairies, l’Ontario, le Québec et les provinces maritimes forment des entités propres, sujettes à développer les talents locaux, à encourager les artistes en herbe et à stimuler l’intérêt culturel de ces communautés.

Avant de pouvoir adapter le contenu des émissions nationales aux intérêts de ces régions, il faut d’abord régler le problème de la dualité culturelle. Au cours des quatre années qui précèdent la création de la SRC, bien des débats alimentent la controverse linguistique, particulièrement à propos des émissions françaises diffusées à l’échelle du pays.[13] Dans l’esprit des dirigeants, l’objectif fondamental de la nouvelle Société vise à « réconcilier les forces de notre vie nationale [à défaut de quoi la radio] aura manqué à ce but ultime. »[14] La radio doit ainsi servir d’instrument national et pour cause:

Une programmation pour les Canadiens de langue anglaise était censée refléter les intérêts et les goûts nationaux, et partant devait contenir un certain nombre d’émissions en provenance des réseaux américains. La programmation destinée aux Canadiens de langue française relevait davantage des seules ressources de ce peuple, et notamment de celles de la province de Québec. Dès lors, nous comprenons mieux pourquoi la création d’un réseau français fut un stimulus pour le nationalisme qui existait déjà au Québec.[15]

Dès 1937, la SRC crée un réseau français desservant particulièrement le Québec. Malgré cet effort louable, la programmation nationale laisse à désirer et les administrateurs locaux doivent constamment rivaliser d’initiatives pour combler les heures d’écoute.[16] L’insuffisance du personnel, les installations déficientes et les budgets étroits handicapent sérieusement le bon fonctionnement de ce réseau, du moins au début des opérations. À ces insuffisances de ressources s’ajoutent les objections et les pressions de la communauté anglophone qui poursuit sa croisade contre le fait français à l’échelle du pays: pas un mot de français ne doit être entendu en dehors du Québec. »[17] Véritable brandon de discorde, la question linguistique revient, une fois de plus, au coeur des préoccupations nationales. Les tenants de la radio anglophone ne veulent pas d’un Canada bilingue dans leurs provinces. Ils préfèrent écouter des émissions américaines plutôt que de subir les affres de cette langue.[18] Rapidement, les responsables de la radio française vont prendre leur distance vis-à-vis des critiques polémiques et se concentrer sur la tâche nouvelle qui leur est confiée. Augustin Frigon, directeur général adjoint de la Société, joue un rôle prépondérant dans l’organisation du réseau français. Il décentralise les activités opérationnelles en déplaçant d’Ottawa à Montréal le personnel d’ingénierie, et d’Ottawa à Toronto le personnel affecté à la programmation. La capitale fédérale reste donc le centre administratif dont L.W. Brockington a l’entière responsabilité.

Montréal et Toronto, disposant d’un nouvel émetteur de 50 kilowatts chacun, deviennent ainsi les deux principaux centres de la radiodiffusion au Canada. La nouvelle vocation de ces deux villes aura un effet d’entraînement sur les comportements sociaux de certains groupes anglophones, jusqu’alors hostiles au fait français. Par rapport aux autres villes du Canada, Montréal et Toronto possèdent un statut particulier qui va les obliger à vivre en une sorte de symbiose, eu égard au rôle organisationnel qu’elles seront désormais appelées à jouer sur la scène nationale. Il était donc prévisible que la politique du gouvernement canadien et des dirigeants de la SRC favorise la création d’un réseau français distinct qui permettrait d’atteindre les objectifs nationaux de la majorité francophone du Québec. Certes, les minorités francophones, de l’Ouest notamment, ne peuvent jouir des mêmes prérogatives que celles de la minorité anglophone du Québec, par exemple. Néanmoins, cette période de rodage constitue une étape cruciale pour la SRC qui relève, non sans peine, le défi: en 1936, le réseau national ne dessert que 49% de la population alors qu’il atteint 87% en 1939.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, deux nouveaux émetteurs clés s’ajoutent à ceux de Montréal et Toronto: celui de Sackville (Nouveau-Brunswick) et celui de Watrous (Saskatchewan). Grâce à ces émetteurs, la SRC est en mesure de desservir adéquatement les provinces maritimes et celles des prairies et d’atteindre, à l’aide d’émetteurs-relais de basse puissance, les populations rurales. Graduellement, des émissions à caractère régional sont mises en onde et la Société, soucieuse de l’éducation nationale, travaille de concert avec les ministères provinciaux afin de réaliser des émissions scolaires; d’autres émissions du même genre, destinées cette fois aux agriculteurs canadiens, gagnent en popularité. Les deux réseaux offrent ainsi un choix d’émissions variées censées refléter les goûts et les intérêts de chacune des deux principales communautés culturelles. Toutefois, avant que la Société n’atteigne son objectif, c’est-à-dire de rejoindre la totalité des Canadiens il faudra attendre encore quelques années.[19] Les progrès techniques réalisés jusqu’ici et la diversité des émissions produites au cours des trois premières années d’opération témoignent d’une réussite peu commune, si l’on tient compte de la superficie du Canada et des spécificités culturelles du pays.

L’événement majeur qui a mis à l’épreuve le rendement du réseau et l’habileté technique du personnel de la Société est certainement la visite du couple royal d’Angleterre. Du 17 mai au 15 juin 1939, pas moins de 11 reportages sont réalisés dans les deux langues et retransmis en différé le soir même. La couverture de ce voyage qui totalise un parcours d’environ 3 000 kilomètres dénote un savoir-faire peu commun et démontre, une fois de plus, l’efficacité du réseau. Cet événement radiophonique prend une importance accrue, du fait qu’il est présenté dans d’autres pays confrontant ainsi la production nationale de Radio-Canada à celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne, notamment. La nouvelle image que projette la Société, qui ne reçoit que des éloges de la presse nationale, prouve à tout le moins que le réseau radiophonique canadien est capable de rivaliser avec celui d’autres pays et de s’ajuster à la norme internationale. Cette reconnaissance qu’on lui témoigne incite ses dirigeants à instaurer un nouveau service international de diffusion polyglotte que d’ailleurs tout grand réseau radiophonique ambitionne de mettre sur pied. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale obligera Radio-Canada à surseoir à ce projet.

  1. Le financement de la radio

Le droit de permis, fixé à deux dollars par récepteur, ne peut manifestement compenser les dépenses encourues par la SRC. Dès 1939, il devient évident que « la Société aurait besoin d’environ un million de plus que les recettes prévues si elle veut réaliser un programme de base de développement, et en particulier financer un poste de 50 kilowatts pour la Saskatchewan. »[20] La politique commerciale de Radio-Canada ne permet d’aller chercher qu’une fraction des revenus envisagés par la Ligue canadienne de la radio qui soutenait, en 1932, que la publicité pourrait générer un revenu annuel de 950 000 $. D’une part, la Société doit respecter les engagements de ses prédécesseurs qui ont ratifié un contrat de location de lignes avec les services télégraphiques du CN et du CP. En vertu de cette entente signée le premier avril 1933, seules les émissions non commanditées peuvent être relayées, les émissions commerciales étant formellement exclues. D’autre part, la Société tarde à exploiter à fond la publicité par crainte de se lancer dans une lutte sans merci contre les propriétaires de stations privées, sans compter qu’elle répugne à trop s’identifier avec le commercialisme.

La mise en opération des stations de grande puissance au Québec et en Ontario de même que l’augmentation des heures à l’échelle nationale permettant l’inclusion de larges tranches d’émissions américaines, incitent la SRC à promouvoir une politique commerciale plus agressive que par le passé. À la fin de l’exercice financier 1938, les revenus commerciaux bruts se chiffrent à environ 645 000 $ comparativement à 371 000 $ pour celui de 1936.[21] En plus de fournir des revenus supplémentaires, les émissions commanditées permettent d’élargir l’éventail de la programmation (c’eût été trop coûteux d’occuper la totalité du temps d’antenne avec des émissions non commanditées), favorisent un rapprochement avec les stations privées affiliées puisqu’elles partagent les profits réalisés et augmentent la cote d’écoute, notamment par la diffusion d’émissions américaines qu’une bonne partie des auditeurs anglophones consomment déjà via les stations américaines. Bien entendu, cette politique commerciale ne fait pas l’affaire de tous. Les propriétaires des grands journaux et de stations privées qui, dans le passé, louangeaient les initiatives de la SRC se sentirent bientôt menacés par l’importation d’émissions américaines commanditées. Ils voyaient dans cette pratique une atteinte directe à leurs revenus publicitaires et pressaient la Société de majorer le droit de permis à trois dollars par récepteur, plutôt que de les concurrencer de façon déloyale.[22] La station CBL de Toronto était particulièrement en butte à de telles critiques. En comparaison d’autres stations d’État, elle diffusait entre 18 et 20 heures quotidiennement et présentaient le double d’émissions américaines commanditées.[23]

Cette fois-ci, le spectre américain servait de paravent aux grands journaux canadiens et du même coup plongeait la Société dans l’embarras:

En réclamant la majoration du prix du permis, les éditeurs ont exposé la Société à la critique de chaque propriétaire de poste de récepteur au Canada, ceux-là mêmes que la Société est appelée à servir; ceux-là mêmes qui, par leurs protestations, sont à même de supprimer la Société.[24]

La crainte d’une domination américaine de la radio au Canada n’avait-elle pas servi de prétexte au gouvernement canadien lorsque le Premier ministre Bennett présenta, le 16 mai 1932, un Bill visant à établir la CCR en affirmant que « ce pays [devait] contrôler absolument la radio de source canadienne, sans ingérence ni influence étrangère? »[25] Par la suite, n’avait-elle pas créé un certain émoi au sein de la Chambre des députés relativement aux combines illégales entre compagnies dites canadiennes pour la fabrication et la vente d’appareils et de pièces de radio au Canada?[26] À l’instar de la Canadian Radio Patents Ltd., les propriétaires de grands journaux canadiens n’escomptaient-ils pas monopoliser le domaine de la publicité au Canada?[27] À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le spectre américain s’estompe au profit d’une radio d’État dont le fondement de la Loi de 1936 légitime son autorité, lui permettant ainsi de poursuivre ses objectifs nationaux et de mieux se défendre contre de telles pressions, que celles-ci proviennent de l’intérieur ou de l’extérieur.

II-  ARGENTINE

« No es casualidad que la primera época de la radio coincida case fecha con la época de las revoluciones proletarias ». Lluís Bassets, De las ondas rojas a las radios libres.

Au moment où le Canada et l’Afrique du Sud s’engagent définitivement dans la nationalisation en 1936, l’Argentine tâtonne encore. Les politiques élaborées jusqu’à ce jour ne sauraient satisfaire pleinement les conditions requises pour l’expansion d’un réseau national. Les dispositions des différentes lois et décrets constituent davantage une mesure destinée à assurer le monopole de l’État plutôt qu’une mise en valeur de l’expression artistique et culturelle de ce pays. Le décret du 27 mars 1924 qui entend notamment régulariser le fonctionnement de la radio dans le but de répandre « les nouvelles d’intérêt général, les concerts vocaux ou artistiques, les auditions théâtrales ou tout autre manifestation culturelle » représente une exception. Dans l’esprit de la loi, il n’est pas rare de constater qu’un tel principe général n’a sa raison d’être que pour évoquer une solution à des problèmes particuliers. Bien entendu, la qualité de la programmation constitue un élément important, mais cette importance n’est souvent alléguée que pour justifier les limites de la publicité, de l’expression des idées ou de la répartition des fréquences.[28] Dans la pratique, le texte de loi sur la programmation sert d’écran au gouvernement argentin qui lui prête une intention justifiable selon les besoins du moment. En protégeant l’intérêt public, l’État peut davantage disposer de son pouvoir et faire valoir son autorité vis-à-vis de l’entreprise privée de la radio. Les lois et les décrets définissent une ligne de conduite qui permet d’éviter l’anarchie, cependant qu’ils renforcent le pouvoir de l’État.

La relative harmonie qui règne entre l’État et l’entreprise privée dans le domaine de la radio est fondée presque essentiellement sur des compromis politiques et économiques. Les intérêts de l’un et de l’autre ne se rencontrent pas nécessairement, sauf lorsqu’il paraît opportun de les faire converger. Dans le décret du 3 mai 1933 (décret # 21044), il est stipulé qu’avant d’octroyer une nouvelle licence le gouvernement devra vérifier si la ou les personne(s) intéressée(s) est (sont) citoyen(s) de ce pays; dans le cas d’une société ou d’une corporation, la majorité des membres doivent être argentins. Il n’y a pas de doute, d’affirmer Arturo Pellet Lastra, que si l’un des principaux objectifs de ce service public est de consolider la nationalité, cette mesure s’avère opportune et avantageuse.[29] Par une telle réglementation, l’exploitation des stations radiophoniques reste aux mains des Argentins, ce qui favorise politiquement le gouvernement et économiquement les radiodiffuseurs.

Dans le processus de nationalisation de la radio, la tierce partie, c’est-à-dire le public joue un rôle prépondérant. Au niveau des politiques nationales, les attentes du public servent de baromètre au gouvernement. La prise de conscience nationale exerce un pouvoir pour le moins déterminant, et l’on peut prétendre sans ambages que l’entreprise privée aura du mal à lutter contre ce courant nationaliste. Cette dernière n’aura d’autres choix que de se mettre au diapason du gouvernement et du public qui la confrontent. Mais encore faut-il que cette conscience se manifeste!  Dans une allocution prononcée devant L’Asociación de Jefe de Propaganda, Adolpho T. Constantino, chef de la direction des radiocommunications soulève ce problème:

…à partir du moment où les appareils radio inondent notre vie sociale et que la radio fait partie du répertoire commun de l’amusement et de la curiosité citadine, une infinité de questions se posent pour ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont impliqués dans la démarche et l’orientation [de la radio]. La radio atteint alors la gravité d’un sérieux problème public. Dans notre pays, à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du monde, il ne s’est pas formé une conscience collective propre à la saisie de ce problème. Les Argentins continuent encore de considérer la radio comme un spectacle populaire ou accessoire, laissé à une inspiration presque toujours élémentaire et improvisée de ses promoteurs. C’est pour cette raison que la radio argentine, bien que possédant une infrastructure étendue, n’a ni la personnalité ni la place qui lui revient comme institution publique reconnue, comme c’est le cas en Europe et aux États-Unis.[30]

Un travail de conscientisation reste à faire, et c’est peut-être une justification suffisante pour faire coïncider les véritables débuts de la radio nationale avec l’arrivée au pouvoir d’Eduardo Perón, en 1946.[31] Cependant, certains événements antérieurs ont contribué au développement de la radio d’État. La création, en mai 1934, de la première station radiophonique d’État relevant directement du ministère des Postes et Télégraphes (LR1 Radio El Mundo de Buenos Aires), représente une étape fondamentale dans ce processus. En juillet 1937, LRA Radio del Estado est mise en service et diffuse ses premières émissions à partir de l’édifice principal de la direction générale des Postes et Télégraphes, à Buenos Aires. Disposant d’un émetteur de 10 kilowatts, LRA del Estado devient la principale station de la Cadena Argentine de  Radiodifusión qui deviendra, par la suite, Servicio Oficial.[32] Le décret du 7 juillet 1938 (décret #7695) qui détermine la création de la Comisión de Reorganizacion de la Radiodifusión chargée d’étudier les problèmes relatifs à la création d’un service public de radiodiffusion, va provoquer des changements majeurs dans l’organisation et l’administration de la radio au pays.

1946 – LRA Radio del Estado, Buenos Aires, Argentina. Source : SWLQSL.com.

De 1937 à 1940, plusieurs stations radiophoniques privées s’unissent pour former deux réseaux distincts: LR1 Radio El Mundo compte 11 stations affiliées. LR3 Radio Belgrano possède 8 stations au pays et 1 en Uruguay. Dès avril 1941, LR4 Radio Splendid est autorisée par l’Assemblée nationale à former un troisième réseau. Ces chaînes radiophoniques relèvent de l’entreprise privée, mais chacune d’elle semble exploiter des créneaux différents.[33] Cette réorganisation de la radio argentine reste, en définitive, un palliatif insuffisant même si elle tend à desservir tout le pays. Ce que cherche l’entreprise privée, c’est le monopole de la radio dont le fondement même des principes législatifs sur lesquelles elle s’appuie sont caducs:

La radiotélégraphie de même que la radiotéléphonie, publique ou privée, sont assujetties aux dispositions d’une loi qui date de 1875, alors que les législateurs de cette époque ne pouvaient prévoir l’existence des médias de communication actuels, ni leur utilisation ou leur développement et encore moins la signification et l’influence que certains de ces systèmes exercent sur la vie collective.[34]

Les décrets et les lois adoptés depuis 1924 peuvent difficilement freiner la tendance de certains propriétaires de stations privées qui cherchent par tous les moyens à contrôler la radiodiffusion au pays. Agustin Rodriguez Araya, député de l’Assemblée nationale, dénonce avec vigueur une prise de contrôle « destinée uniquement à favoriser les intérêts commerciaux d’un groupe /…/ qui a commencé à former un consortium financier pour établir un vrai monopole de la radiodiffusion au pays. »[35] Le plus alarmant de cette affaire est sans doute la dénonciation de certaines pratiques frauduleuses entre fonctionnaires du gouvernement et propriétaires de stations privées pour l’obtention de ce monopole. Le projet de loi que présente Agustin Araya en 1941 vise à corriger cette « situation particulière qui s’est produite, faute d’une loi qui aurait pu régulariser cette activité nouvelle qu’est la radio. »[36]

La Commission spéciale chargée d’enquêter sur les conditions de la radio argentine arrive donc à point nommé. Le mandat en est confié à messieurs Felipe J. Vasquez, directeur des Télégraphes, Adolfo T. Constantino, chef de service des radiocommunications, Angel J.B. Rivera, inspecteur de l’enseignement secondaire, Benjamin Gache et Alfredo G. Pérez, représentants de la section des permis de diffusion. Dans un volumineux rapport qu’elle soumet au gouvernement, le premier avril 1939, la Commission reconnaît trois systèmes d’exploitation possibles: le système privé, le système public et le système mixte ou semi-officiel. Selon elle, la solution la plus judicieuse paraît être « un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État. Ainsi, il y aurait une entité unique fondée sur la participation de tous les détenteurs actuels de permis… »[37] A priori, l’intervention de l’État renvoie à « un organisme indépendant qui possède la structure administrative nécessaire lui permettant d’agir de façon immédiate, directe et appropriée…”[38] De ce point de vue, la solution proposée par la Commission argentine rejoint celle du Canada et de l’Afrique du Sud où la création d’un organisme indépendant aux pouvoirs discrétionnaires est en mesure d’assurer un développement adéquat dans tout le pays. Cette conclusion à laquelle en arrive Adolfo T. Constantino coïncide exactement avec la tendance mondiale.[39]

Une telle proposition ne peut que légitimer la conduite de l’État qui, tout en agissant par devoir, démontre à l’évidence qu’il cherche à développer un idéal national, ou du moins à suivre la tendance internationale. Mais, cette attitude ne doit pas faire illusion. La période de la Seconde Guerre mondiale, jalonnée par la formation de la Commission (1939) et l’accession au pouvoir de Perón (1946), provoque une rupture des rapports entre l’État et les radiodiffuseurs qui, jusqu’ici, servaient de référents au mouvement national. La radio argentine subit le contrecoup des politiques internes et externes du pays: celles-ci étant intimement liées au conflit mondial, et celle-là au régime politique né des coups d’État militaires de 1929 et 1943. Instrument de culture, certes, mais aussi instrument du pouvoir dont la tendance des années 1930-1940 est marquée par « l’utilisation directe de la radio comme instrument pour la création d’un consensus politique à l’intérieur du pays et pour la lutte psychologique extérieure qui accompagne les confrontations belliqueuses ou les tensions internationales. »[40]

Les pouvoirs politiques se prémunissent contre toute agression propagandiste, partisane ou subversive qui les menacent en période de crise. Inéluctablement, l’exacerbation des tensions nationales et internationales ne rend que plus suspect le rôle socioculturel de la radio. De là, naissent les conflits provoqués par des divergences d’opinion sur la vocation et l’orientation de la radio. L’une des conséquences directes qui découle de l’action gouvernementale et qui reste encore vertement critiquée de nos jours en Argentine, porte sur la liberté d’expression. Une situation conflictuelle devient inévitable lorsque « les mesures de contrôle commencent à s’appliquer de façon soutenue à l’expression des idées, plutôt qu’à la qualité et aux objectifs thématiques de la programmation. »[41] Cela équivaut à se demander, à l’instar d’Alberto J. Aguirre, si la radiodiffusion en Argentine est un service public ou si elle est seulement d’intérêt public: dans les deux cas, de répondre l’auteur, l’État se forge des raisons pour prendre les dispositions nécessaires afin d’exercer des pressions sur les radiodiffuseurs de façon à ce que ces derniers s’en remettent sagement à la volonté du gouvernement, du moins pour ce qui lui importe réellement, à savoir la diffusion des idées.[42]

Sans aucun doute, l’État procède à une restructuration de la radio sous toutes ses formes: la création d’un Conseil supérieur de la radiodiffusion, la formation d’une Commission chargée d’enquêter sur la situation de la radiodiffusion et la mise sur pied d’un sous-secrétariat de l’information au ministère de l’Intérieur vont infléchir la pratique de la radio largement subordonnée à l’entreprise privée. Corrélativement, la publicité et la programmation sont remises en question et constituent la pierre d’achoppement dans les rapports de force qui précèdent la nationalisation complète de la radio.[43]

Publicité et programmation

Les moyens de communication de masse dont fait partie la radio reposent sur la triade émetteur-message-récepteur. Le message qui constitue le pivot de ce schéma n’a pas comme unique référent les émissions régulières, les nouvelles ou les commentaires de toutes sortes. La publicité constitue en soi un message dont la portée conditionne le pouvoir médiumnique de la radio, et souvent le caractère des émissions. Au vrai, la publicité est le substrat de la radio privée: elle constitue l’essentiel de ses ressources financières. Entre la publicité et la programmation, il devient aisé d’établir un rapport de cause à effet, simplement sur la base de la cote d’écoute. Dès lors, les radiodiffuseurs privés peuvent prétendre à une plus grande qualité d’émissions culturelles ou éducatives ou verser carrément dans la facilité que le bon ton passe sous silence.[44] La tendance de la radio argentine au cours des années 1930 épouse le modèle états-unien: une radio privée, commerciale et axée sur la production d’émissions de variétés et de divertissement populaire. »[45]

Les conditions économiques et les possibilités d’exploitation commerciale qui sous-tendent la pratique de la radio argentine restent cependant limitées en comparaison des États-Unis. Chaque propriétaire a une conception particulière de la radio qui reflète à la fois un trait marquant de sa personnalité et un besoin lucratif. Cette attitude égocentrique ne peut conduire qu’à des résultats déplorables, soutient Alberto Aguirre, même si elle fait prendre conscience à de tels individus que l’instrument qu’ils possèdent pourrait être mis au service du public et du pays avec intelligence et générosité.[46] Mais, comment assurer la viabilité de la radio tout en répondant à de tels critères?  La question se pose avec difficulté si l’on en juge par la lenteur du gouvernement à réagir – dix ans se seront écoulés avant que l’Argentine ne procède, à l’exemple du Canada et de l’Afrique du Sud, à la nationalisation de la radio – par le travail de conscientisation qui reste à faire auprès de la population et par le monopole ainsi que les manœuvres d’intimidation qui favorisent le maintien du statu quo. À cela viendra s’ajouter le poids de la Seconde Guerre mondiale, période d’équivoque pour la réalisation d’un tel projet national. Pareilles conditions ne peuvent qu’inciter la Commission d’enquête à proposer une solution susceptible de contrebalancer les intérêts privés par un plus grand contrôle de l’État et d’endiguer le flot d’émissions dont la portée culturelle ou éducative laisse à désirer. Nationalisation et centralisation: voilà deux mots clés autour desquels gravitent la pensée politique et l’action du gouvernement.

Même si la centralisation des services administratifs, techniques ou autres permet de mieux répondre à l’objectif ultime que représente la nationalisation de la radio, elle ne saurait rendre compte de toutes les difficultés engendrées par le système lui-même. A priori, la formule « d’un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État » offre, par moments, une plus grande souplesse d’action puisqu’elle couvre des intérêts différents, mais non moins complémentaires. Par exemple, la taxe perçue annuellement sur chaque appareil radio ne peut, de toute évidence, suffire à financer entièrement ce système. La publicité constitue un apport appréciable pour assurer le rayonnement de la radio à travers tout le pays, sans compter qu’elle peut contribuer à la réalisation d’émissions coûteuses qui autrement ne pourraient être présentées au grand public. Cette solution mitoyenne tient compte forcément d’une stratégie de développement qui semble vouloir concilier tous les intérêts, y compris celui du public: « eu égard au nombre d’appareils utilisés au pays, et comparativement à celui des nations européennes surpeuplées où un tel système est régi, le montant de la taxe pour chaque appareil s’élèverait à une somme jugée prohibitive. »[47]

L’entreprise privée de la radio argentine se voit soumise à des impératifs nationaux qui jalonnent cette activité lucrative. L’intervention de l’État oblige à une restructuration complète de la radio et permet de redéfinir la presque totalité des critères non plus uniquement en fonction des profits générés, mais également en fonction des intérêts du pays. De ce point de vue, il est important, affirme Enzo R. Camerini, que le gouvernement ou l’institut national de la radiodiffusion [Conseil supérieur de la radiodiffusion] soit en contact permanent avec les groupes qui ont des intérêts particuliers dans cette affaire. Le développement de la radiodiffusion, précise-t-il, repose sur des problèmes financiers et artistiques qui sont en relation étroite avec l’organisation générale de la programmation.[48] Pour tout dire, l’État procède à une série de mesures visant à coordonner cette activité pour le plus grand bien-être de la nation. Mais en même temps, il se prépare tacitement à exercer une autorité absolue qui sera portée à son paroxysme sous la présidence de Perón. Pour l’instant, il se borne à revendiquer les intérêts de la majorité silencieuse, bien que le régime politique né du second coup d’État militaire n’accorde aucune place à la masse du peuple. Sous le couvert de la sécurité nationale, le gouvernement de Ramirez procède à une épuration qui n’est en fait que le prélude à « une longue bataille pour le contrôle des média »:

Le coup militaire de 1943 est anti-yankee, anti-britannique et naturellement antisémite. Son principal objectif, en matière de radiodiffusion, sera d’évincer [Jaime] Yankelevitch [propriétaire] de Radio Belgrano, parce que Juif et les représentants de la maison d’édition Haynes [propriétaires] de Radio El Mundo, parce qu’Anglais.[49]

Dans l’intervalle, l’Argentine est ballottée entre les puissances de l’Axe et les puissances Alliées. Pendant ce temps, le pays erre à la dérive, tiraillé entre la ligne politique des nouveaux maîtres et les réalités de la guerre mondiale. Mais, il n’y a pas que la pays qui soit affecté par ce climat d’incertitude et de pressions politico-policières. Les valeurs de la radio, soutient Alberto Aguirre, sont affectées à un point tel, que le désordre et le découragement total se répandent chez ceux qui conservaient un tant soit peu de dignité pour leur profession. Les radios commencent à servir la cause et le Secrétariat de la presse à empoisonner le public en se servant du personnel de la radio, en tronquant les émissions ou en dénaturant les dramatiques qui insufflent astucieusement un germe de rancœur.[50]

La prise de contrôle par l’État argentin semble prendre des proportions démesurées. L’abus de pouvoir provoqué par le coup d’État militaire et le désordre social issu de la Seconde Guerre mondiale créent une situation tendue et le gouvernement d’après-guerre n’hésitera pas à léser les intérêts des radiodiffuseurs au nom de la raison d’État. Bien sûr, la majorité des propriétaires de stations privées ne voudront pas cautionner cette politique, ce qui n’empêchera pas le gouvernement de s’imposer par la dictature et de créer une radio nationale conforme à ses visées politiques. Force nous est de reconnaître que derrière ce pouvoir coercitif, toute une série de mesures législatives, administratives, techniques ou autres sont mises en place et bien que la radio soit subordonnée aux aléas de la politique, ces paramètres demeurent sous-jacents à la compréhension de cette relation.

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

III – AFRIQUE DU SUD

Avant que la Loi sur la radiodiffusion n’entre en vigueur le premier août 1936, le gouvernement sud-africain a minutieusement considéré tous les aspects de la radio. Le rapport Reith a donné toute satisfaction: plus de 250 personnes de différents milieux sont interrogées et les deux principes majeurs qui ressortent de cette enquête démontrent que: 1) l’exploitation des communications électriques qui relève de l’État ne peut être opérée que par l’entreprise privée une fois qu’elle a obtenu une licence d’opération ou de concession du gouvernement; 2) la radio doit être reconnue comme une mission d’utilité publique.[51] L’acquisition de l’ABC ne pose pas de réels problèmes. Bien entendu, les deux parties en cause négocient ferme, mais l’arbitre Gerald Orpen, nommé par le gouvernement, doit rendre compte d’une estimation satisfaisant à la fois l’État et la compagnie Schlesinger.[52]

Dès l’acquisition du réseau par l’État, le Bureau des gouverneurs assume la conduite de cette nouvelle Société: le professeur M.C. Botha, directeur au secrétariat de l’Éducation, en assure la présidence. Le Gouverneur général nomme pour cinq ans le président-directeur, son adjoint ainsi qu’un troisième membre du Bureau; quant aux autres personnes désignées, trois sont nommées pour une période de quatre ans et trois pour une période de trois ans. Leur nomination fait également l’objet d’une sélection scrupuleuse: d’abord, parce qu’à la Chambre des députés, l’on s’accorde à dire que le « succès ou l’échec de la Corporation dépend premièrement des qualités, du caractère et de l’habileté de son directeur-général, et deuxièmement des autres représentants de ce Bureau; »[53] ensuite, parce ce que l’on tient à ce que ce Conseil soit représenté « par environ 50% de gens d’expression anglaise et 50% d’expression afrikaner. »[54] Les responsables de la nouvelle Société d’État (SABC) disposent, comme au Canada, d’une large autonomie opérationnelle et ne doivent être assujettis d’aucune façon aux ingérences politiques. Néanmoins, la Société doit produire annuellement un rapport sur ses activités et le soumettre au Parlement. Afin d’optimiser l’efficacité de la nouvelle Société, la Loi de 1936 prévoit, en outre, la création de Conseils locaux situés respectivement à Pretoria, Johannesburg, le Cap, Durban et Grahamstown et pouvant instruire les gouverneurs des problèmes rencontrés dans ces villes.

L’infrastructure dont hérite la SABC correspond, à maints égards, à celle développée par les radiodiffuseurs privés argentins et canadiens au cours de la même période. Les principaux centres urbains sont les premiers à bénéficier de cette nouvelle technologie tandis que les petites localités ne disposent d’aucun service adéquat. Les émissions présentées à la population sud-africaine sont entièrement diffusées en anglais à l’exception des stations de Johannesburg et du Cap qui présentent une émission d’une heure par semaine en langue afrikaner.[55] Quant aux améliorations techniques, à la qualité des émissions et à la répartition d’émissions à caractère national ou régional, elles ne constituent d’aucune façon l’essentiel de cette activité, sauf dans le cas où l’un ou l’autre de ces éléments permet d’anticiper un profit. À la différence des réseaux susmentionnés, le réseau sud-africain fait l’objet d’un monopole exclusif de la part du puissant financier et industriel Isidore William Schlesinger avec le résultat que nous connaissons: un réseau au nombre de stations émettrices limitées dont la structure immobilière sert « non seulement à accommoder l’ABC, mais sa maison d’assurance et ses autres compagnies. »[56] Dans ces conditions, le défi que doit relever la SABC est de taille, compte tenu des attentes de la population et du vaste territoire à couvrir.

Diffusion dans les deux langues

Avec un population d’environ « deux millions d’européens et huit millions d’autres ethnies dans une pays de près d’un demi million de milles carrés”[57], la SABC fait face à une urgente nécessité: celle de mettre sur pied un système national qui tient compte des deux principales cultures de ce pays. La Loi sur la radiodiffusion stipule à l’article 14 que: « la Corporation devra structurer et organiser ses émissions en fonction des intérêts des deux cultures, anglaise et afrikaner. »[58] Pour combler cette insuffisance notoire, la Société d’État décide d’offrir un service bilingue sur la base d’une même programmation. En procédant par alternance dans la présentation des émissions, la SABC choque davantage ses auditeurs qu’elle ne les satisfait, d’autant plus que ces derniers n’apprécient guère la façon cavalière avec laquelle certaines stations radiophoniques mettent fin à leur programmation quotidienne. La station du Cap, par exemple, présente quelques mesures des hymnes du ‘Stem van Suid-Afrika’ et ‘God Save The King’ et se retire des ondes sans autre forme de procès. Disposant tout au plus d’une douzaine d’émetteurs à travers le pays et d’une puissance totale de 52 kilowatts, la SABC ne peut visiblement exploiter une double service à partir d’une réelle infrastructure sans compter qu’elle s’expose déjà à de sévères critiques de la part des deux communautés culturelles.

La Société n’est pas lente à comprendre que l’unique solution réside dans un double système. Cette proposition a d’ailleurs été soulevée à maintes reprises à la Chambre des Communes. Lors de la présentation en seconde lecture du Bill sur la radiodiffusion, le député, J.W. Higgerty, insiste sur ce point.[59] Le consensus politique exprimé par certains députés et ministres de cette Assemblée ne repose pas uniquement sur des considérations nationales. Le gouvernement de l’Afrique du Sud prête une attention particulière à tout ce qui se passe dans les autres pays du Commonwealth. À maintes reprises, le Canada sert de norme:

…le Canada est un pays semblable à l’Afrique du Sud pour son étendue. C’est aussi un pays bilingue /…/ L’une des objections au projet national était que la division du Canada entre communautés francophone et anglophone conduirait à un service public inadapté sinon impossible. À cela, le Major Murray répliqua: s’il est bien administré, le service radiophonique national pourra produire des émissions variées en puisant dans les différentes régions du Dominion, et du même coup favoriser un nouveau moyen d’action en vue d’éliminer les préjugés.[60]

L’influence qu’exerce le Canada sous ce rapport et les revendications immédiates qui découlent de l’article 14 ne laissent guère le choix à la SABC. Dès les premiers mois de 1937, la Société décide que le réseau actuel diffusera désormais en langue anglaise et prévoit dans un proche avenir l’installation d’un système temporaire pour la population afrikaner. Deux émetteurs à ondes courtes sont utilisés à cette fin: l’un à proximité de la ville du Cap (Klipheuwel) et l’autre près de Johannesburg (Roberts Heights).[61] Le 25 octobre 1937, le premier service en langue afrikaner est mis en opération depuis la ville du Cap, tandis que celui de Johannesburg démarre ses activités le premier décembre de la même année. En dépit des insuffisances qu’occasionne une telle installation de fortune, la majeure partie de la population afrikaner peut bénéficier de ce nouveau service. La portée des ondes moyennes utilisées dans les grands centres urbains n’atteint pas cette large portion de la population et l’utilisation des ondes courtes dans ces régions périphériques est censée donner des résultats satisfaisants.

La célébration du Centenaire du Grand Trek, en 1938, est sûrement l’une des raisons qui a influencé la mise sur pied hâtive de ce second réseau. Point culminant de l’histoire afrikaner au cours de cette décennie, le Grand Trek, que l’on se prépare à célébrer en grande pompe, crée une atmosphère d’euphorie collective dont la presse écrite a vite fait de se nourrir et de répandre dans la population. Symbole du nationalisme afrikaner, cet événement accapare tout entier l’attention de ce peuple en quête de sa propre identité. Mais au départ, faut-il penser que certains ministres et députés de l’Assemblée nationale ont donné l’impulsion nécessaire à la création d’un second réseau?  Une chose est certaine: leurs paroles ont fini par filtrer au sein de la population et elles ne pouvaient rester sans écho. Les propos tenus par le député Morris Alexander illustrent bien cette nécessité fondée sur l’équité sociale:

Il ne serait pas difficile de créer un système à partir duquel les auditeurs d’expression afrikaner auraient la possibilité d’entendre [des émissions dans] leur propre langue et de développer leur propre culture tandis que les auditeurs d’expression anglaise auraient les mêmes privilèges, ce qui inciterait davantage [cette Chambre] à favoriser une meilleure compréhension mutuelle [chez ces deux peuples].[62]

La représentation équitable des deux communautés culturelles au sein du Bureau des gouverneurs représentait un pas en avant. Il incombait maintenant à ces ambassadeurs de chercher le moyen le plus satisfaisant pour concrétiser cette équité sociale, ce qu’ils démontrèrent en improvisant une radio afrikaner. Mais, tout n’était pas réglé pour autant. Certains Afrikaners montraient des signes de mécontentement et revendiquaient sur l’heure un réseau permanent et mieux structuré tandis que la plupart des Anglais, favorisés depuis le début par cette technologie, fulminaient contre le dédoublement de leur système. Les événements qui se profilaient à l’horizon venaient gommer quelque peu les récriminations des uns et les protestations des autres, les Afrikaners étant absorbés par les préparatifs du Grand Trek et la communauté anglophone par les tensions grandissantes entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Centenaire du Grand Trek allait présenter l’occasion idéale pour la SABC de mettre à l’épreuve la capacité technique et administrative du réseau tout en gagnant la sympathie des Afrikaners que l’on traitait en parent pauvre. Les organisateurs de la fête avaient décidé d’évoquer de façon symbolique l’odyssée de ces pionniers hollandais (les Trekkers) qui, 100 ans auparavant, avaient dû quitter la ville du Cap pour se soustraire à l’autorité britannique impériale. Les Trekkers s’étaient ainsi disséminés à travers le pays et les célébrations de 1938 s’ouvraient sur cet épisode. Les deux chars (ox-wagons), répliques parfaites du ‘kakebeenwa’, qui prenaient le départ à la ville du Cap devaient refaire le parcours original au cours des quatre mois à venir.

Une équipe de reporters du réseau afrikaner fut immédiatement dépêchée sur les lieux pour assurer pendant une semaine l’information de ce fait d’actualité. L’enthousiasme du public fut tel, que les autorités n’eurent d’autre choix que de couvrir l’événement dans sa totalité. Pour ce faire, il fallait planifier des équipes de travail, maintenir une liaison constante avec les stations émettrices et surtout faire preuve de débrouillardise devant l’imprévu. Cette activité fébrile n’en fut pas moins déterminante pour la radio afrikaner:

…les deux premiers chars qui ont quitté la ville du Cap ont virtuellement marqué les débuts du service afrikaner de la SABC /…/ Les reportages radiophoniques de ce Grand Trek symbolique ont rendu le public plus conscient vis-à-vis de la radio qui est devenue, en l’espace de 4 mois, un compagnon indispensable pour des dizaines de milliers de Sud-Africains qui, jusqu’ici, considéraient cet objet comme un luxe.[63]

La couverture de cet événement singulier a démontré à l’évidence l’obsolescence d’un système hérité de l’entreprise privée de même qu’une insuffisance marquée au niveau de l’interaction des stations émettrices. Du coup, la SABC prend conscience du caractère régional, et à la limite provincial de ses stations qui opèrent de façon plus ou moins indépendante. Au regard de son plan de développement, la Société doit ainsi mettre l’accent sur la dimension nationale si elle veut unifier chacun de ses réseaux pour leur permettre ensuite de progresser mutuellement. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres: le plan temporaire du réseau afrikaner datant de 1937 ne sera modifié qu’à la fin de l’année 1939, et encore avec parcimoni. Les deux stations émettrices à ondes courtes peuvent désormais relayer leurs émissions grâce à l’addition de quatre émetteurs d’ondes moyennes situés à Johannesburg, Pretoria, Bloemfontein et à la ville du Cap ainsi qu’à l’adjonction, au début des années ’40, d’un émetteur à faible puissance à Durban.

La carence administrative de la SABC vis-à-vis du réseau afrikaner, issue de l’incompétence des gouverneurs, provoque des mécontentements qui ne peuvent rester sans lendemain. La Chambre des députés est d’avis que « le Bureau des gouverneurs n’a pas administré convenablement la Société en regard des attentes de ses auditeurs. »[64] Qui pis est, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, s’indigne de constater que « l’on ait pas donné une place suffisante aux Afrikaners et qu’on les ait traités de façon mesquine. »[65] Dans un système démocratique où l’on accepte de jure que les deux communautés culturelles puissent coexister en toute équité, il n’est pas rare de constater dans les faits qu’un peuple subit généralement l’ascendant de l’autre. En théorie, le discours du gouvernement élu s’efforce de reconnaître et de niveler les droits de chacun, mais en pratique il fait face à une distorsion qu’il lui est parfois difficile d’éviter. Dans le cas de la radio sud-africaine, ce sentiment d’inégalité est durement ressenti en raison des écarts différentiels qui existent, soit au niveau de la structure des réseaux, soit au niveau de leur gestion. En dépit de la Loi sur la radiodiffusion, les Afrikaners doivent constamment veiller au grain et rien ne saurait leur être acquis s’ils n’exerçaient quelque pression ou quelque influence sur la machine politique. Le décalage entre le réseau afrikaner et anglais peut ainsi être réduit par le biais de leurs revendications pour autant qu’elles soient légitimes. Cette démarche n’aboutit pas toujours à des résultats significatifs, cependant. Dans la conjoncture présente, l’imminence d’un conflit mondial suffit à juguler le mouvement des protestations à l’endroit de la Société et du gouvernement.

Financement et programmation

Avant que la radio ne soit administrée par l’État, la compagnie Schlesinger avait réalisé, en 1935, un chiffre d’affaires de neuf fois supérieur à celui de 1928 (voir la figure 3 ci-après). C’est dire qu’elle cédait une entreprise en bonne santé financière et par conséquent qu’elle était en mesure de recevoir une compensation substantielle: l’arbitre, Gerald Orpen, « alloua à monsieur Schlesinger 150 000 livres-sterling en se basant sur le fait qu’il se départirait d’une affaire lucrative que la nouvelle Corporation avait tout intérêt à acquérir. »[66] La principale critique liée au financement de la radio d’État reposait sur l’émission d’actions et d’obligations fixées au taux annuel de 6%, alors que la tendance du marché se situait à 3.5%. Ce geste du gouvernement allait non seulement à l’encontre des lois du marché, puisque le gouvernement avait dû emprunter la dite somme à 3.5%, mais favorisait directement Schlesinger  qui réinvestissait aussitôt le montant d’achat à 6% lors de l’émission des titres. En d’autres termes, Schlesinger jouissait d’un traitement de faveur et au cours des années 1937-1938, d’autres irrégularités furent dénoncées. Comme si cela ne suffisait pas, le Bureau des gouverneurs fut très vite accusé d’incompétence totale. On lui reprochait, de plus, une attitude indifférente et parfois méprisante à l’égard des auditeurs.[67] Sans doute, les deux émissions radiophoniques de 1937 où l’on avait cru un moment duper le public ressurgissaient-elles et s’ajoutaient-elles à la liste des reproches![68]

Quelques années d’administration suffirent à ébranler la SABC dont le Bureau des gouverneurs était le grand responsable. Les employés étaient sous-payés et débordés de travail. Les rapports annuels déposés au Parlement n’apportaient que des réponses évasives aux problèmes de l’heure et n’envisageaient aucune politique de développement à court ou à long terme. Quant aux auditeurs, ils étaient sans cesse en butte à des vexations sans nombre. Selon le ministre des Postes et des Télégraphes, « les droits de permis par récepteur en Afrique du Sud étaient les plus élevés au monde ». Une mesure compensatoire, telle la gratuité du permis pour les institutions éducationnelles, les hôpitaux publics ou encore les institutions de charité n’avait que peu d’impact sur l’ensemble de la population.[69] Par contre, la diminution des heures de diffusion en trois tranches quotidienne (7 h-9 h; 10 h 30-14 h; 18 h-22 h) suffisait à aiguiser leur colère.

La programmation provoque également de vives controverses au sein de la Chambre des députés dès qu’elle est teintée de propagande du parti au pouvoir ou qu’elle sert des intérêts politiques étrangers. Le député nationaliste, F. C. Erasmus, s’oppose catégoriquement à la présentation du discours du budget par le ministre des Finances, alléguant que ce dernier représente son gouvernement et son parti (Parti Uni). Il maintient que si cette pratique devait être poursuivie à la suite de la décision du Bureau des gouverneurs, que les autres partis politiques devraient, eux aussi, avoir le droit de diffuser une adresse par un de leurs représentants.[70] Ces petites querelles de clocher suffisent toutefois à freiner sur-le-champ des manoeuvres politiques qui pourraient conduire à un plus grand contrôle des idées et des opinions politiques.

L’utilisation de la radio à des fins de propagande n’a pas que des résonances nationales. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des grandes puissances ont déjà mis au point des techniques raffinées qui leur permettent d’exercer à distance une influence sur les autres pays, notamment ceux situés en périphérie de l’Europe occidentale. L’Afrique du Sud, de par son importance stratégico-politique, devient tout désignée pour la Grande-Bretagne qui cherche manifestement des appuis aux quatre coins du globe. La politique étrangère de Smuts, qui a décidé d’apporter son appui total et immédiat aux Alliés dès sa réélection de 1939, prête le flanc à la critique. Dans ce contexte, la radio n’échappe pas aux attaques de l’opposition et les nationalistes reprochent particulièrement à son ministre des Postes de donner la préférence aux discours politiques de la Grande-Bretagne. Le député nationaliste, P.J. Van Nierop, s’interroge sur certaines politiques radiophoniques concernant la diffusion de communiqués officiels ou de discours d’hommes d’État britanniques. Il se demande, en outre, pourquoi ceux-ci ont préséance sur les politiciens d’Afrique du Sud. Et le ministre des Postes de rétorquer que les déclarations politiques d’hommes d’État britanniques ont été diffusées en raison de leur caractère international. Il s’empresse de préciser que des difficultés d’ordre linguistique ont obligé la SABC à présenter un résumé des déclarations autres que britanniques. Quant à la place accordée aux discours des partis politiques du pays, il ressort qu’ils contiennent un élément de propagande que la Société souhaite à tout prix éviter, et que de toute façon l’on ne peut comparer ces deux types de discours de par leur nature même et la portée qu’ils sont censés avoir.[71]

Les problèmes techniques, administratifs et financiers auxquels se voit confronté la SABC et l’imminence d’un conflit mondial relèguent au second plan toute restructuration de la programmation. La radio vivote et le gouvernement tarde à réagir, sachant fort bien que les exigences de la guerre vont conditionner la plupart de ses décisions. Au cours des trois années qui ont suivi la Loi sur la radiodiffusion, des problèmes majeurs ont été soulevés, mais l’on ne saurait s’attendre à ce qu’ils soient résolus en temps de guerre. Pourtant, nous pouvons d’ores et déjà constater que le gouvernement sud-africain s’est engagé sur la voie de la nationalisation pour la mise sur pied d’un double réseau (anglais et afrikaner) et qu’il devra nécessairement donner suite à cette initiative dans les meilleurs délais. Cette politique est sous-jacente à un certain nombre de choix qui s’imposent: elle remet en question le financement du système, la répartition des stations émettrices, le contenu des émissions, et ce qui apparaît encore plus significatif c’est qu’elle ne laisse plus subsister la moindre équivoque sur la reconnaissance des deux communautés culturelles.

La création d’un réseau afrikaner – même si celui-ci est défini sur une base temporaire pour quelque temps encore – signifie davantage que l’utilisation d’une technologie par une société donnée. Elle est le signe tangible d’une affirmation culturelle qui s’est amorcée avant même la création du réseau national. À preuve, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, anticipait cette victoire à l’époque où l’ABC ne diffusait qu’une heure par semaine en langue afrikaner: « en ce qui regarde l’ABC, je veux dire qu’après une bataille très longue et très ardue, la langue afrikaner a recouvré partiellement ses droits. »[72] Quant au réseau anglais, qui n’est ni plus ni moins dans sa forme première que le stigmate de l’entreprise Schlesinger, il n’est pas dit qu’il devra nécessairement véhiculer les mêmes valeurs culturelles de ce réseau privé. Encore une fois, le député Sauer critique avec justesse l’ABC en affirmant que cette entreprise n’a jamais tenté, de quelque façon que ce soit, de donner à la radio un caractère qui soit proprement sud-africain. Par cela, il signifie clairement qu’au niveau des politiques et des émissions présentées, l’ABC n’est qu’une « servile imitation de la BBC ».[73]

En somme, la création d’un réseau afrikaner a non seulement permis à cette communauté culturelle de s’affirmer, mais elle a également incité la communauté anglophone à modifier ses comportements vis-à-vis de sa propre identité culturelle et de celle des Afrikaners. Il est certain que l’idée de fonder une radio nationale allait opérer une forme de conscientisation qui demanderait, par la suite, des ajustements et des compromis. Mais en créant deux réseaux, n’y avait-il pas un danger pour que les deux peuples s’ignorent ou du moins disposent de cette technologie pour s’isoler culturellement?  Si cela devait se produire, il était encore trop tôt pour l’affirmer. Au cours des trois premières années d’opération de la SABC, bien des problèmes avaient surgi, mais la guerre allait s’empresser de les résorber temporairement afin d’imposer ses priorités.

Conclusion

Jusqu’à présent, il nous a été possible de comprendre l’évolution de la radio à partir d’un mouvement supranational. Cependant, le cas de l’Argentine nous laisse un peu perplexe. Certes, toute la dialectique qui fonde les prémisses de l’évolution technologique en temps de guerre établit une relation de cause à effet que nous ne saurions mettre en doute.[74] Cela ne suffit pourtant pas à rendre compte entièrement du retard que l’Argentine accuse face à l’Afrique du Sud et au Canada qui sont, soit dit en passant, d’une exactitude chronométrique étonnante. L’apparition de la radio dans ces trois pays s’est faite presque simultanément, et par une approche déductive nous aurions été en mesure de dégager un modèle supranational qui rende compte de cette évolution. Mais voilà: l’étude de la radio argentine ne nous permet pas d’émettre une hypothèse qui anticipe un modèle unique. Il nous faut donc chercher à comprendre l’évolution de la radio en tenant compte des éléments de ce modèle tout en admettant que le processus d’analyse puisse en générer d’autres.

Le présent chapitre vient rompre l’harmonie de cette évolution qui assurait une certaine homogénéité à notre démarche analytique, en favorisant une description analogue entre les pays excentriques que nous pouvions aisément situer par rapport au centre. Nous voici maintenant au carrefour d’autres modèles susceptibles de rendre compte de cette rupture. À la lumière des paramètres que nous avons étudiés jusqu’ici, il est manifeste que l’Afrique du Sud et le Canada se sont inspirés du modèle britannique, entendons par là celui de la BBC et par extension ceux des pays membres de l’Empire (Nouvelle-Zélande, Australie, etc.). Le modèle états-unien a également servi à définir les systèmes canadien et sud-africain sur la base de son financement.[75] Pour sa part, l’Argentine tend à opter pour les mêmes critères, si l’on s’en fie au rapport sur la radiodiffusion (1939) et aux nombreuses déclarations à l’Assemblée nationale.

Même si la seconde Guerre mondiale retarde le processus de nationalisation, n’y a-t-il pas lieu de croire que la radio argentine aspire nominalement à un modèle national, mais qu’en réalité elle bascule contre son gré dans le totalitarisme péroniste? La période 1943-1946 laisse songeur. Le coup d’État militaire sonne le glas d’une radio éprise de liberté. Cette entrave au droit de choisir, de s’exprimer ou de critiquer entache sérieusement le modèle de la radio argentine au point que nous avons dû, dans le présent chapitre, situer notre approche par rapport à ces exigences nouvelles.[76] Raul Aicardi a peut-être résumé mieux que quiconque cette marginalisation lorsqu’il écrit: « en général, les gouvernements latino-américains refusent le principe de voir attribuer les ondes radiophoniques au patrimoine international. »[77] D’emblée, cette distinction pose le problème de la nationalisation de la radio dont certains principes fondamentaux ne peuvent être enchâssés au modèle supranational qui s’est développé à partir des modèles centraux.

 

[1] Innis, H.A. (1972). Empire and communications. Toronto: University of Toronto Press, p. 5.

[2] Cette approche syncrétique qui rejoint la formule célèbre de Marshall McLuhan « le médium c’est le message » englobe un certain nombre de considérations que nous verrons à définir par rapport à la nationalisation de la radio.

[3] Canada. (1937). Canada Yearbook, 1937. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 719. Le réseau formé en 1932 comprend 26 stations dont 8 appartiennent ou sont louées par la CCR, à savoir: celles de Halifax, Chicoutimi, Québec, Montréal, Ottawa, Toronto, Windsor et Vancouver.

[4] Brockington, L.W. (1936). Extrait de l’allocution prononcée le 4 novembre 1936 sur les ondes de Radio-Canada. Cette allocution apparaît dans les journaux suivants: Ottawa Citizen, 5 novembre 1936; Saturday Night, 14 novembre 1936.

[5] Canada. Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion, 1929. Ottawa: F.A. Acland, pp. 7-8.

[6] Canada. House of Commons. Debates (1935). Vol. I, p. 777; Vol. III, pp. 2561-62, 2779-80, 3346; (1936). Vol. I, p. 458.

[7] Le gouvernement canadien, par l’intermédiaire de son ministre, C.D. Howe, s’engage dès 1936 à limiter systématiquement à 1 000 watts la puissance des stations privées et à n’accorder aucune licence pour toute nouvelle demande excédant cette puissance. Cependant, les stations privées CKAC (Montréal) et CFRB (Toronto) possèdent une puissance émettrice supérieure à celle de plusieurs stations du réseau national. « Lors de la constitution de la Société, le 2 novembre 1936, la puissance totale du réseau national était de 38 600 watts dont 14 200 watts pour les stations appartenant à l’État ou louées, sur un total de 79 000 watts pour toutes les stations au Canada. Le 31 mars 1938, la puissance totale de toutes les stations du réseau est de 168 350 watts, dont 113 200 watts pour les stations de Radio-Canada. La puissance de toutes les stations privées non affiliées au réseau, comme stations de base ou complémentaires, est alors de 18 100 watts ». In: SRC. Montréal, (1942). Rapport de la SRC, 1936-1942. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 6.

[8] Canada. House of Commons. Debates. (1938). Vol. I., p. 246; Canada. Ministère des Affaires extérieures. International Telegraph Convention and General Regulations (document signé à Washington, D.C., le 25 novembre 1927); Canada. International Telecommunication Convention, Madrid 1932. Ottawa: Radio Branch, Dept. of Marine, pp. 48 et suiv.; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report, 1936., « International cooperation in broadcasting », p. 20.

[9] Ce sont: Argentine, Brésil, Canada, Colombie, Cuba, Chili, États-Unis, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, Panama, Pérou, République Dominicaine, Uruguay et Venezuela.

[10] Canada. Treaty series, 1928. No. 17. Inter-American arrangement concerning radiocommunications. Signed at Havana, 13 Dec. 1937. Ottawa: J.O. Patenaude; Ibid, No. 18. Inter-American radiocommunications Convention; Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1942. pp. 188-89.

[11] Brockington, op. cit. (cité dans le Ottawa Citizen, 5 novembre 1936).

[12] Canada. Annual report of the Canadian broadcasting corporation, 1938. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 7.

[13] Canada. Special Committee on the operations of the Commission under the Canadian radio broadcasting Act, 1932. Ottawa: J.O. Patenaude (1934), pp. 95 et suiv.; pp. 501 et suiv.

[14] Brockington, ibid.

[15] Peers, F.W. (1969). The politics of Canadian broadcasting, 1920-1950. Toronto: Univ. of Toronto Press, p. 249.

[16] Peers, ibid. Canuel, A. (1990). Les débuts de la radio au Saguenay. Saguenayensia. Vol. 32, No. 1, Janvier-Mars, pp. 7-13.

[17] Un long débat sur cette question apparaît dans le document suivant: Special Committee on the operations… Voir spécialement: pp. 87-132, 403-13 et la déclaration du député conservateur de Regina, F.W. Turnbull, pp. 494-505.

[18] Montreal Gazette, 23 mars 1937, pp. 13, 19 « Bilingualism aim of Canadian radio »; Le Devoir, 5 avril 1937, p. 1 « Si M. Bennett s’en allait? », Ottawa Journal, 6 avril 1937, p. 6 « The voice of Canada on the air ».

[19] En 1943, la SRC atteint 92% de la population canadienne. La région de Vancouver et le Nord de l’Ontario ont encore des difficultés majeures de réception. En attendant, les ingénieurs de la Société pallient à cette difficulté par l’emploi des ondes courtes. Voir: Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1943. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 119-20.

[20] Ellis, D. (1979). Evolution of the Canadian broadcasting system: Objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Minister of Supply and Services, p. 21.

[21] Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars 1936. p. 10; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars, 1938, p. 16. Pourtant, le ministre C.D. Howe avait lui-même déclaré en Chambre que « la Société n’a ni le désir, ni l’intention de retirer plus d’un demi-million de dollars en réclame commerciale… In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (8 février 1938), p. 245; Auditor General Report, 1937-38, p. 198. Sur un total de 99 heures d’émissions hebdomadaires, 87.8% restent encore sans publicité. La répartition est la suivante: 57.5 heures d’émissions canadiennes non commanditées contre 3.25 heures commanditées; 17.5 heures d’émissions américaines non commanditées contre 8.75 heures commanditées; 12.5 heures d’émissions outre-atlantique non commanditées. In: Canada. House of Commons, Debates. Vol. I, (8 février 1938), p. 247.

[22] Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (10 février 1938), p. 358. En avril 1938, la redevance annuelle passera de 2.00 $ à 2.50 $ annuellement.

[23] Le ministre C.D. Howe ajoute que l’un des plus grands journaux financiers canadiens affirme que « 43% des programmes de CBL sont des programmes commandités émanant des États-Unis”. Il précise toutefois que les programmes commerciaux américains représentent 18% des programmes de la journée et les programmes complémentaires américains, c’est-à-dire ceux qui ne comportent pas de publicité, 25 % de tous les programmes de cette station. In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I  (8 février 1938), p. 237.

[24] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (11 février 1938), p. 358.

[25] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. III, (18 mai 1932), p. 3035.

[26] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (1 février 1934), pp. 181-83.

[27] À propos du monopole de la Canadian Radio Patents Ltd. voir les déclarations suivantes: Canada. House of Commons, Debates…, Vol. III  (1 avril 1937), pp. 2433 et suiv.; Vol. III, (5 avril 1937), pp. 2556 et suiv.; Vol. I, (9 février 1938), pp. 304 et suiv.; Vol. III  (10 mai 1938), pp. 2754 et suiv.

[28] À la lumière des lois et décrets promulgués entre 1924 et 1943, la préoccupation première du gouvernement argentin sera d’exercer un contrôle plus accru en ce qui a trait à l’organisation structurelle de la radio. Voir: Lastra, A.P. (1970). Régimen legal de radio y television…, pp. 15,18, 20.

[29] Ibid, p. 23. Voir également: New York Times, 1 août 1942, p. 9  « Argentina curbs radio ». Cette protection nationaliste n’a rien d’étonnant. Elle apparaît en Europe occidentale et aux États-Unis bien avant 1933. La Radio Corporation of America est un exemple patent de ce phénomène lié à la radio. Pour une meilleure compréhension de cette interrelation aux États-Unis, nous référons le lecteur à l’ouvrage suivant: Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: Technology and American radio: 1900-1932. Princeton: Princeton Univ. Press.

[30] Extrait de l’allocution prononcée par Adolfo T. Constantino, le 1 août 1941, à l’occasion du sixième cycle annuel des conférences organisées par l’Asociación de Jefes de Propaganda et diffusée par la radio d’État (LRA Radio) en collaboration avec les autres stations du pays. Allocution publiée sous le titre de: El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Setiembre de 1941, Ano V, No. 49,  p. 771.

[31] Noguer, op. cit. pp. 57 et suiv.; Tesler, op. cit. p. 26; Lastra, op. cit. pp. 28 et suiv.; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión Argentina. Los dueños de la información electrónica y el largo brazo de su poder. Montevideo: Ediciones Unidad, p. 21.

[32] Rusi, H.A. (1951). 14 Anos de LRA. Revista de Correos y Telégrafos. Mayo-Junio. p. 13. L’auteur indique que la puissance émettrice est de 100 kilowatts tandis qu’à la Chambre des députés (28 août 1940), on fait état de 10 kilowatts, ce qui semble plus réaliste.

[33] La vocation de ces trois réseaux reste quelque peu difficile à définir. Ricardo Horvath (op. cit. p.21) parle de « style nord-américain », tandis que Alberto Aguirre définit LR3 et LR4 par rapport aux autres stations qui, dit-il, sont de second ordre à en juger par la publicité et le contenu artistique qu’elles présentent. Quant à LR1, poursuit-il, ce réseau a pris conscience de la nécessité d’améliorer le niveau général de ses programmes. In: Aguirre, A.J. (1961). Radio y Television. Argentina, 1930-1960. Buenos Aires: SUR, pp. 354-63, citation pp. 354-55.

[34] República Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941). Vol. I, pp. 778-79. República Argentina. Congreso Nacional. Cámara de diputados. (Junio de 1941). Reunión # 9. p. 522.

[35] Republica Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941), Vol. I, p. 779.

[36] Ibid, p. 780. Cette déclaration devant l’Assemblée nationale est fondée sur certaines déclarations de journaux de La Prensa (6 janvier, 1941) et El Mundo (9 janvier 1941) à l’effet que de telles pratiques se font sous « la pression et la menace de représailles ».

[37] Lastra, op. cit. p. 27. Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5.

[38] Dirección de radiocomunicaciones. Revista de Correos y Telégrafos. Ano IV, No. 34, (15 de Junio 1940). Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5. Republica Argentina. Diario de Sesiones. Vol. III. (28 août 1940). p. 433-34. Les résolutions de l’Assemblée nationale, ci-après mentionnées, font également état de la question: Résolution # 6192  (29 avril 1940), article 2; Résolution # 7246  (18 mai 1940), article 2.

[39] Constantino, A.T. (1941). El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Ano V,  No. 49. Septiembre de 1941. p. 774.

[40] Bassets, L. (1981). De las ondas rojas a las radios libres. Barcelona: Editorial Gustavo Gili, p. 8. L’auteur cite l’exemple de personnes telles: Roosevelt, Hitler, Goebbels, Queipo de Llano et Charles de Gaulle qui, à leur manière, ont utilisé ce médium à des fins politiques.

[41] Lastra, op. cit. p. 25.

[42] Aguirre, op. cit. p. 359. Voir également: New York Times, 16 septembre 1945, p. 34, « Argentina curbs news to US again ».

[43] República Argentina. Repertorio de Legislación Argentina. Vol. II. Buenos Aires: Imprenta del Congreso Nacional,  voir sous « radiodifusión », p. 1715.

[44] Le pouvoir de la radio peut être défini à partir de la publicité (ce qui n’exclut pas d’autres formes de rapprochements susceptibles de compléter cette typologie). De ce fait, il se compare avantageusement à celui des journaux. Plus le tirage d’un journal est important, plus il y a de chances de générer des profits par la publicité (en admettant une saine gestion et une saine compétition). Le nombre de lecteurs et la publicité déterminent l’importance du journal comme instrument de l’économie, et par conséquent interagissent sur le pouvoir économique.

[45] Horvath, op. cit. p. 19.

[46] Aguirre. op. cit. p. 354.

[47] Constantino, op. cit. p. 774.

[48] Camerini, E.R. (1943). Condiciones requeridas para que la radiodifusión ejerza verdaderamente una acción educativa. Revista de Correos y Telégrafos. Año VI, No. 75,  15 de noviembre 1943. p. 150

[49] Aguirre. op. cit. p. 356; Horvath. La trama secreta (II)…, p. 21.

[50] Aguirre, op. cit. p. 356.

[51] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, p. 2719.

[52] Le prix de la transaction (150 000 livres-sterling) fut déterminé par Gerald Orpen, directeur de la Syfret’s Trust Co. (ville du Cap), reconnu pour sa compétence en la matière. La société de financement qu’il dirige est l’une des plus anciennes et des plus importantes de l’Afrique du Sud. Elle fut fondée par Edward John Mayrand Syfret, en 1851, puis développée par son fils Edward Ridge Syfret qui s’est associé, entre autres, à Cecil Rhodes. Le seul point en litige dans cette transaction est le taux d’intérêt consenti à Schlesinger (6%) alors que le gouvernement emprunte la dite somme à 3.5% de la Suid-Afrikaanse Lewensassuransie Maatskappy (mieux connue sous le nom de Sanlam). Voir: South Africa. Union of Census and Statistics. (1937). Official Yearbook, 1937. p. 552.

[53] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2659.

[54] Ibid, p. 2974. La nomination et la composition du Bureau des gouverneurs, la durée de leur mandat ainsi que les fonctions qu’ils assument reposent sensiblement sur les mêmes critères que ceux du Canada. Voir: Ellis, op. cit. pp. 16-17; Peers, op. cit. pp. 195-96; Le Devoir, 12 septembre 1936, p. 1 « L’actualité: Gouverneurs de la radio ».

[55] Roos, G. (Broadcasting in…, p. 42) fait état d’une heure par semaine. Eric Rosenthal (You have been…, pp. 145-47) soutient qu’avant la SABC, les programmes en langue afrikaner étaient répartis ainsi: trois bulletins de nouvelles quotidiens, une émission de 45 minutes chaque mercredi soir et une critique littéraire de 15 minutes (probablement deux fois par semaine).

[56] Rosenthal, op. cit. p. 148.

[57] Patrick, op. cit. p. 15.

[58] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2963; Our first half…, p. 192; Roos, G. op. cit. p. 42.

[59] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936,  pp. 2963-64.

[60] Ibid, 29 avril 1936, p. 2715.

[61] En 1923-24, la compagnie Marconi construit à Klipheuwel une station à ondes courtes destinée aux communications d’outre-mer. L’émetteur utilisé en 1937 est loué à la Overseas Communications of South Africa. Quant à Roberts Heights, il s’agit d’un lieu militaire important qui a été grandement favorisé par le développement des communications au pays, lieu qui sera rebaptisé du nom de  Voortrekkerhoogte pour commémorer l’année du Centenaire des Voortrekkers. L’émetteur qui s’y trouve deviendra, quelque temps après, la propriété des Postes et Télégraphes.

[62] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2971.

[63] Our first half…, p. 193.

[64] South Africa. House of Assembly. Debates,16 août 1938, p. 1067; et 21 septembre 1938, p. 1083.

[65] Ibid, 16 août 1936, p. 1083.

[66] South Africa. House of Assembly. Debates, 16 août 1938, p. 1068.

[67] South Africa. House of Assembly. Debates, (29 avril 1936), pp. 2732 et suiv.; (4 mai 1936),  p. 2955 (16 août 1938), pp. 1069 et suiv.; (21 septembre 1938), p. 3226.

[68] C’est plutôt l’orgueil des auditeurs sud-africains qui fut froissé, surtout que l’une des deux émissions fut retransmise dans tous les pays du Commonwealth. Dans les deux cas, la SABC a fait croire à une interview avec des citoyens sud-africains alors qu’il s’agissait de deux acteurs que la population eût tôt fait de reconnaître. Voir: Times (Londres), 9 juin 1937, p. 15, « South African Broadcasting-Hoaxes »; Times (Londres), 15 juin 1937, p. 15, « Capetown Coronation broadcast ‘Hoax’: Board’s sincere regret ».

[69] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, pp. 2732-33.

[70] (1939). Journal of Parliaments of the Empire, (1939). Vol. XX.,  London: Westminster Hall, Houses of Parliament,  (January), pp. 212-13.

[71] Ibid, p. 468. Voir également les débats à l’Assemblée nationale (7 février 1939). L’incident de décembre 1939 à la station de Johannesburg remet en question l’impartialité du gouvernement sud-africain. Suite aux déclarations officielles divulguées sur les ondes, des annonceurs ont publiquement désavoué certaines politiques jugées désagréables et préjudiciables à leur avenir. À la suite de leur licenciement, la SABC embauche des « annonceurs spéciaux dont les voix ne pourront être associées aux émissions diffusées normalement » et demande que chaque employé signe une déclaration de loyauté envers la Société dont le but avoué est de coopérer entièrement avec le gouvernement. Voir: Times (Londres), 22 décembre 1939, p. 5, « Politics in South African Broadcasting: Disaffected announcers ».

[72] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936,  p. 2728.

[73] Ibid.

[74] Pour une meilleure compréhension de cette interrelation, voir les ouvrages suivants: Dalton, D.M. (1975). The story of radio. London: Hilger; Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave…

[75] Même s’il paraît évident que le système sud-africain opte pour une formule hybride, puisqu’en 1936 la SABC évacue pratiquement toute forme de publicité, il n’en demeure pas moins que le modèle privilégié tend à la combinaison des systèmes britannique (national) et américain (commercial). Voir: South Africa. House of Assembly. Debate, 4 mai 1936, pp. 2954, 2970.

[76] Raul Aicardi résume l’évolution de la radio latino-américaine en ces termes: « Jusqu’au milieu de la Seconde Guerre mondiale, la radio vivait une adolescente innocente, vouée principalement à la musique et au divertissement. L’apparition de la guerre et les responsabilités de l’information et de l’orientation idéologique qui lui furent assignées, imposeront au radiodiffuseur et au personnel des stations certaines normes de conduite politique… » Aicardi, R. (1981). Notas sobre la historia de la radiodifusion en Latinoamerica, In: Lluis Bassets (Ed.): De las ondas rojas a las radios libres, pp.131-153, Barcelona: Editorial Gustavo Gilli S.A. (citation p. 149).

[77] Ibid, p. 134.

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Chapitre 2 : Du câble sous-marin à la radiophonie

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

I- AFRIQUE DU SUD

La première communication télégraphique en Afrique du Sud remonte à l’année 1860 alors que la Cape of Good Hope Telegraph Company établit une liaison entre la ville du Cap et Simonstown, base navale située à plus de 30 kilomètres de cette dernière. Entre 1862 et 1864, la compagnie prolonge cette communication entre le Cap, Port Elizabeth et Grahamstown. Ce n’est qu’en 1873, année où le gouvernement du Cap se porte acquéreur des installations existantes, que les principales villes de cette province seront reliées au Natal. À son tour, la province du Natal emboîte le pas: dès le 4 juillet 1864, elle met en service sa première ligne télégraphique interne reliant Durban à Pietermaritzburg. Après 1872, la détérioration du climat social entre la communauté blanche et les Zoulous oblige le gouvernement provincial à prolonger cette ligne depuis Pietermaritzburg jusqu’à Komga en passant par Umtata. Le 5 avril 1879, la ligne Bloemfontein-le Cap via Fauresmith vient compléter cette infrastructure.

À la fin des années 1870, un chapelet de stations télégraphiques dessert tout le Sud de l’Afrique. En raison de l’exploitation des mines de diamant, la ville de Kimberly (État libre d’Orange) est désormais reliée avec le Cap et Port Elizabeth via Colesberg, Philippolis, Fauresmith, Koffiefontein et Jacobsdal. Au Transvaal, une communication entre Pretoria et Newcastle (Natal) est établie en 1876 par les Britanniques qui occupent pour la première fois cette province. Trois ans plus tard, la ligne Pretoria-Pietermaritzburg via Utrecht, Standerton et Heidelberg est mise en service et devient la principale artère télégraphique du Transvaal. D’autres lignes viendront compléter ce réseau: en 1885, Pretoria est reliée à Barberton; en 1887, Johannesburg à Kimberly via Potchefstroom; et finalement, en 1893, Pretoria peut communiquer directement avec la capitale du Mozambique, Lourenço Marques.

Au cours des deux dernières décades du 20e siècle, l’Afrique du Sud s’ouvre aux communications internationales: un premier câble sous-marin reliant Aden (Yémen du Sud) à Durban est mis en service dès 1879 et rend ainsi possible toute communication directe avec la Grande-Bretagne, la côte est de l’Afrique ainsi qu’avec l’Australie. Quant aux autres liaisons, l’Afrique du Sud n’a d’autre choix que d’emprunter la route de Londres, point névralgique de l’Europe à cette époque.[1] Les projets ambitieux de Cecil John Rhodes vont donner une impulsion nouvelle aux communications sud-africaines qui vont se ramifier vers la partie septentrionale de ce continent. Dès lors, le réseau transcontinental connaît un développement continu, du moins jusqu’au début de la guerre des Boers puisqu’une ligne télégraphique s’étendant de Kimberly jusqu’au lac Nyasa aurait dû aboutir au Caire. En outre, Cecil Rhodes avait donné son accord au projet de l’empereur Guillaume II qui voulait relier l’Allemagne aux colonies allemandes de l’Afrique. De 1873 à 1910, l’Afrique du Sud passe ainsi de 19 à 1 231 stations télégraphiques. Cette situation s’explique non seulement par un dynamisme interne caractérisé par une progression constante des messages, mais également par « l’annexion britannique de la république de l’Afrique du Sud en 1877 qui accentue les requêtes sud-africaines pour une liaison télégraphique avec l’Europe.”[2]

« The Rhodes Colossus » – cartoon by Edward Linley Sambourne, published in Punch after Rhodes announced plans for a telegraph line from Cape Town to Cairo in 1892. Source : Cecil Rhodes, Wikipédia.

À l’aube du 20e siècle, un nouveau mode de communication fait son apparition: la télégraphie sans fil. Dans une large mesure, Guglielmo Marconi a contribué au développement de cette technologie. Les succès qu’il a connus ont forcément rejailli sur l’Angleterre, son pays d’adoption. Cette apparente revendication des premières expériences de T.S.F. par un seul homme, si légitime soit-elle, a tendance à gommer d’autres faits historiques auxquels l’histoire aurait pu accorder plus de crédit, n’eût été du mythe marconien qui s’est amplifié au cours du 20e siècle. En 1897, Edward Jennings, ingénieur au bureau de poste de Port Elizabeth « invente la T.S.F. indépendamment de Marconi, mais ne reçoit aucun encouragement.[3] En comparaison des nombreux ouvrages relatant les premiers exploits de Marconi, la formule est naïve, mais elle n’en indique pas moins un intérêt singulier pour cette nouvelle technologie. À défaut de ne pouvoir s’inscrire dans les annales de la T.S.F., ce fait isolé revêt un caractère symbolique national et préfigure le développement de la radio sud-africaine. Toutefois, l’événement saillant auquel est associé le début de la radiophonie est, sans conteste, la guerre des Boers:

L’antagonisme entre les Sud-Africains de souche britannique et ceux de descendance hollandaise (les Afrikaners, ou terme plus ancien, les Boers) a affecté la radio sud-africaine depuis le début, lorsque les Boers importèrent des appareils de T.S.F. allemands pour les utiliser contre les Britanniques /…/ Les forces armées de Sa Majesté saisirent les appareils qui ne ‘s’avéraient d’aucune utilité’ pour les deux camps.[4]

Une fois la paix restaurée, la T.S.F. suscite un intérêt nouveau: en 1904, des membres du personnel de la base navale de Simonstown expérimentent cette nouvelle technologie. Quatre ans plus tard, le gouvernement de Natal décide de construire une station de transmission à Jacobs, près de Durban; celle-ci ne deviendra opérationnelle qu’en 1910 en raison de l’équipement nécessaire aux navires. D’une puissance de 3 kilowatts, elle peut transmettre le jour des messages à des bateaux se trouvant à plus de 400 kilomètres de distance. En 1911, une seconde station équipée d’un transmetteur de 5 kilowatts est mise en opération à Slangkop (ville du Cap). D’autres stations viendront s’ajouter au cours de cette période, et notamment celles de Lüderitzbucht, de Swakopmund et de Windhoek, toutes trois situées dans les colonies allemandes du sud-ouest de l’Afrique.

À la veille de la Première Guerre mondiale, la station à haute puissance de Windhoek prend une importance stratégique capitale pour l’Allemagne. Ce pays cherche en effet à se libérer du joug de la Grande-Bretagne qui domine pratiquement toutes ses communications internationales, sans compter celles avec ses colonies et dépendances.[5] Durant la guerre, l’Angleterre qui éprouve une certaine crainte vis-à-vis de la station ennemie de Windhoek, se voit forcée de construire une station de 30 kilowatts à Jacobs ainsi qu’une autre de 25 kilowatts à Port Nolloth (province du Cap) pour contrebalancer la force technologique de l’Allemagne.[6]

Comme tous les autres pays, l’Afrique du Sud bénéficie des progrès techniques de la guerre. Elle jouit d’un autre avantage, cependant: « la T.S.F. et la radiotéléphonie vont connaître des progrès considérables aux cours des deux [premières] décennies [du 20e siècle] en raison de la position stratégique de ce pays qui détient l’un des principaux couloirs de navigation au monde.”[7] Certes, les expériences menées par Marconi depuis le début du siècle ont incontestablement favorisé le développement des communications maritimes, et de façon corollaire celles de l’Afrique du Sud, pays membre de l’Empire britannique.[8] La radiotéléphonie, et plus récemment la radiophonie qui s’inscrivent dans le sillage de la T.S.F. bénéficient, à leur tour, de cette situation privilégiée. En 1919, un groupe d’amateurs expérimente certaines techniques de communication radioélectriques. Une année vient à peine de s’écouler que la Transvaal Radio Association est fondée; elle sera suivie d’associations du même genre au Cap et à Durban. En 1921, la première station expérimentale radiotéléphonique est opérée depuis Bird Island, près de Port Elizabeth.

The thermionic vacuum tube and its applications by Van der Bijl, H. J. (Hendrik Johannes), 1887-1948. Source : Internet Archive (téléchargement libre et gratuit).

La séquence des ces événements coïncide avec le retour en Afrique du Sud du Dr. Hendrik Johannes Van der Bijl qui, de 1913 à 1920, poursuit des recherches intensives sur la lampe thermoionique aux États-Unis. Affecté aux laboratoires de recherche de l’American Telephone & Telegraph Company et de la Western Electric Company, Van der Bijl compte parmi la vingtaine de chercheurs scientifiques  qui ont contribué avec succès à la première transmission de la voix humaine entre les États-Unis et la France, en 1915. Il est, en outre, l’auteur d’un ouvrage classique célèbre intitulé The thermionic vacuum tube (1920). À la demande du général Smuts, il occupe, dès son entrée au pays en 1920, le poste de conseiller scientifique et technique auprès du gouvernement sud-africain. De par sa fonction, il est plus que probable qu’il ait incité le gouvernement à réglementer très tôt ce nouveau mode de communication puisqu’au mois d’août 1923, le ministre des Postes a déjà pleins pouvoirs dans ce domaine. Il est autorisé, entre autres, à émettre des permis pour l’établissement de nouvelles stations radiophoniques ainsi que pour l’utilisation de récepteurs de radio. Désormais, les auditeurs devront pays une taxe annuelle de cinq shillings au ministère des Postes pour obtenir un permis d’écoute, en plus des frais qu’ils devront acquitter directement au diffuseur autorisé de leur région pour les services qui leur sont rendus.[9]

Il va sans dire que ce pouvoir réglementaire ne fait pas l’unanimité. L’opinion des auditeurs, en particulier, est partagée: certains acceptent d’emblée les mesures prescrites, tandis que d’autres les ignorent complètement. La mise sur pied d’autres stations de même que les initiatives fort louables du gouvernement dans ce domaine ne réussissent toutefois pas à impulser l’industrie de la radio dont l’existence même sera fortement menacée jusqu’en 1927. Paradoxalement, l’intérêt des auditeurs s’accroît au cours de cette période trouble. Durant l’année 1923, le gouvernement sud-africain décide de radiodiffuser une série de cinq concerts en vue de lever des fonds pour le soutien d’une exposition (British Empire Show) à Wembley, Grande-Bretagne. Le projet est entrepris sous le patronage du Broadcasting Committee of the South African Railways de Johannesburg en collaboration avec la Western Electric Company. Cette dernière procède à la construction d’un émetteur temporaire d’un kilowatt pour diffuser en direct les émissions musicales. Dans la soirée du 18 décembre 1923, le général Smuts prononce le discours d’ouverture depuis l’hôpital militaire de Robert Heights (Voortrekkerhoogte). Son allocution est relayée par téléphone jusqu’à Johannesburg, et de là radiodiffusée en direct à plus de 600 kilomètres de distance.[10]

L’enthousiasme des auditeurs est tel, que l’Associated Scientific and Technical Associations of South Africa, mieux connue sous le nom de l’A.S. & T. Broadcasting Company, décide de prendre la relève et d’opérer sur une base permanente la station expérimentale de Johannesburg. Pour ce faire, elle prend possession de nouveaux locaux (édifice Stuttaford) et dès le premier juillet 1924, cette station devient la première du genre en Afrique du Sud. Deux mois plus tard, soit le 15 septembre 1924, la Cape Peninsula Publicity Broadcasting Association diffuse ses premières émissions à partir du Cap.[11] La ville de Durban vient compléter, le 10 décembre 1924, la base triangulaire de cette infrastructure radiophonique qui deviendra ultérieurement le noyau de la production et de la diffusion des principales émissions au pays, à l’instar de Toronto et Montréal.

Les efforts consentis pour satisfaire le public ne manquent pas. Les stations rivalisent d’initiatives et, dans certaines circonstances, vont même jusqu’à se prêter main-forte. Lors de la visite du Prince de Galles en 1925, les stations de Durban et de Johannesburg sont reliées par téléphone, assurant ainsi la couverture de l’événement au bénéfice d’un plus grand auditoire. La station du Cap est aussi à l’écoute de la population, puisqu’elle consent à radiodiffuser le dimanche des émissions à caractère religieux, tandis que celle de Johannesburg offre la première un service de nouvelles régulier. Pour leur part, le seul témoignage de gratitude que reçoivent les radiodiffuseurs se manifeste à travers l’écoute de la radio. La double taxe imposée aux détenteurs d’un appareil radio, dont l’une est prescrite par le ministère des Postes et l’autre par les radiodiffuseurs, n’a pratiquement aucune force de loi. Le refus grandissant des auditeurs de payer leur quote-part annuelle malgré un enthousiasme constant pour la radio fait poindre une grave crise financière pour cette nouvelle industrie.

En novembre 1924, l’association des radiodiffuseurs se réunit pour la première fois au Cap afin de définir une stratégie d’action capable de solutionner ce problème. A priori, la collaboration du ministère des Postes s’avère essentielle pour corriger la situation. L’association demande au ministre de percevoir la taxe qui lui revient, car, dit-elle, « le pouvoir de force du gouvernement aurait un plus grand impact. »[12] Cette tentative aboutit à l’échec: dans un rapport soumis au gouvernement sud-africain, le département de Commerce soutient que pour l’année 1925, la station de Johannesburg accuse une perte de revenus d’environ 20 000 $. Ce déficit est imputable à plus de 20 000 détenteurs d’appareils domestiques qui refusent ou négligent simplement de payer la taxe au diffuseur de leur région.[13] Devant cette situation critique, le ministère des Postes ne peut que durcir sa position. Il réclame du Parlement une refonte de la Loi de la radio qui lui assurerait un pouvoir discrétionnaire plus grand. Au printemps de 1926, une nouvelle Loi de la radio, plus sévère, entre en vigueur, mais elle ne peut véritablement redresser la situation. En dépit de l’effort conjoint des médias écrits pour sensibiliser l’opinion publique et de lourdes pénalités qui s’ensuivent pour tous ceux qui sont réfractaires à la Loi, les trois stations radiophoniques cessent, tour à tour, leurs activités.[14]

La station de Johannesburg, l’aînée des stations sud-africaines, est la première à fermer ses portes, en janvier 1927. La réaction des milieux d’affaires ne tarde pas. La Chambre de commerce de la ville adresse au gouvernement une pétition et implore son appui immédiat en prétendant publiquement que la fermeture de cette station serait préjudiciable aux intérêts nationaux et commerciaux de cette ville. De plus, elle exhorte le gouvernement de l’Union à offrir de meilleures garanties aux futurs exploitants de la radio en prenant les mesures qui s’imposent pour le paiement de la taxe et en intervenant plus sévèrement relativement à l’écoute pirate.[15] La réponse du ministre des Postes, Walter B. Madeley, en décontenance plus d’un: la tendance générale en radiodiffusion, dit-il, tend désormais vers un contrôle public et une gestion à but lucratif privée serait considérée comme rétrograde.[16] Dorénavant, le gouvernement sud-africain entend prendre le contrôle de la radio en « suivant l’exemple britannique ». Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres: l’Afrique du Sud, à l’instar du Canada, connaît de sérieux problèmes techniques dus à l’étendue géographique de son territoire, à la répartition de sa population, et ce qui lui est plus spécifique à de fortes variations climatiques. Gideon Roos, premier directeur de la Société radiophonique d’État (SABC), soutient que l’insatisfaction populaire de l’époque était intimement liée au fait que les stations ne pouvaient émettre un signal suffisamment puissant pour rejoindre tous les auditeurs, et ce particulièrement durant les périodes d’intenses perturbations atmosphériques.[17] Des facteurs d’ordre économique influent également sur le processus de décision et l’Afrique du Sud n’est virtuellement pas en mesure de financer un réseau national qui exigerait une infrastructure plus complète et mieux rodée. Le modèle britannique dont s’inspire le gouvernement sud-africain ne peut être appliqué intégralement sans tenir compte principalement de certaines conditions: le système public, dont rêvent la plupart des pays membres de l’Empire britannique, doit nécessairement être réévalué en fonction des besoins particuliers, de la capacité financière et de la faisabilité du projet national de chacun des pays.[18]

La radio et le monopole privé

Comment sortir du dilemme dans lequel se trouve le gouvernement sud-africain face à la radio?  Quel choix s’impose: l’extinction totale ou la viabilité commerciale de ce médium?  Manifestement incapable d’assurer la survie de la radio, le ministère des Postes alloue à la Schlesinger Organization un contrat exclusif d’exploitation pour une période de dix ans. Déjà propriétaire de cinémas dans ce pays, sans compter les diverses compagnies cinématographiques qu’il possède (African Films, African Film Productions, African Mirror Newsreel, etc.), Isidore William Schlesinger dispose non seulement de solides garanties financières, mais d’une vaste expérience dans le domaine des médias de masse. Le premier avril 1927, l’African Broadcasting Company (ABC) acquiert la station de Johannesburg. En juin, elle devient propriétaire de celle du Cap et avant que l’année ne se termine, elle possède déjà celle de Durban.

La préoccupation première de l’ABC est d’améliorer la qualité de la transmission des programmes. En basant leurs calculs sur les rapports cumulatifs des auditeurs depuis les trois dernières années, les ingénieurs de la compagnie ont le ferme espoir qu’avec un nouvel émetteur ils pourront diffuser dans tout l’Afrique du Sud. Mais, ils ne sont pas lents à comprendre que ces rapports ne sont pas conformes à la réalité; l’élan d’enthousiasme et la satisfaction naïve des débuts fait place à la critique et à l’insatisfaction grandissante des auditeurs qui prennent pour acquis que le nouvel émetteur leur procurera une solution définitive à leurs problèmes. L’embarras technique dans lequel se trouve l’ABC va se doubler d’un autre insuccès: le discours du Premier ministre britannique, Stanley Baldwin, prononcé à l’occasion de l’Empire Day (24 mai 1927) ne peut être retransmis par la station du Cap, incapable de capter le signal de la BBC.[19] Loin de satisfaire les attentes du public de même que celles des actionnaires de l’ABC, ces défaillances techniques remettent en cause tout le processus de radiodiffusion, lequel doit être réévalué non plus comme une addition de micro-systèmes susceptibles de satisfaire presque exclusivement les auditeurs des grands centres urbains, mais comme un macro-système capable d’atteindre un rendement optimum et de rejoindre en totalité la population sud-africaine.

Les premières mesures correctives de l’ABC sont d’augmenter la puissance des émetteurs du Cap et de Durban ainsi que d’installer des relais à Pretoria, Bloemfontein, Grahamstown et Pietermaritzburg. Ces palliatifs sont insuffisants, cependant: le pays est grand et ne peut être desservi convenablement malgré les mesures adoptées. L’entreprise privée qui n’a pour seul but que la recherche du plus grand profit, au besoin à l’encontre des impératifs de l’intérêt commun, ne peut résolument combler les moindres défaillances du système. La position que cherche à maintenir l’ABC se situe plutôt entre l’auditoire potentiel qui représente, par anticipation, un profit d’exploitation grâce à la taxe de deux livres-sterling redevable au radiodiffuseur et les messages publicitaires dont le coût est déterminé par la cote d’écoute et les frais de production. Pour mieux dire, les gestionnaires de l’ABC doivent faire progresser l’entreprise en augmentant la cote d’écoute, et conséquemment la marge de profit générée par la publicité tout en investissant qu’en fonction d’une plus grande rentabilité. C’est pourquoi la solution envisagée apparaît parcimonieuse, même si dans l’immédiat elle fait miroiter un effort et un souci constants de ses dirigeants pour satisfaire aux attentes de la population.

Au cours des trois premières années d’opération, les actionnaires de l’ABC ne recevront aucun dividende, et qui pis est la compagnie accuse en 1929 un déficit de 15 000 livres-sterling. Pour se tirer d’embarras, celle-ci sollicite auprès du gouvernement sud-africain une subvention pour éponger sa dette. En cette année de crise internationale, l’on comprend fort bien le refus du gouvernement, d’autant plus que la gestion privée dans ce domaine n’est fondée que sur un compromis, pour ne pas dire un accord provisoire. La notion de profit qui est le substrat même de l’entreprise capitaliste, et dans le cas présent d’un monopole privé conduit, dans certains cas, à trouver des subterfuges pour accroître l’actif net. Le problème, jusqu’ici insoluble, du paiement de la taxe au radiodiffuseur trouve un heureux dénouement. En 1930, l’ABC, en vertu des droits légaux, autorise la vente d’appareils aux marchands qui acceptent de remettre au clients une quittance pour chaque appareil vendu. Cette preuve d’achat qui est censée dispenser le client de payer la taxe au radiodiffuseur pour une durée d’un an n’est, en réalité, qu’une astuce habile:

La taxe n’était pas gratuite puisque les marchands avaient purement et simplement inclus celle-ci dans le prix d’achat. De cette façon, l’ABC bénéficiait non seulement du paiement de la taxe initiale, mais détenait les noms et adresses des personnes qui oublieraient de renouveler leur licence [d’écoute].[20]

Cette tactique va produire son effet; en l’espace de deux ans, le nombre de récepteurs privés double presque. Les recettes provenant de la taxe ne cessent de s’accroître en fonction des nouveaux détenteurs d’appareils qui passent de 16 599, en 1928, à plus de 139 000, en 1936. Seulement, cette augmentation n’est pas proportionnelle au développement du réseau que l’ABC poursuit pièce à pièce et qui, de façon prévisible, atteint rapidement un point de saturation, une fois les principaux centres urbains pourvus d’un émetteur plus puissant.[21] N’ayant pas à se soucier de la concurrence, l’ABC n’a crainte de voir ses profits s’amenuiser, cependant qu’elle consolide pendant ces dix années d’exclusivité sa position vis-à-vis des rivaux potentiels.

Vers une radio nationale

L’empire de Schlesinger qui gagne en puissance et en influence dans le milieu des médias de masse prête le flanc à la critique. La politique de développement qu’adopte l’ABC ne satisfait ni le gouvernement, ni les Afrikaners qui voient dans cette manoeuvre une usurpation des intérêts sociaux basée sur l’inégalité des droits et des services. D’abord, parce que l’ABC ne diffuse que dans les principaux centres urbains, ce qui défavorise la majorité des Boers vivant à la campagne et dans la plupart des petites villes. Ensuite, parce que la langue anglaise prédomine dans toutes les émissions: l’ABC ne réserve qu’une heure par semaine de sa programmation en langue afrikaner, et par surcroît les émissions ne sont diffusées qu’à partir de Johannesburg et du Cap. Pour contrer cette situation, le gouvernement sud-africain ordonne, en 1931, une enquête publique qui n’aboutit qu’à de simples velléités. Hertzog est davantage préoccupé à tenir le gouvernail ferme en ces années de Grande Dépression et à polariser son attention sur le Statut de Westminster. La conjoncture de 1934 le forcera à agir, cependant: la souveraineté interne et internationale du Dominion sud-africain est acquise définitivement par le Status of Union Act et la Grande Dépression s’efface maintenant au profit d’une reprise économique favorable. Le mécontentement des Afrikaners vis-à-vis de la situation de la radio aurait pu, n’eût été de l’invitation de Sir John Reith, directeur général de la BBC, à venir « faire état de la situation de la radio dans ce pays et à s’entretenir avec le gouvernement sur son développement futur », exacerber la colère des nationalistes radicaux.[22]

L’inertie politique n’aurait certes pas contribué à calmer les esprits, compte tenu de l’expiration en 1937 du droit d’exploitation exclusif de l’ABC et de la forte poussée nationaliste personnifiée par le docteur Malan. Le nouveau Parti uni (Smuts-Hertzog) se devait de dénouer cette situation tendue et de proposer une solution nouvelle qui exclurait, dès le départ, un monopole privé. En dépit des sentiments nationalistes qui l’animent, Hertzog se tourne vers l’Angleterre pour l’éclairer sur cette affaire épineuse comme il l’avait fait d’ailleurs durant la crise de l’étalon-or. La radio faisait maintenant partie du giron politique national et ne pouvait plus être traitée simplement comme une affaire de gros sous. Des considérations d’ordre politique et social se retrouvaient au premier plan et il fallait désormais trouver un compromis acceptable pour les communautés anglaise et afrikaner dont la première jouissait déjà de certaines prérogatives tandis que la seconde en était encore au stade des revendications.

Le rapport de Sir John Reith, publié en mars 1935, met l’accent sur le monopole d’État qui, seul, peut répondre aux attentes de la population: selon lui, aucune compagnie commerciale dont le but premier est la recherche du profit ne peut véritablement offrir des émissions appropriées ou rendre la radio accessible à la majorité de la population en réduisant ostensiblement les frais versés par les auditeurs.[23] À l’instar du rapport Murray soumis au Premier ministre du Canada, Sir John recommande, suivant le modèle de la BBC, que l’organisme public responsable de la radiodiffusion en Afrique du Sud soit une société d’exploitation indépendante du gouvernement du jour et à l’abri du favoritisme politique. Il suggère, en outre, que la supervision des activités de la future corporation incombe au Gouverneur général en conseil plutôt qu’à un ministère et que la tâche du ministre des Postes se limite au contrôle des opérations techniques.

Il prédit ainsi qu’un partage de l’autorité permettra  d’offrir de meilleures garanties au public tout en évitant que la dite corporation ne devienne l’instrument d’un simple département.[24]  Quant à la programmation, Sir John est d’avis qu’il devrait y avoir une meilleure répartition, à savoir une programmation nationale bilingue et une prépondérance d’émissions anglaises ou afrikaners là où « les circonstances le justifient ». Il va même jusqu’à formuler le souhait qu’un comité consultatif soit formé pour structurer des émissions à caractère éducatif afin de stimuler l’écoute chez les populations autochtones. Même si ces dernières ne possèdent généralement pas les moyens de se procurer un appareil radio, il conseille au gouvernement d’installer des récepteurs dans des endroits-clés (par exemple, chez un commerçant) pour motiver ces populations.[25]

Visiblement satisfait de ce rapport, le ministre des Postes, Charles Francis Clarkson, déclare officiellement devant la Chambre des députés que: « le permis actuel d’exploitation délivré à l’ABC ne sera pas renouvelé lorsque celui-ci viendra à expiration en mars 1937 et qu’une nouvelle organisation devra la remplacer. »[26] À cet effet, il a la ferme intention de présenter, dès l’ouverture de la session prochaine, un Bill relatif à la création d’une Société d’État. Différentes recommandations sont discutées au cours des mois qui suivent et le premier août 1936, en vertu de l’Acte de la radio # 22, le gouvernement sud-africain dissout l’ABC pour la remplacer par la SABC.

(cliquez pour agrandir) The visual canvass is from the most recent UNESCO World Day for Audiovisual Heritage 2012 exhibition at SABC. Source : SABC Media Libraries.

À plusieurs égards, l’évolution de la radio en Afrique du Sud se rapproche de celle du Canada et d’autres pays membres de l’Empire britannique. Les différents points de comparaison dont fait état le ministre Clarkson au cours des débats en Chambre dénotent, à cet égard, une conformité à l’usage établi, c’est-à-dire aux étapes qui conduisent à la nationalisation de la radio.[27] Certes, le développement de la radio sud-africaine s’appuie sur un contexte particulier et en ce sens tout projet national doit tenir compte d’un certain nombre de spécificités. Cela n’interdit pas pour autant de poser une réflexion sur son rapprochement au modèle britannique et d’en jauger certains aspects.

La volonté politique de nationaliser la radio sud-africaine repose sur un certain nombre de critères internes évalués non seulement pour eux-mêmes, mais par rapport à la tendance des autres nations. Le 25 mars 1935, le ministre Clarkson soutient devant l’Assemblée que le temps est venu pour l’Afrique du Sud de suivre l’exemple de la majorité des autres pays et de bâtir une radio qui soit conforme aux intérêts publics, ce qui implique, ajoute-t-il, qu’elle ne pourra demeurer longtemps encore dans les mains d’une entreprise commerciale.[28] Ce qui ressort davantage du projet de nationalisation, c’est peut-être la complicité qui s’installe entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre. De jure, le Statut de Westminster et le Status of the Union Act consacrent définitivement l’indépendance du Dominion sud-africain. De facto, le gouvernement de Hertzog formule une « loi qui rejoint, à bien des égards, les idées, les idéaux et les conditions de la Charte de la BBC. »[29] Les propos tenus par le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, lors de la seconde lecture du Bill (29 avril 1935) mettent en garde le gouvernement contre une telle complaisance: « les émissions [de l’ABC] n’étaient qu’une servile imitation de la BBC. [Même si l’on doit reconnaître que] ce réseau est l’un des meilleurs au monde, il n’est pas adapté aux conditions de ce pays. La diffusion des nouvelles, par exemple, n’a pu répondre aux attentes sud-africaines. Toutes les dépêches reçues ou envoyées d’outre-mer renferment une subtile propagande impérialiste à laquelle bien des gens en Afrique du Sud s’objectent. »[30]

Le défi qui se pose maintenant pour l’Afrique du Sud est de se prémunir contre tout danger d’infiltration et de se doter de cadres suffisamment rigides pour assurer le plein développement de la radio nationale.

II- CANADA

Parmi les pays membres de l’Empire britannique, le Canada est certainement celui qui a été le plus avantagé dans le processus de développement des communications impériales, et particulièrement depuis l’installation du premier câble sous-marin transatlantique. En 1866, Cyrus Field, jeune entrepreneur américain, établit la première liaison permanente entre le Canada et la Grande-Bretagne.[31] Cet exploit technologique ouvre la porte à un nouveau mode de communication et va transformer imperceptiblement le rôle du Dominion qui servira à la fois de relais pour le réseau de l’Empire britannique et pour les pays industrialisés.[32] C’est dire que le Canada devient, au cours de la seconde moitié du 19e siècle, un lien stratégique important dans l’organisation générale des communications internationales. À preuve, il existe en 1898 pas moins de 15 câbles transatlantiques qui desservent via le Canada la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Cyrus West Field c. 1860. Source : Cyrus West Field, Wikipédia.

Pendant près d’un demi siècle, le câble sous-marin va dominer le monde des communications et rapprocher les continents. Cette technologie marque de son empreinte tout un épisode qui témoignent des liens presque indéfectibles entre le Canada et la Grande-Bretagne.[33] À l’époque où le câble sous-marin fait l’objet de tâtonnements plus ou moins fructueux, l’Angleterre anticipe déjà la pleine valeur de cette technologie: « en 1857 et 1858, deux navires réussissent à poser un câble entre la Grande-Bretagne et l’Amérique. Quelques messages sont envoyés, incluant celui d’annuler le départ de deux régiments qui devaient quitter le Canada à destination de l’Inde, ce qui permit au gouvernement britannique de faire une économie de 50 000 livres-sterling. »[34] Encore plus que la télégraphie, le câble sous-marin crée une interdépendance entre les deux pays. Les motifs ne sont toutefois pas les mêmes: l’Angleterre, consciente du fléchissement de sa force navale et militaire, cherche d’abord à combler cette déficience par ce nouvel apport technologique tout en affermissant son autorité suprême à l’intérieur de l’Empire, autorité qui constitue la trame même de son existence. Pour le Canada, « l’existence d’une route télégraphique [entre l’Europe et l’Amérique] représente un facteur positif dans le développement des colonies. »[35]

À l’aube du 20e siècle, la T.S.F. fait son entrée. Encore une fois, le Canada et la Grande-Bretagne sont les grands privilégiés de la première communication transatlantique de T.S.F. Le 5 décembre 1901, Guglielmo Marconi débarque à Terre-Neuve avec ses assistants Kemp et Paget pour y effectuer des tests. Au cours de ses expériences antérieures, Marconi a acquis la certitude que la courbe terrestre ne représente pas un obstacle majeur à la portée des ondes sur une grande distance. Ayant réalisé des progrès significatifs sur une distance de 200 kilomètres, il envisage la possibilité de communiquer outre-Atlantique. Son choix définitif s’arrête sur Poldhu (Cornouailles) et sur Glace Bay (Terre-Neuve).[36] Le jeudi, 12 décembre, Marconi reçoit à trois reprises un faible signal depuis Poldhu. à sa grande stupéfaction, il vient de réaliser le premier message transatlantique du monde sans l’apport du câble sous-marin.


Raising Marconi kite, [Signal Hill, St. John’s, Nfld.]. Marconi to the left. 12 décembre 1901, Terre-Neuve. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada / C-005940.


Raising Marconi kite, [Signal Hill, St. John’s, Nfld.]. Marconi to the left. 12 décembre 1901, Terre-Neuve, Canada. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-005943.


Marconi and his instrument [inside Cabot Tower] Signal Hill, St. John’s, Nfld. 12 décembre 1901, Terre-Neuve, Canada. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-005945.

Cet exploit technologique constitue une étape importante dans les annales des communications canadiennes. Il renforce la position de ce pays par rapport aux deux grandes puissances que sont la Grande-Bretagne et les États-Unis. L’axe des communications entre les deux continents repose, une fois de plus, sur la base triangulaire Grande-Bretagne / Canada / États-Unis, et l’on ne saurait sous-estimer la position stratégique du Canada à cet égard. Avec le câble sous-marin, et notamment celui reliant Vancouver à l’Australie (achevé en 1902), le Canada ferme la boucle des communications impériales britanniques qui se sont développées d’est en ouest depuis 1866.[37] La T.S.F., oserions-nous dire, déborde du cadre impérial: les États-Unis occupent, dès la fin de la Première Guerre mondiale, une position dominante et partant affectent la position de l’Angleterre qui, jusqu’à présent, était considérée comme le centre nerveux des communications mondiales. Le Canada, de par sa proximité avec les États-Unis s’intègre (est intégré?) plus facilement à ce nouveau réseau international de  T.S.F. et peut désormais faire bloc contre toute intervention hostile ou étrangère dans ce domaine sur le continent nord-américain.

L’accentuation des rapports Nord-Sud qui traduit forcément un changement d’attitude du Canada devient plus visible à la suite de la Conférence de la Paix, organisée à Paris en 1919. Lors de cette rencontre, la préoccupation première des puissances s’oriente vers la concentration et l’élaboration des pratiques à adopter pour resserrer l’économie mondiale. Parmi les sujets abordés, figure la restructuration des réseaux de communication. Curieusement, ce n’est pas la T.S.F. qui est au centre des discussions, mais bien le câble sous-marin. La Grande-Bretagne qui s’est rendue maîtresse de cette technologie entend bien conserver le contrôle des communications mondiales. Le droit de propriété des câbles allemands devient la pierre d’achoppement des discussions, puisqu’il remet en question le contrôle du processus d’information nationale: « les arguments à la Conférence de Paris sur le partage des câbles allemands ne rendent que plus claire la méfiance des pays participants envers l’hégémonie britannique concernant les communications internationales électriques. »[38] Les États-Unis, en particulier, manifestent la volonté implicite d’obtenir une plus grande part de ce contrôle et de réduire ainsi leur dépendance vis-à-vis de l’Angleterre. Les développements de la T.S.F., et notamment l’invention de la triode par Lee DeForest ainsi que le perfectionnement de l’alternateur Alexanderson ont fait basculer l’hégémonie britannique depuis que la RCA, avec l’appui du gouvernement américain, a pris en mains le contrôle des communications nationales et internationales de ce pays et qu’elle exploite un tout nouveau créneau, la radio commerciale.[39]

Au cours des discussions à Paris, le Canada entend se servir de cette plate-forme politique pour revendiquer officiellement une plus grande autonomie. Cette étape que nous avons considéré au chapitre précédent remet en question le leitmotiv politique devenu séculaire, selon lequel le Canada forme avec les autres pays membres de l’Empire une grande famille et reste débiteur pour la mère patrie. Au début du 20e siècle, le mythe de la famille s’estompe pour faire place à une politique d’indépendance plus accrue. Le Dominion ne partage pas l’idée chamberlainienne d’un Zollverein allemand, non plus qu’il n’entend s’organiser sur le plan militaire uniquement en fonction de la défense impériale. C’est pourquoi, par exemple, la question navale soulevée par Laurier avant la guerre prend une dimension nouvelle lorsqu’elle est abordée dans une perspective autonomiste.

Graduellement, le Canada acquiert une marge de liberté qui s’élargit au fur et à mesure que la domination extérieure de l’Angleterre s’amenuise cependant que les États-Unis s’imposent comme le nouveau leader international. En tirant profit de cette conjoncture, les dirigeants politiques canadiens peuvent davantage négocier ferme avec l’Angleterre qui craint plus qu’auparavant le spectre américain. Bien sûr, les différentes parties de l’Empire n’ont pas toutes atteint le même degré de développement et chaque colonie ou Dominion ne saurait établir les mêmes rapports de force vis-à-vis de la mère patrie. En revendiquant une plus grande autonomie, le Canada est en mesure d’agir plus librement au plan des politiques externes et de décider de son propre avenir. En contrepartie, il est confronté aux forces politiques internationales qui influencent sinon agissent sur son pouvoir décisionnel. L’évolution de la radio au Canada est caractérisée par ce dualisme politique d’après-guerre qui se reflète dans la structure même de son réseau national créé en 1936.

Vers une radio nationale

La radiodiffusion, au sens où l’entend l’Association canadienne des radiodiffuseurs, c’est-à-dire la possibilité de transmettre « une émission radioélectrique d’ondes destinée au public et susceptible d’être captée par lui » aurait, selon toute vraisemblance, pris naissance en septembre 1918 à Montréal.[40] À cette époque, la radiotéléphonie, l’emploi usité de radio commerciale n’existant pas encore, a débuté sur une base expérimentale dans les locaux de la Canadian Marconi Company (CMC), à Montréal. La station XWA, propriété de la CMC, devient modestement la première station radiophonique commerciale au monde.[41] L’engouement du public pour ce nouveau médium ne fait qu’accroître la demande d’appareils aux amateurs et crée une nouvelle section nommée Expérimentation Scientifique Limitée. Quelques temps après, soit en décembre 1919, la station XWA, désormais appelée CFCF, offre aux auditeurs une programmation semi-régulière qui consiste à présenter une sélection d’enregistrements populaires au moyen d’un gramophone.

Édificie Marconi, rue Williams, Montréal, dans les années 1920. Source : Inconnue. Via Des ondes et des hommes : une première radio à Montréal, Mémoires des Montréalais, Centre d’histoire de Montréal.

Le succès sans précédent de la radio commerciale a pour effet de provoquer une réaction en chaîne à travers tout l’Amérique. Au Canada, la seconde station de ce genre voit le jour à Halifax, en 1920. Au cours de cette même année, le public canadien sera sensibilisé à ce nouveau mode de communication. Sur l’initiative de F. A. Barrow et de R. A. Scantlebury, tous deux employés à la CMC, des démonstrations sont organisées dans diverses localités du pays, notamment à Toronto, Winnipeg, Portage-la-Prairie, Pointe-du Bois (Manitoba) ainsi que dans de nombreuses villes du Québec. D’autres individus contribuent à répandre l’idée de la radio au Canada. À l’occasion de la rencontre annuelle de la Société Royale du Canada, tenue en 1920 au Château Laurier à Ottawa, diverses personnalités scientifiques et politiques assistent à une expérience radiophonique sans précédent. Parmi les invités d’honneur, nous remarquons la présence de messieurs Robert Borden, Premier ministre, William Lyon Mackenzie King, ministre de l’opposition, le Duc de Devonshire, Gouverneur général, Sir Henry Drayton, ministre des Finances et le célèbre explorateur Vilhjalmur Stefansson. Le soir du 20 mai, le professeur Arthur Stewart Eve, qui occupe la chaire de physique à l’université McGill, prononce une conférence sur quelques grandes inventions de la guerre. Au cours de son exposé, il organise une démonstration de radiodiffusion: l’auditoire peut entendre la cantatrice Dorothy Tulton accompagnée d’un orchestre symphonique depuis la station CFCF de Montréal, située à plus de 165 kilomètres de distance d’Ottawa.

Même si la réception n’atteint pas la perfection, l’expérience demeure satisfaisante, suffisamment du moins pour susciter un intérêt marqué dans les milieux politique et scientifique ainsi que dans celui de la presse écrite.[42] Selon Walter Machny, président du comité d’organisation du cinquantième anniversaire de CFCF, cette démonstration a provoqué durant les mois subséquents tout un branle-bas chez les détaillants de récepteurs radio qui ne pouvaient pratiquement plus suffire à la demande. De leur côté, les grands magasins ont ouvert des rayons spécialisés dans la vente de ces appareils; la presse écrite a également diffusé plus d’information sur le sujet (v.g. façon de monter un kit radio, horaire des émissions, nouvelles diverses…).[43] Bref, c’était l’euphorie collective!

En 1922, la radio connaît une croissance des plus remarquables. Le ministère de la Marine et des Pêcheries délivre, en cette seule année, 39 permis d’exploitation commerciale.[44] Cependant, la moitié des propriétaires exploitants ne tiendront pas jusqu’à la fin de l’année en raison des coûts élevés de l’équipement et du financement auxquels ils doivent faire face. Les postes qui survivent appartiennent pour une bonne part aux manufacturiers d’appareils radio et à des journaux. Marconi, Bell et Westinghouse figurent parmi les plus importantes sociétés industrielles à posséder des licences de radiodiffusion. Quant aux journaux, nombreux sont ceux qui se sont intéressés à cette nouveauté commerciale. La Presse ne fait pas exception à la règle; elle inaugure, le 27 septembre 1922, la première station de langue française en Amérique (CKAC). Pendant cinq années, elle devra partager la même antenne que CFCF et par le fait même le temps d’émission. La progression de la radio ne s’arrête pas là: si l’année 1918 correspond aux balbutiements de la radio, l’année 1919 voit naître la première station mondiale, les années 1920-1921-1922 correspondent à l’expansion de ce nouveau mode de communication et l’année 1923 marque pour sa part une étape nouvelle dans l’évolution de la radio au Canada.

Tout comme le téléphone et l’électricité, la radio est devenue un instrument démocratique qui va provoquer des changements autant sur le comportement des individus que sur la société elle-même. Cependant, l’acquisition de son identité comme instrument social nécessite un processus d’interaction fondé sur les attentes et les aspirations du peuple canadien. L’un des premiers hommes à promouvoir la radio au plan national est, sans contredit, Sir Henry Thornton, président de la nouvelle compagnie de la Couronne, le Canadien national (CN). En 1923, ce dernier eut l’idée d’installer à bord des trains, à l’intention des passagers de première classe, des récepteurs de radio puissants avec des prises d’écouteurs multiples. Le premier juin 1923, un département de la radio voit le jour au CN, à Montréal. Grâce à cette initiative, les voyageurs peuvent capter pour la première fois la station montréalaise CHYC, propriété de la Northern Electric Company. L’expérience sera répétée avec succès le 10 juillet 1923, alors qu’un groupe de journalistes américains du Brooklyn Daily Eagle prennent le train depuis Montréal pour se rendre en Alaska afin de couvrir l’ouverture officielle du parc national du mont McKinley.[45] L’enthousiasme du public et de la presse aura vite fait d’encourager Sir Henry d’aller de l’avant avec son projet.

Les problèmes techniques qui, par moments, rappellent ceux des communications entre navires et stations côtières ne manquent pas. D’abord, le rayonnement de la station CHYC n’est pas assez vaste pour que celle-ci puisse être captée pendant une longue période par les récepteurs d’un train en marche. Ensuite, les installations à bord de trains sont exposées à toutes sortes de perturbations, telles l’interférence causée par les lignes de transmission électriques, l’effet magnétique dû au contact de certains métaux (fer sur fer), les moteurs qui alimentent le système de ventilation, les générateurs qui assurent l’éclairage, etc. Qu’à cela ne tienne!  Le 5 janvier 1924, le CN met en service son premier train-radio transcontinental reliant Montréal à Vancouver. Véritable fer de lance de la compagnie, la radio va permettre à cette dernière de rentabiliser son réseau de chemins de fer jusque-là déficitaire, d’assurer la croissance de l’industrie et d’affirmer l’unité nationale.[46]

Pour couvrir le territoire d’est en ouest, une première station (CNRO) est mise en opération dès le 26 février 1924, à Ottawa; puis, une seconde (CNRW) à Winnipeg, le 26 mars de la même année; d’autres viendront s’ajouter au réseau au cours des mois subséquents. Pour ce faire, Sir Henry projette de construire deux stations (Moncton et Vancouver) et, à l’instar de Montréal, louer les services de stations fantômes dans les principaux centres du pays: Edmonton, Calgary, Regina, Saskatoon et Toronto. Une station est dite fantôme lorsqu’elle change d’indicatif d’appel durant la durée d’émissions quotidiennes diffusées par le CN, soit environ deux à trois heures par jour. Par exemple, CKAC prend le nom de CNRM lorsqu’elle se met au service du CN. Au total, 10 stations forment le réseau national; la dernière sera celle de Vancouver inaugurée le 11 août 1925. Il va sans dire que l’opération doit être parfaitement synchronisée si l’on veut que les voyageurs puissent bénéficier tout au long du parcours d’émissions présentées par les diverses stations canadiennes.[47] En 1925, le nombre total des wagons-radios faisant la navette d’un bout à l’autre du pays s’élève à 37.

Henry Worth Thornton – Portrait en 1915. Source : Henry Worth Thornton, Wikipédia.

Il aura fallu un peu plus de deux ans pour mettre sur pied ce réseau. Le succès de cette entreprise revient incontestablement à Sir Henry Thornton, considéré à juste titre comme le père de la radio au Canada: « l’aspect politique transcende chez cet homme l’aspect commercial et il a cherché délibérément, par le biais du service radio du CN, à développer un sentiment d’appartenance nationale. »[48]

Sir Henry Thornton, juillet 1927. Crédit : Bibliothèque et Archives Canada/PA-027594.

L’identification de la radio à la montée nationaliste suit la tendance de la génération d’après-guerre qui sent que les efforts pour accélérer le mouvement culturel sont en train de donner des résultats.[49] Instrument privilégié, la radio va exercer une influence profonde sur toutes les couches sociales. En plus de divertir et d’informer, elle se fait le témoin d’événements majeurs qui consacrent le caractère national de ce pays. N’eût été de ce réseau national, le soixantième anniversaire de la Confédération canadienne n’aurait jamais pu être souligné avec autant de grandeur, ce premier juillet 1927.

Cet événement national nécessite la coopération de compagnies téléphoniques, télégraphiques et ferroviaires ainsi que celles d’industries spécialisées dans la transmission par radio. Vingt-deux stations canadiennes et une américaine forment un réseau capable de diffuser les célébrations simultanément dans tout le pays.[50] Divers endroits publics ont été aménagés dans plusieurs villes canadiennes afin de permettre à tous ceux qui ne peuvent capter l’émission par radio de l’entendre par des haut-parleurs. À Montréal, par exemple, la Place Jacques-Cartier (autrefois, le Parc Jeanne-Mance) constitue un point de ralliement tout comme le Mont-Royal où plus de 20 000 personnes se rassemblent à cette occasion. Grâce à CFCF et au relais à ondes courtes de la CMC, situé à Drummondville, le 60e anniversaire a pu être entendu, outre le Canada, dans diverses régions des États-Unis, du Mexique, de l’Amérique centrale, de l’Amérique du Sud, dans le Grand Nord canadien, dans les Îles britanniques et dans presque tout le continent européen. On estime à trois millions de dollars la valeur totale de l’équipement requis pour cette célébration qui a nécessité 10 000 kilomètres de circuits téléphoniques et télégraphiques ainsi que les services de 85 techniciens, mis à part ceux affectés aux stations du réseau du CN.

De ces circonstances va naître, en décembre 1929, un réseau permanent qui diffusera, à raison de trois heures par semaine, des émissions à l’échelle nationale. Ce modeste début ne fera pas long feu, puisque la crise de 1929 viendra frapper tous les secteurs de l’activité économique. Il faudra attendre en 1932 pour voir ressusciter sous une nouvelle forme ce système, mais toujours sur les mêmes bases nationales et en profitant de l’expérience du CN dans ce domaine.[51]

Au cours de cette période, et plus exactement en 1928, le gouvernement canadien institue une Commission royale d’enquête (Commission Aird) qui a pour mandat de « connaître les conditions de la radiodiffusion au Canada, et de formuler des suggestions relatives à l’administration, à la direction et surveillance et aux besoins financiers de ce service. »[52] Les recommandations présentées par la Commission indiquent un besoin pressant de créer une chaîne de radiodiffusion canadienne qui soit supervisée par un organisme fédéral indépendant « disposant de tous les pouvoirs et de l’autorité dont jouit l’entreprise privée ainsi que des statuts et des devoirs correspondant à ceux d’un service public. »[53] Malgré l’effort méritoire du rapport Aird, la crise économique de 1929 aura vite fait de polariser l’attention des politiciens vers des préoccupations plus pressantes et l’institution d’un comité parlementaire chargé de l’étudier n’aboutira que trois ans plus tard.

De la Commission canadienne de la radiodiffusion à la création de la Société Radio-Canada

Au début des années 1930, la radio canadienne, entièrement contrôlée par l’entreprise privée, est visiblement incapable de satisfaire aux attentes du peuple canadien. La médiocrité du service en plusieurs endroits du pays de même que la présence voisine des États-Unis et de son régime foncièrement privé force le gouvernement canadien à adopter une ligne de conduite plus serrée en ce qui a trait à la nationalisation de la radio. Le 26 février 1932, le Premier ministre, Richard B. Bennett, déclare:

On doit convenir que le régime actuel de radiodiffusion ne donne pas satisfaction. Les Canadiens ont droit à une radiodiffusion de source canadienne, égale à tout autre pays. On ne pourra établir un tel régime qu’après l’enquête la plus approfondie, et en conformité d’un programme dont l’exécution demandera plusieurs années. Il est bien clair qu’il sortira des avantages immenses d’un régime de radiodiffusion convenable, réglementé et exploité par des Canadiens. Employée comme il convient, la radio peut devenir un instrument très efficace au service du progrès national, et prendre une valeur éducative qu’il est difficile d’évaluer.[54]

Des deux côtés de la Chambre des Communes, l’on reconnaît enfin l’urgente nécessité de contrôler et de réglementer la radio au Canada. Pour débattre de cette question complexe, le gouvernement Bennett présente, le 18 mai 1932, un Bill visant à établir la Commission canadienne de la radiodiffusion (CCR). Lors de la deuxième lecture du Bill, il est clairement stipulé que « ce pays doit contrôler absolument la radiodiffusion de source canadienne, sans ingérence ni influence étrangère [et qu’une] chaîne de postes très puissants établis dans tout le pays [puisse] assurer un service égal à toute la population. »[55] Ces deux principes moteurs qui s’articulent autour de la pensée et de l’unité nationales vont servir de fondement à la Loi canadienne de la radiodiffusion.

En vertu de son mandat, le comité parlementaire spécial de la radiodiffusion s’engage à examiner les recommandations du rapport Aird, à soumettre un plan technique complet et à proposer le moyen le plus satisfaisant pour l’accomplissement de ce plan. En d’autres termes, il doit établir un pont entre la volonté intransigeante de créer une radio nationale telle que favorisée par le rapport Aird et son applicabilité face à la récession économique qui sévit toujours. Manifestement, le Canada ne peut se permettre d’ignorer l’infrastructure existante de la radio privée, non plus qu’il ne peut condamner le principe d’une dualité de service (réseau privé et réseau d’État). Aucun de ces systèmes n’est en mesure d’assumer seul la pénétration de la radio dans tous les coins du pays. Il faut donc envisager un plan technique capable de répondre aux attentes de la population canadienne, et surtout de rencontrer les moyens financiers de l’État. Les modalités d’application du système national restent à définir, compte tenu des stations privées qui, depuis plus d’une décennie, ont grandi en nombre et en puissance.

Avant que la Loi de 1932 ne soit abrogée pour mettre fin à la CCR et qu’elle ne soit remplacée par celle de 1936 pour permettre la constitution de la Société Radio-Canada (SRC), bien des difficultés auront été aplanies au cours de ces quatre années. De concert avec le gouvernement, les organismes publics et l’industrie privée, la CCR aura donné le coup d’envoi à un projet national d’envergure. Certes, il reste encore beaucoup à faire avant de pénétrer tous les foyers canadiens et de présenter une programmation équilibrée. Cette période de rodage n’en constitue pas moins une étape importante où la collaboration, le savoir-faire et l’initiative de tout un chacun contribuent à faire de ce projet une réalité nationale. Ceci dit, la CCR va essuyer, au cours de l’exercice de son mandat, des déboires qui remettront en cause la structure et le fonctionnement mêmes de son organisme.

Peu de temps après le début des opérations des cinq stations situées respectivement à Montréal, Ottawa, Chicoutimi, Toronto et Vancouver, les trois commissaires sont entraînés dans une violente controverse quant à l’utilisation du réseau national pour des émissions en français. La décision de diffuser en français soulève une tempête de protestations émanant de particuliers, de députés et d’organismes protestants dans l’Ouest, notamment.[56] Le principe d’alternance d’une diffusion bilingue à travers tout le Canada devient rapidement un brandon de discorde, puisqu’il remet en cause le bien-fondé de cet organisme et la compétence même des commissaires. Mis à part la question linguistique, la CCR doit définir les modalités d’application du réseau national nécessitant le concours de quelques-unes des 63 stations privées. À cela s’ajoute la polarisation des forces en faveur de la radio publique et de la radio privée qui accroît les tensions sociales et politiques, lesquelles excèdent parfois les commissaires. Finalement, les difficultés techniques rencontrées dans certaines régions du pays de même que l’attribution et l’emploi des fréquences résultant des accords internationaux (Washington 1927, Madrid 1932) doivent être pris en considération dans le processus de développement.

De nombreux autres problèmes suscités par la nouveauté de l’entreprise vont s’agglutiner autour de ces questions très compliquées, tant et si bien qu’au printemps de 1933, le Premier ministre Bennett fait appel au directeur des relations publiques de la BBC, Gladstone Murray. Nommé conseiller spécial du Premier ministre, ce dernier a pour mission d’étudier « les problèmes rencontrés par la CCR et ceux auxquels elle pourrait s’attendre /…/ et de formuler des recommandations sur les transformations fondamentales à apporter à la structure de la CCR, ainsi qu’aux structures techniques, financières et de programmation. »[57]

Au cours de son bref séjour au Canada, Gladstone Murray rédige trois rapports: le premier est un compte rendu provisoire contenu dans une lettre adressée au ministre de la Marine, Alfred Duranleau; le second fait état d’observations générales sur les problèmes de la Commission, tandis que le troisième propose, sous forme de recommandations, une série de mesures afin de corriger la situation. D’emblée, Murray soutient que la radiodiffusion est « trop importante pour être intégrée totalement dans la machine gouvernementale. »[58]

Les modèles britannique et américain ont indubitablement influé sur le projet de nationalisation et ont balisé, en quelque sorte, le système canadien. L’objet de notre analyse ne nous permet pas de jauger le degré d’influence ou de pénétration de ces modèles, ni d’évaluer en profondeur leur interaction par rapport à la radio canadienne. Cependant, nous pouvons apprécier l’influence britannique au niveau de la représentation du message, c’est-à-dire du contenu, de la formulation et de la portée des émissions dont la finalité tend à osciller entre l’éducation populaire et le sentiment d’appartenance national.[59] Cette tendance n’est toutefois pas absolue, compte tenu du contexte nord-américain dans lequel évolue la radio. Même s’il ne partage pas nécessairement les mêmes visées que son voisin du Sud et qu’il n’admet aucune ingérence pour la conduite de ce projet, le Canada est constamment en butte à la domination américaine, soit par le biais de la technologie elle-même (appareils récepteurs, équipement de stations émettrices, pièces de rechange, etc.), soit par la diffusion d’émissions dont le nombre ou la durée risquent fort de gommer l’essentiel de la programmation canadienne.[60] En dépit de la présence américaine, le Canada a tendance à privilégier une forme de collectivisme national et de coopération commune qui va à l’encontre de l’individualisme et de la compétition américaines.[61]

Members of the Massey Commission on National Development in the Arts, Letters, and Sciences in 1951. Seated from left: Montreal engineer Arthur Surveyor, committee chair and University of Toronto chancellor Vincent Massey, and UBC president Norman Mackenzie. Standing: Laval University’s Georges Henri Levesque and University of Saskatchewan history professor Hilda Neatby. Source : University of Toronto Archives.

Royal Commission on National Development in the Arts, Letters and Sciences, Report, 1949-1951. Source : Internet Archive.

Le caractère hybride de la radio canadienne ne ressortit pas uniquement à l’influence britannique et américaine. Il repose, entre autres, sur des considérations techniques et financières dont nous avons souligné l’importance précédemment. Entre, d’une part, l’étatisation intégrale que la nation n’a pas les moyens de s’offrir et, d’autre part, la commercialisation complète qui s’est révélée insuffisante, il existe un compromis: celui de l’association des stations publiques et privées au sein d’un régime national. Cette formule n’a rien d’étonnant: la Commission royale sur les Arts, les Lettres et les Sciences (Commission Massey, 1949) fait état de la situation de la radio au cours des années ’40 et les propos qu’elle tient pourraient tout aussi bien s’appliquer à la situation de 1932:

…la création de la SRC s’avère un réel défi dans un pays où l’établissement d’un réseau national est peut-être le plus coûteux et le plus difficile à réaliser au monde. En 1940, la Grande-Bretagne rejoint une population de 50 millions d’habitants en utilisant l’équivalent de 975 milles de lignes. Pour sa part, le Canada a besoin de 15 000 milles de lignes télégraphiques et téléphoniques pour assurer un service national à ses 14 millions d’habitants, tandis qu’une station radiophonique de New-York peut atteindre une population égale à celle du Canada.[62]

 

III- ARGENTINE

À une époque où le réseau télégraphique de l’Argentine est pratiquement inexistant, il est curieux de constater que ce pays communique déjà par câble sous-marin avec l’Uruguay. Dans la décennie qui précède l’ouverture commerciale de ce câble entre Buenos Aires et Montevideo, le 30 novembre 1866, quelques essais télégraphiques sont réalisés. Le 10 octobre 1855, l’armurier français, Adolfo Bertonet, réussit à construire avec des moyens de fortune le premier télégraphe électrique: la durée d’opération ne dépasse pas 48 heures et la distance franchie n’excède tout au plus qu’une dizaine de baraques de sa caserne. L’adresse de Bertonet suffit néanmoins à convaincre la compagnie Ferrocarril del Oeste (Western Railroad) qui retient ses services pour la construction d’une première ligne télégraphique entre la station ferroviaire Del Parque et celle de Floresta.[63] En 1860, Bertonet présente au gouvernement argentin un projet visant à établir des lignes télégraphiques intérieures et un câble sous-marin; l’Assemblée nationale donnera finalement son accord, le 5 octobre 1861, pour l’exécution de ce contrat. Une autre liaison télégraphique, autorisée le 15 octobre 1863, entre Buenos Aires et Rosario ne verra le jour qu’en 1868. Entre temps, le gouvernement autorise, en 1866, la construction d’une ligne télégraphique depuis Buenos Aires jusqu’aux abords de la frontière chilienne.[64]

History of the telephone and telegraph in the Argentine republic 1857-1921 by Berthold, Victor Maximilian, (1856-1932). Source : Internet Archive.

Tandis que les autres provinces de l’Argentine (Entre Ríos, Córdoba, La Rioja et Santa Fe) s’affairent, elles aussi, à développer un système télégraphique intérieur, Buenos Aires devient le centre des communications télégraphiques de l’Argentine. Les nombreuses ramifications qu’elle possède avec les autres villes de ce pays et l’expérience acquise depuis 1857 dans ce domaine ne font que renforcer le rôle que cette ville est appelée à jouer:

Au cours des présidences de Mitre, Sarmento et Avellaneda (1862-1880), Buenos Aires occupe une large place dans le progrès national; la ville, comme capitale et comme port, joue un rôle clé, eu égard à cette nouvelle prospérité et au développement culturel; elle devient un puissant centre administratif grâce notamment à toute cette bureaucratie naissante de la république et de la province qui s’y installe.[65]

Le projet d’un réseau télégraphique national qui prend forme dès 1869 sous l’impulsion du Président Domingo Sarmiento se développe à partir de Buenos Aires qui possède une infrastructure capable de s’étendre à la grandeur du pays. Au cours des trois années qui suivent, le réseau télégraphique argentin connaît un essor remarquable. Une ligne directe est établie entre Buenos Aires et Arroyo del Medio via San Nicolas, puis prolongée jusqu’à Rosario. Celle-ci permet au gouvernement de compléter, le 10 septembre 1870, le premier volet de son système national reliant Rosario à Parana (Santa Fe) par câble sous-marin. D’autres communications télégraphiques entre la capitale fédérale et les provinces seront subséquemment inaugurées au cours de ces trois années (voir Figure 2).

D’autres lignes télégraphiques confiées à l’entreprise privée desservent une partie du réseau national. L’une d’elles, construite en 1871 et reliant Buenos Aires aux provinces de San Luis, de Mendoza et de San Juan, est exploitée par la Compagnia del Telegrafo Transandino.[66] À l’exemple de cette dernière, la Lamas & Company assure dès 1872 la liaison Buenos Aires- Rio de Janeiro (Brésil) grâce à l’installation d’un nouveau câble sous-marin. En 1874, l’Argentine possède 58 bureaux de télégraphie à travers le pays et son réseau s’étend sur plus de 4 146 kilomètres. En outre, elle établit au cours de la même année la première communication avec l’Europe via Montevideo (Uruguay), Yaguaron (Brésil), Rio Grande (Brésil) et Pernambouc (Brésil), cette dernière étant reliée à l’Europe par câble sous-marin.

Le développement du réseau télégraphique en Argentine, si impressionnant soit-il, et particulièrement au cours des cinq dernières années du mandat du Président Sarmiento, ne peut prétendre dans son intégralité au titre de réseau national. Ce système renvoie à une multiplicité d’intérêts administratifs sans compter qu’il est soumis à des besoins immédiats, souvent incompatibles. Le gouvernement fédéral, les provinces, les compagnies de chemin de fer, les forces armées et les petites entreprises privées, tous contrôlent plus ou moins ce système qui ne repose sur aucune politique définie. Chacun peut décider du statut de ses propres lignes télégraphiques, dépendant des circonstances ou des priorités du moment. Ainsi, une compagnie de chemin de fer peut opter pour un statut public ou privé selon qu’elle décide, de plein droit, si la propriété de transmission des messages doit être accordée au public ou à sa propre compagnie ferroviaire. Il en va de même pour la télégraphie militaire qui se développe selon des besoins stratégiques et qui procure, en temps de paix, un service au public dans des régions uniquement desservies par elle. Si un télégraphe civil s’implante dans ces régions, aussitôt elle se retire sans se soucier des conséquences que cela peut entraîner sur la qualité du service.

L’un des premiers signes tangibles qui a trait à la nationalisation de ce système réside dans la Loi 750.5 dite Ley de Telegrafos. Sanctionnée le 7 octobre 1876, c’est-à-dire peu après l’arrivée au pouvoir du Président Nicolas Avellaneda et la nomination d’Eduardo Olivera à la direction générale des Postes et Télégraphes (1874-1880), cette loi représente la base constitutionnelle fondamentale du système télégraphique argentin. D’abord, parce qu’elle reconnaît au gouvernement le monopole absolu en cette matière et que toutes les lignes interreliées en territoire fédéral, que ce soit avec une ou plusieurs autres provinces ou avec un autre pays, sont automatiquement considérées comme faisant partie du réseau de l’État. Ensuite, parce que toute nouvelle construction ou modification apportée au système ne peut être effectuée sans le consentement du gouvernement de ce pays.[67] Au reste, c’est peut-être davantage dans les convictions profondes de ses instigateurs dont une part se reflète dans l’esprit de la loi et dans l’expansion du territoire argentin que réside le véritable caractère national de ce réseau. La nomination de Eduardo Olivera n’est pas fortuite: ami intime du Président Avellaneda, il décline sans hésitation toutes les fonctions politiques qui lui sont offertes, préférant garder ses distances. Celle de directeur des Postes et Télégraphes n’a cependant pas la même résonance, puisqu’elle fait appel à son patriotisme et à son désir de contribuer à l’essor d’une Argentine nouvelle.[68] Cette image devient plus crédible lorsqu’elle est associée à l’expansion du système télégraphique au cours de son mandat. Toute la région méridionale de l’Argentine nommée Patagonie se voit desservie par trois lignes télégraphiques rejoignant les cinq principaux postes de commandement militaires. La Loi de la télégraphie 750.5 (7 octobre 1875) et celle des postes # 850 (4 octobre 1876) permettent à Olivera de procéder à l’organisation réelle des communications nationales en restructurant son administration et en rassemblant sous forme de document officiel toutes les dispositions relatives à ces lois (1 071 articles), document qui servira de base aux règlements ultérieurs.

Jusqu’à l’aube du 20e siècle, le système télégraphique argentin se développe, en apparence, avec un certain succès. L’année 1869, point de départ du réseau national, (« Cuando en 1869 se firmaron los primeros contratos para el establecimiento del telégrafo nacional… »)[69] marque un jalon important dans le développement des communications; dès 1883, la capitale fédérale sera reliée à toutes les autres provinces de l’Argentine. Cette impulsion est d’autant plus remarquable qu’en 1878, le réseau national compte 6 000 kilomètres de lignes pour atteindre 15 671 kilomètres en 1883. Cet épisode euphorisant de la télégraphie gomme cependant une tout autre réalité. Dans un mémoire rendu public en 1891, le directeur général des Postes et Télégraphes, Estanislao Zeballos, informe le ministre de l’Intérieur que le réseau est formé d’une série de tronçons qui ne constitue pas un système rationnel qui pourrait répondre aux exigences d’un service rapide et efficace. Les méthodes employées pour le fonctionnement du réseau actuel demeurent rudimentaires, tant aux plans technique qu’administratif.[70]

En fait, il dénonce les innombrables fraudes administratives, ce qui laisse croire à une corruption sinon à une incompétence dans la gestion des communications télégraphiques. Le gouvernement argentin apporte des mesures correctives, mais elles demeurent insuffisantes. Certes la Loi # 4641, promulguée le 2 septembre 1905, autorise la construction de lignes nouvelles destinées à relier Buenos Aires aux villes commerciales les plus importantes, mais les résultats parlent d’eux-mêmes. Six ans plus tard, moins de la moitié des lignes télégraphiques seront construites. Les rapports du ministre de l’Intérieur (1912 et 1915) ainsi que ceux du directeur des Postes et Télégraphes (1917-1918) concluent à une détérioration telle, que toute réfection provisoire entraînerait une perte d’efficacité du système.[71]

Cette remise en question quant à la gestion et à la planification du réseau de télégraphie national est symptomatique des événements futurs. La radio qui s’inscrit dans le sillage de cette technologie risque fort de connaître les mêmes déficiences structurelles qui reposent, en particulier, sur un laisser-faire de l’État. Malgré les règlements et les lois censés renforcer le monopole étatique, le gouvernement argentin a du mal à contrôler entièrement son réseau. Cela s’explique sans doute par une attitude libérale voir même un laxisme qui favorise, jusqu’en 1907, l’expansion des réseaux télégraphiques des compagnies ferroviaires. À preuve, 22% des lignes télégraphiques de la République appartiennent à la fin de 1881 à ces compagnies; en 1919, ces dernières détiennent 54% des lignes contre 37% pour le gouvernement fédéral, 5% pour les gouvernements provinciaux et 4% pour les petites compagnies privées.

La T.S.F. qui apparaît au cours de la première décade du 20e siècle laisse entrevoir un contrôle plus serré. En juin 1904, le directeur des Télégraphes, Pedro Lopez, refuse à la Marconi Wireless Telegraph Co. le droit d’établir une communication radiophonique entre l’Argentine et l’Italie, stipulant qu’en vertu du monopole d’État dans ce domaine, seuls les particuliers peuvent « installer et exploiter des stations d’intérêt privé entre leurs propres dépendances. »[72] Il appert de ce refus la création, en août 1906, de « la Compania Marconi de Telegrafia Sin Hilos del Rio della Plata /…/ autorisée à établir des stations radioélectriques conformément aux lois de la télégraphie (750.5 et 4408); de même, sont approuvés, en mai 1907, les plans pour la station de Bernal. »[73]

Le cas de la T.S.F. ne laisse pas de poser des problèmes, et ce malgré les lois existantes. Les communications en Argentine évoluent en contrepoint du climat social, politique et économique de ce pays qui, depuis les trois dernières décennies du 19e siècle, émerge comme une nation-état. Dès lors, la télégraphie sert d’instrument national, cependant qu’elle contribue à l’expansion d’autres sociétés industrialisées. Les forces qui gouvernent ces deux pôles ne sont pas toujours visibles et les actions qui en découlent demeurent parfois difficiles à évaluer par rapport à l’un ou l’autre de ces pôles. Ainsi, comment peut-on expliquer le fait qu’à une époque où le réseau télégraphique de l’Argentine est pratiquement inexistant, ce pays communique déjà par câble sous-marin avec l’Uruguay?

La radio commerciale

Le contexte dans lequel a pris naissance la radio en Argentine diffère quelque peu de celui de l’Afrique du Sud et du Canada: d’abord, par l’emplacement inusité du lieu de transmission; ensuite, par la durée et le caractère particulier de la première émission. En effet, le Colisée de Buenos Aires (Teatro Coliseo) a été converti en studio de fortune afin de permettre la diffusion intégrale de l’opéra Parsifal de Richard Wagner. Cette première radiodiffusion qui rejoint à peine quelques auditeurs – ils sont une vingtaine à l’époque à posséder un récepteur dans cette ville – s’inscrit dans le sillage des expériences menées par le docteur Enrique T. Susini. En 1919, ce dernier est invité par le ministre de la Marine à venir approfondir l’étude des gaz asphyxiants utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Encouragé par quelques amis, tous de jeunes étudiants en médecine, Susini s’adonne également à des expériences en radiophonie qui ne conduiront, au tout début, qu’à de piètres résultats. Au cours d’un voyage qui le conduit en France, il se porte acquéreur d’un appareil dont les possibilités de transmission s’avèrent nettement supérieures à celles du poste de galène. Dès son retour en Argentine, il reprend ses expériences et forme avec ses amis la Sociedad Radio Argentina. La transmission par voie hertzienne de l’opéra Parsifal, réalisée le 27 août 1920, s’avère plus qu’un simple succès d’amateurs; elle constitue un point d’ancrage fort important dans l’évolution de la radio en Argentine. En plus de s’apparenter techniquement aux expériences menées dans divers pays à cette époque, cette première diffusion joue le rôle de catalyseur en « encourageant toute personne à poursuivre ce genre d’émissions, spécialement celles d’opéras et de concerts symphoniques. »[74]

L’engouement des auditeurs, de plus en plus nombreux, incite d’autres adeptes de la radio à poursuivre la même initiative. Dès 1922, LOX Radio Cultura émet régulièrement des émissions à partir de l’hôtel Plaza. Nonobstant, cette noblesse de vues ne constitue pas l’unique intérêt de la radio. Des hommes d’affaires, et notamment des marchands d’appareils radio voient dans cette entreprise l’occasion d’accroître leur vente d’articles radioélectriques. Ils décident de créer leur propre station, LOZ Sud America, et de la doter d’une vocation nouvelle. La notion de profit sous-jacente à cette industrie stimule l’accroissement des stations émettrices, et du même coup déstabilise l’infrastructure de ce marché. La publicité envahit les ondes et les stations qui hésitent encore à opter pour une telle pratique s’exposent à de graves difficultés financières.[75] Entre 1922 et 1927, l’Argentine passe de 3 à 20 stations, sans compter celles qui n’ont pu survivre comme Radio Patria, Radio Capital, Radio Variedes, Radio Metropolitana, Radio Austral ou Radio Abuelito pour n’en citer que quelques-unes. Devant cette situation menaçante, les industriels, les commerçants et les importateurs décident de se regrouper et fondent, le 22 avril 1924, la Asociación Argentina de Broadcasting afin de venir en aide aux stations en difficulté.[76] Les promoteurs cherchent en vain une formule qui pourrait rétablir la stabilité de la radio, seulement ils ne peuvent y parvenir. Sans doute cela est-il imputable à un manque de planification; il faudrait à tout le moins fixer des objectifs précis et mettre en oeuvre les moyens propres à les atteindre. Pour tout dire, la radio tâtonne et le gouvernement se doit d’agir. Selon certaines critiques de l’époque, la première réglementation adoptée en ce sens satisfait davantage les intérêts du gouvernements que ceux de l’entreprise privée. Le décret du 27 mai 1924 stipule, entre autres, que le gouvernement se réserve le droit de retirer la licence d’opération d’une station privée advenant le cas où cette dernière interférerait avec les communications gouvernementales.[77]

La nouveauté de l’entreprise radiophonique ne permet pas au gouvernement argentin d’adopter une solution définitive à tous les problèmes. Tout comme en Afrique du Sud et au Canada, le gouvernement laisse à l’entreprise privée, au tout début du moins, suffisamment de latitude pour gérer cette affaire sans pour autant négliger sa part de responsabilité. La radio, qui tend à évoluer selon les lois de l’économie, reste dépendante des fluctuations du marché et l’on observe chez les gouvernements concernés une nette tendance à promouvoir son essor par une réglementation contrôlée.[78] Outre ce rôle de supervision, les gouvernements prennent parfois des engagements à long terme par lesquels ils souhaitent voir s’installer un certain équilibre. L’exploitation de la radio concédée par l’État à une société privée comme en Afrique du Sud (période de 10 ans) ou comme en Argentine par l’attribution d’un permis pour une période de 20 ans permet d’observer que ces États cherchent à orienter cette activité vers l’intérêt général tandis que l’entreprise privée s’assure d’un quasi-monopole, et de façon prévisible d’un plus grand profit. En principe, l’engagement du gouvernement vis-à-vis de la population est corrélatif aux termes de l’entente intervenue entre les parties contractantes. Par exemple, le gouvernement argentin autorise, le 2 octobre 1922, Federico N. del Ponte « à construire [pour une durée de 20 ans] un réseau de stations fixes et mobiles de transmission sans fil destiné à la diffusion gratuite d’émissions artistiques, musicales, scientifiques et autres du même genre [lesquelles seront] agrémentées de messages de propagande commerciale à caractère moral. »[79]

Pour des raisons diverses, il arrive que les engagements de l’une ou l’autre des parties ne soient pas respectés ou simplement que des pressions s’exercent ou des critiquent fusent au point que le gouvernement soit obligé de rompre le statu quo. Les cas de l’Argentine est, à cet égard, topique. Le département des Postes et Télégraphes se voit confier, en 1928, la responsabilité de superviser le développement de la radio au pays. Pour renforcer les pouvoirs du département, le Président Hipolito Yrigoyen émet, le 10 avril 1929, un décret visant à régulariser les opérations des stations radiophoniques, c’est-à-dire à définir leur longueur d’onde et leur position géographique en vertu d’une meilleure transmission et de voir à la qualité et au contenu de leur programmation. Le décret prévoit également que les stations existantes devront s’établir en dehors des limites de la ville de Buenos Aires dans un délai maximum de neuf mois à compter de la date du présent avis et que le site choisi devra faire l’objet de consultation avec le département des Postes et Télégraphes.[80]

L’un des problèmes majeurs auquel est confronté le Président Yrigoyen a trait à la multiplication des stations émettrices dans le périmètre de Buenos Aires. La capitale fédérale compte à elle seule une quinzaine de stations dont la puissance émettrice varie entre 500 et 30 000 watts. Par comparaison au reste du pays, cette ville possède les trois-quarts des stations les plus puissantes. Les autres provinces et régions doivent se partager le reste, c’est-à-dire 5 stations supérieures à 500 watts et 24 autres, inférieures à cette puissance. Cette polarisation de la radio s’explique notamment par la concentration de la population (plus de deux millions d’habitants à Buenos Aires) qui séduit forcément le marché de la réclame publicitaire.[81] Les conséquences qui découlent d’une telle situation sont parfois alarmantes. Il y a d’abord l’inobservation de la plupart des règlements décrétés le 9 septembre 1925 et le 27 mai 1927 relatifs à l’attribution des longueurs d’onde, à l’indicatif d’appel, aux heures de transmission, à la programmation, à la publicité, etc. Le président de l’English Speaking Radio Club de Buenos Aires, N.J. Bluman, brosse un tableau peu reluisant de l’activité radiophonique de cette ville, accueillant ainsi avec soulagement le nouveau décret de 1929. Il souligne notamment que:

La quantité de la publicité a augmenté en proportion inverse de la qualité musicale /…/  Les 15 autres stations [à l’exception de LS1 Radio Municipal] opèrent uniquement sur une base commerciale; la station qui fait le plus de bruit, et conséquemment submerge ses compétiteurs demande apparemment (et obtient) le tarif maximum à ses clients, c’est-à-dire aux annonceurs publicitaires qui la supportent.[82]

Les auditeurs qui subissent cette guerre des ondes se voient confrontés à un autre problème: la piètre qualité des émissions. En 1920, Buenos Aires se faisait remarquer à travers le monde par l’originalité de ses émissions radiophoniques en diffusant régulièrement des opéras. Une décennie plus tard, cette coutume survit difficilement. La station LS1 Radio Municipal, créée en 1927, reste la seule à pouvoir assurer la continuité de cette tradition. Un an plus tard, cette dernière se voit dans l’obligation de suspendre ses émissions pour un temps indéterminé. La Asociación Pro Fomento de Radio, celle-là même qui patronna sa création, viendra, pour un temps, à sa rescousse. Tous ces efforts ne suffiront pas à ranimer l’enthousiasme des débuts pourtant si nécessaires au soutien de ces émissions!  La Asociación Pro Fomento de Radio disparaît au début des années ’30, et tout comme ailleurs, les Argentins sont davantage préoccupés par la crise économique mondiale qui les touche. Est-ce à dire que la radio, comme le prétend David S. Landes, est un luxe opposé au luxe de revenu ou de rang social; c’est-à-dire un produit dont l’utilité varie en raison inverse du revenu, et auquel les pauvres, par conséquent s’adonnent plus vite que les riches?[83]

Dans ce cas, peut-on trouver dans un rapport de cause à effet une quelconque justification dans la métamorphose des émissions présentées depuis les débuts de la radio argentine?  Comme partout en Occident, les stations dites commerciales ont tendance à verser dans la musique populaire ce qui, parfois, leur vaut des remarques désobligeantes, cela ne trompe personne.[84] Il reste que, derrière cette façade populaire, l’État veille constamment à ce qu’il y ait une amélioration de la qualité des émissions. La conduite générale qu’adoptent les gouvernements, que ce soit par devoir moral ou politique, dénote une inclination à promouvoir la radio comme un instrument d’éducation national. En tout état de cause, il ne faut pas perdre de vue que la radio est contrôlée par des intérêts privés et qu’elle devient, particulièrement au début des années 1930, une entreprise lucrative même si en apparence certains propriétaires de stations privées éprouvent des difficultés financières. Ne nous y trompons point!  Le marché de la radio ne vit pas uniquement de publicité; c’est toute l’industrie de fabrication d’appareils techniques qui se trouve au coeur même de cette activité. Des millions de dollars sont dépensés annuellement en équipement de toute sorte, et il s’agit-là d’un motif suffisant pour que les grosses firmes internationales portent une attention particulière à la programmation, surtout lorsqu’elle est susceptible d’influencer la croissance de ce marché. Dans un rapport publié en 1930, Charles H. Ducote, assistant-commissaire aux affaires commerciales à Buenos Aires insiste sur ce fait:

…les radiodiffuseurs [argentins] ont obtenu pour une bonne part, la coopération des commissionnaires de grandes marques de radio qui réalisent de plus en plus la nécessité de produire de meilleures émissions s’ils veulent voir progresser la vente de leurs appareils radio.[85]

Et nous pourrions suivre la trame de cette nécessité jusqu’au quatre coins du globe:

Récemment, des efforts ont été faits par les plus grands fabricants de radio en Amérique du Nord, en Allemagne en Angleterre et en France afin d’offrir des émissions spécialement adaptées à ce pays [Argentine], efforts qui visaient principalement à prêter main forte aux agents de vente et aux commissionnaires locaux…[86]

Le marché national de la radio en Argentine que se disputent les grandes firmes internationales – la compagnie hollandaise Philips s’étant taillé une place importante, à un point tel qu’en 1932 elle partage avec les États-Unis 80% de ce marché – démontre à l’évidence que les forces qui sous-tendent cette activité économique influencent, sinon déterminent, directement ou indirectement, les critères de la programmation. Dans ce cas, pouvons-nous supposer que la tendance à la nationalisation de la radio au cours des années ’30 est un acte politique qui modifie la répartition des pouvoirs dans ce domaine?  Ou simplement, s’agit-il de (re)mettre cet objet socioculturel entre les mains de la collectivité?

En Argentine, la question se pose avec difficulté. Il faudrait établir par droit et devis chacune des étapes ayant conduit à la nationalisation de la radio. À la différence de l’Afrique du Sud et du Canada qui ont poursuivi une démarche commune et qui ont posé un choix de société, le gouvernement argentin ne semble pas tout à fait disposé à accepter l’idée d’une subordination de la radio à l’intérêt général. Cela ne saurait tarder. En 1937, le gouvernement d’Agustin Justo se porte acquéreur des installations de General Pacheco (petite localité située à 33 kilomètres de Buenos Aires) dans le but d’améliorer et d’étendre son réseau de communication. Au cours de la même année, il met en service la station LRA Radio del Estado. L’année suivante, le Président Roberto Ortiz met sur pied une Commission spéciale d’enquête dont les recommandations suivent mutatis mutandis celles de l’Afrique du Sud et du Canada. Cette Commission a pour mandat de procéder à l’examen des permis octroyés; de statuer sur les services offerts, et ce dans l’intérêt du public; d’adopter les mesures qui s’imposent quant à la réorganisation et à la modification du système actuel; et de voir à adopter des procédures efficaces au système actuel qui est en pleine crise:

La Commission argentine /…/ en est venue à la conclusion que la ‘tendance universelle s’oriente vers la centralisation des services techniques, administratifs et artistiques’ et recommande que cette centralisation soit mise dans les mains d’une nouvelle organisation administrée par l’État ou par une entité privée où le gouvernement serait représenté.[87]

Bref, la Commission recommande la création d’une nouvelle corporation aux pouvoirs accrus, dirigée uniquement par des Argentins et composée de cinq représentants du gouvernement et de huit autres représentants du secteur privé.

Conclusion

Jusqu’au début du 20e siècle, la difficulté qu’a l’Argentine de s’affirmer comme nation-État transparaît au travers de la télégraphie par le rôle significatif qu’elle a joué en créant l’une des forces expansionnistes de la civilisation européenne, mais en démontrant à quel point « le développement de ce système (mécanique et administratif) reflète des juridictions divisées, entremêlées et compétitives qui rendent l’unification politique si difficile. »[88]

Quant à la radio, elle renvoie sensiblement aux mêmes caractéristiques des modèles qui ont prévalu en Afrique du Sud et au Canada. Si l’on excepte un léger manque de synchronisation dans la reconnaissance du projet de nationalisation qui s’articule selon le compromis ‘radio publique/radio privée’, l’Argentine offre une réplique conforme aux modèles sud-africain et canadien qui, simultanément, se sont développés et adaptés au mouvement supranational des États-nations dont les États-Unis et l’Angleterre représentent les principaux leaders. L’un des traits distinctifs et souvent caché de la radio argentine qui ressort de cette tendance à l’uniformisation des modèles que nous avons conférés, se situe au niveau de la confrontation entre les grandes puissances européennes et américaine pour l’obtention de ce marché.

La technologie qui provient des centres de commande du monde capitaliste accentue la dépendance de ce pays vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe occidentale. L’Argentine supporte mal la pluralité des systèmes techniques qui pénètrent le marché national, non pas en termes économiques (vente, production ou installation d’appareils de transmission ou de réception), mais plutôt en termes de référence à la culture, aux modes et aux idéologies véhiculées par cette technologie et leur représentants. Dans le cas de l’Afrique du Sud, cette influence est pratiquement réduite à la Grande-Bretagne. Les vestiges hollandais qui subsistent sont récupérés par la communauté afrikaner, de sorte que nous assistons à une tendance bipartite de la radiodiffusion: l’une tendant à faire valoir les prérogatives impériales, l’autre sa propre identité nationale. Le Canada dont le rapprochement avec l’Afrique du Sud nous a souvent servi d’analogon est confronté à deux systèmes, britannique et américain. La différenciation des valeurs attribuable à ces systèmes repose toutefois sur un même substrat, la langue. Lorsque la radio canadienne se trouve au carrefour de sa destinée nouvelle, elle se définit davantage par les écarts différentiels qui existent entre les deux principales cultures du pays que par les influences externes qui tantôt ont servi d’appui ou d’écran à l’une ou l’autre des communautés culturelles, tantôt ont permis à celles-ci de faire front commun au spectre américain. L’Argentine de l’après-guerre est « plus sensible que tout autre pays latino-américain aux sollicitations des mass-media et le conditionnement y est d’autant plus efficace et subtil que l’on s’enorgueillit de la filiation européenne. »[89] Ce sont moins les relations de cause à effet qu’il importe de déterminer, que les concomitances. Marconi d’Angleterre, Telefunken d’Allemagne, Philips de Hollande et RCA des États-Unis: quatre industries géantes qui se livrent au cours des années ’30 une lutte féroce et qui ont recours à des moyens de séduction – aujourd’hui, on parlerait de techniques de marketing – puissants, voire même irrésistibles.

Au cours des deux décades qui ont suivi la Première Guerre mondiale, la radio argentine, oserions-nous dire, n’assume pas pleinement sa condition nationale. Non pas qu’elle se laisse conduire par les vicissitudes de son époque. Au contraire, elle déborde de dynamisme, ce qui lui permet de soutenir la comparaison avec le Canada et l’Afrique du Sud: en 1935, l’Argentine possède 43 stations en opération contre 54 pour le Canada et 12 pour l’Afrique du Sud.[90] En apparence, la radio argentine suit les mêmes tendances et se développe au même rythme que celle de ces pays, même qu’elle exerce une certaine influence auprès des autres pays latino-américains en invitant, par exemple, ces derniers à discuter des problèmes radiophoniques communs (Conférence de la Paix, 1936). En profondeur, nous découvrons que la radio argentine se cherche encore, qu’elle ne s’appartient pas elle-même. C’est qu’elle n’est peut-être pas suffisamment imprégnée de cette exaltation qui lui insufflerait un sentiment national profond. L’instabilité politique et la fragilité économique de ce pays de même que l’ascension d’une classe moyenne passablement hétérogène au cours de cette période n’offrent guère d’opportunité à la solidarité sociale; tout au plus, pouvons-nous déceler à travers la radio une exaltation sommaire de la nation argentine. L’étape historique de la radiodiffusion argentine, d’affirmer Jorge Noguer, correspond au premier et second gouvernements de Perón. Soit: mais avant d’en arriver à cette étape, nous devons considérer le développement de cette technologie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.[91]

 

[1] Headrick, D.R. (1988). The tentacles of progress: technology of transfer in the age of imperialism, 1850-1914. New York: Oxford Univ. Press. pp. 106-07. L’Afrique du Sud va posséder jusqu’en 1927 deux câbles sous-marins: celui de Durban (1879) et celui du Cap via Mossamedes (1885). Un troisième câble via St. Helena et Ascension (1899) cessera ses opérations au cours de la première décennie du 20e siècle. À ce propos, voir l’article suivant: Theobald, S., Wells, J.G. (1953). South Africa’s submarine cable communications. The transactions of the South African Institute of electrical engineers. December. pp. 391-93.

[2] Headrick, op. cit., p. 106. Voir également: South Africa, (1988-89). South Africa 1988-89,  Official yearbook of the Republic of the South Africa. Pretoria: Dept. of Foreign Affairs, 14th. edition. p.27.

[3] Rosenthal, E. (ed.), (1965). Encyclopedia of South Africa. New York: Frederick Warne & Co. p. 609.

[4] Orlik, P. B. (1974). Southern Africa. In: Sydney W. Head (ed.): Broadcasting in Africa, pp. 140-155. Philadelphia: Temple Univ. Press, p. 140.

[5] Fürst, A. (1922). Im Bankreis von Nauen: die Eroberung der Erde durch die drahtlose Telegraphie. Stuttgart, Berlin: Deutsche Verlags-Abstalt. Lertes, P. (1922). Die drahtlose Telegraphie und Telephonie. Dresden, Leipzig: Verlag von Theodor Steinkopff. Lesage, C. (1915). Les câbles sous-marins allemands. Paris: Plon. Canuel, A. (1991). Le câble sous-marin et  la TSF en Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Annales canadiennes  dhistoire, XXVI, décembre 1991, pp. 415-428.

[6] Boyce, C.F. (1969). Telecommunications in South Africa, 1909-1969. The transactions of the S.A. Institute of electrical engineers. April. (pp.77-79), (pp.87-88). L’auteur précise que la station Port Nolloth sera démontée immédiatement après la guerre, tandis que celle de Jacobs sera cédée, en 1922, au ministère des Postes. De toute évidence, ces stations ont servi à des fins stratégiques contre l’Allemagne et sitôt la guerre terminée, elles n’avaient plus leur raison d’être.

[7] Orlik, op. cit., p. 141.

[8] À titre d’exemple, mentionnons le projet Marconi mieux connu sous le nom Imperial Wireless Chain qui devait comprendre six liaisons principales dont deux concernant l’Afrique du Sud, à savoir: Liaison 2: Angleterre à Égypte, ensuite Afrique de l’Est et Afrique du Sud; Liaison 3: Angleterre à Afrique de l’Ouest, ensuite Afrique du Sud; communication de l’Afrique de l’Ouest à Buenos Aires. In: Sturmey, S.G. (1958). The economic development of radio. London: Gerald Duckworth & Co. p. 105.

[9] Union Office of Census and Statistics. (1924). Official Yearbook. Pretoria: Government Printing Office. p. 733. L’une des premières initiatives de ce genre au Cap revient certainement à Sir David Pieter de Villiers Graaff, ancien ministre des Postes du gouvernement sud-africain. Impressionné par le développement de la radio lors de son séjour aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Sir David offre au Conseil de ville du Cap, la somme rondelette de 6 000 livres-sterling afin de construire un émetteur et de pourvoir à l’équipement d’un studio. Le Conseil décline l’offre, mais revient finalement sur sa décision lorsque la Cape Peninsula Publicity Broadcasting Association, également propriétaire d’un orchestre symphonique, donne son appui au projet dans le but d’élargir son auditoire. Au contraire du Cap, l’administration municipale de Durban accepte de gérer cette nouvelle entreprise dont les studios seront situés à l’hôtel de ville même.

[10] Gideon Roos, directeur général de la South African Broadcasting Corporation (SABC), créée en 1936, souligne à ce propos que des auditeurs enthousiastes ont fait état d’une bonne réception à plus de 450 kilomètres de distance, ce qui paraît quelque peu exagéré. En effet, certains ingénieurs se seraient aperçus que plusieurs auditeurs, pris d’un élan d’enthousiasme, avaient déformé la réalité. In: Broadcasting in South Africa. Finance and Trade Review. July 1, 1954., p. 38.

[11] South African Institute of electrical engineers. December. pp. 391-93.

[12] Patrick, P.E. (1962). Broadcasting in the Republic of South Africa. European Broadcasting Review, 73-B, May, p. 13.

[13] New York Times, 26 septembre 1926, VIII, 21: 7. « African must pay licence taxes ». Selon le directeur de la station de Johannesburg, il y aurait, sur un total de 9 000 détenteurs d’appareils enregistrés dans le périmètre de cette ville, plus de la moitié des détenteurs qui ne seraient pas donnés la peine de se procurer une licence d’écoute. In: Patrick, op. cit. p.13.

[14] La nouvelle loi stipule que toute négligence ou refus de paiement entraîne automatiquement la confiscation de l’appareil et une amende ne pouvant excéder 5 livres-sterlings. In: Times (Londres), 12 avril 1926,  p. 8, « Broadcasting in South Africa ».

[15] Times (Londres), 24 janvier 1927, p. 11 « Broadcasting in South Africa. Retention of Johannesburg station urged ».

[16] Times (Londres), 28 janvier 1927, p. 13 « Future of South African Broadcasting ».

[17] Roos, G. op. cit. p. 39.

[18] South Africa. House of Assembly. Debates. May 4, 1936. pp. 2954, 2970.

[19] Times (Londres), 26 mai 1927, p. 15, « Mr. Baldwin’s broadcast speech ».

[20] Patrick, op. cit. pp. 14-15.

[21] En plus du Cap et de Durban qui possèdent toutes deux un émetteur de 10 kilowatts, Grahamstown et Pietermaritzburg verront leur puissance passer à 10 kilowatts, suite aux profits réalisés au début des années ’30.

[22] Patrick, op. cit. pp. 14-15.

[23] Times (Londres), 22 mars 1935, p. 9, « Public Corporation advised ».

[24] Rosenthal, E. (1974). You have been listening: The early history of radio in South Africa. Cape Town, Johannesburg, London: Purnell, p. 152.

[25] Times (Londres), 22 mars 1935, p. 16,  « Broadcasting in South Africa ».

[26] Journal of Parliaments of the Empire, (1935)., Vol. 16, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, p. 720.

[27] Journal of Parliaments of the Empire, (1936)., Vol. 17, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, pp. 863-4.

[28] Journal of Parliaments of the Empire, (1935)., Vol. 16, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, p. 720.

[29] Patrick, op. cit. p. 15.

[30] Journal of Parliaments of the Empire, (1936)., Vol. 17, London: Westminster Hall, Houses of Parliament, pp. 865.

[31] Frederick N. Gisborne, ingénieur anglais, est celui à qui l’on attribue la réalisation du premier câble sous-marin en Amérique du Nord entre l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick. En raison de sa position géographique, le Canada devient un territoire convoité autant par les promoteurs américains que britanniques dans la course au câble sous-marin. Si nous regardons sur une carte du monde, « nous observons que l’île de Terre-Neuve offre une position géographique déterminante. Elle représente pour l’Amérique ce que l’Irlande représente pour l’Europe. S’avançant dans l’Atlantique, elle se veut le guide de ce continent, ou plutôt la tour à partir de laquelle le Nouveau Monde peut correspondre avec l’Ancien ». In: Field, H.M. (1867). History of the Atlantic telegraph. New York: Charles Scribener & Co., page 3. Voir également: Dibner, B. (1964). The Atlantic cable. Toronto, London: Blaisdell Publish Co. pp. 6-28,  « Organization begins ».

[32] Selon un rapport annuel de télégraphie, « six compagnies de câble ont un port d’attache au Canada dont cinq sur la côte atlantique et une sur la côte pacifique. Elles sont toutes contrôlées par des intérêts étrangers et plusieurs d’entre elles se sont installées à Canso, Nouvelle-Écosse, pour des considérations purement géographiques ». In: Yearbook of wireless telegraphy and telephony, (1915). Montreal: John Lovell & Sons Ltd., p. 148.

[33] Il ne fait aucun doute que cette technologie a contribué à donner une certaine unité à l’Empire britannique et que les monopoles des câbles ont, bien souvent, anticipé ou favorisé les besoins impériaux. Au début de 20e siècle, le réseau britannique de câbles sous-marins est partagé en deux lignes: stratégique et non-stratégique. Peu avant la Première Guerre mondiale, un rapport d’étude indique qu’il faudrait couper 15 câbles avant d’isoler le Canada de l’Angleterre.

[34] Headrick, D.R. (1981). The tools of Empire. New York: Oxford Univ. Press, p. 158.

[35] Coates, V. J.,  Finn, B. (1979). A retrospective assessment: Submarine telegraphy. San Francisco: San Francisco Press, p. 4.

[36] Poldhu est choisi comme site de transmission en raison des avantages qu’il présente, à savoir: celui de réduire toute possibilité d’interférence et d’éviter tout obstacle, naturel ou autre, entre la station et l’océan. À l’origine, Marconi avait décidé d’établir la station réceptrice à South Wellfleet, Cape Cod, Mass. De graves dommages causés par de violentes tempêtes l’obligent à modifier ses projets, ce qui le conduira à choisir Glace Bay, point du continent nord-américain le plus rapproché de l’Angleterre.

[37] Moyal, A. (1985). Clear across Australia. Melbourne: Thomas Nelson, p. 92.

[38] Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: Technology and American Radio: 900-1932. Princeton, N.J.: Princeton Univ. Press, p. 256.

[39] Plusieurs les nombreux ouvrages qui relatent la création de la RCA nous en retenons trois: Aitken,  The continuous wave, op. cit.; Sarnoff, D. et alii. (1928). The radio industry: The story of its development. New York, Chicago: A. V. Shaw Co.; Tarbell, I.M. (1932). Owen D. Young. A new type of industrial leader. New York: MacMillan.

[40] Allard, T.J. (1976). L’histoire de l’ARC, 1926-1976: radio et télédiffusion privée au Canada. Publié par l’Association canadienne des radiodiffuseurs à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Ottawa: ARC. p.1. Bien que cette définition réponde techniquement à l’emploi du terme radiodiffusion, elle ne définit pas le message lui-même. De ce point de vue, nous devons être circonspect, puisque des stations comme KDKA (Pittsburgh) ont opéré de façon expérimentale en 1916. La démarcation première que nous retenons est sans doute celle qui fait foi d’une programmation régulière avec musique, commentaires et nouvelles (météorologiques ou autres). Cela nous permet d’obtenir une approximation plus juste de ce mode de communication par rapport à aujourd’hui. La station XWA (CFCF) [décembre 1919] semble avoir répondu la première à ces conditions bien avant celle de Pittsburgh (KDKA), de l’université du Wisconsin (WHA), opérée par le département de physique ou de celle dirigée par William E. Scripts du Detroit News (WWJ) [31 août 1920].

[41] Cette affirmation ne fait pas l’unanimité. Tous les ouvrages d’auteurs américains que nous avons consultés mentionnent, à l’exception d’un seul, que la station KDKA de Pittsburgh demeure incontestablement la première station radiophonique (à caractère commercial) au monde. Bien qu’une telle prétention n’influence guère notre propos, elle ne peut toutefois manquer de soulever un trait caractéristique d’un État-nation revendiquant pour lui-même la quasi-totalité des grandes découvertes de la science et de la technique, et la timidité avec laquelle une nation-État comme le Canada apporte vraisemblablement sa seule et unique contribution au développement de la radio.

[42] Pour un compte rendu sommaire de cette soirée, voir les articles suivants: Montreal Daily Star, 21 mai 1920, pp. 3-4, “Montreal sings to Ottawa by telephone without wire »; Montreal Daily Star, 20 mai 1920, p. 3, « Will demonstrate wireless phone ».

[43] Machny, W. (1969). The Golden anniversary of broadcasting: 1969. Association canadienne des radiodiffuseurs. Ottawa: document amendé et réédité sous le titre de CFCF, Canada’s first station. Archives CFCF, Montréal, p. 3. Même si le texte de Machny recèle un côté partisan et enflammé à certains moments, nous pouvons tout de même deviner un certain engouement pour la radio à cette époque. Par exemple, une chronique quotidienne intitulée « Les merveilles de la radio » publiée dans le journal La Presse à compter du 6 mai 1922 et reprise sous le titre « La radio de La Presse » (8 mai 1922), montre, en effet, un intérêt manifeste pour ce nouveau médium.

[44] Weir, A.E. (1965). The struggle for national broadcasting in Canada. Montréal, Toronto: Canadian Publishers, p. 2.

[45]  CNR Magazine (1925). January. « New studio opened at CNRT ».

[46] En 1919, le gouvernement canadien n’a d’autre choix que de nationaliser les compagnies ferroviaires, la plupart acculées à la faillite. Le défi de Sir Henry Thornton est de taille: il doit, dans un premier temps, unifier et réorganiser dans ses moindres détails la structure des réseaux existants, et dans un second temps, rentabiliser cette nouvelle compagnie de la Couronne.

[47] Collins, R. (1977). A voice from afar: The history of telecommunications in Canada. New York: McGraw Hill Ryerson, p. 216. Collins relève également la présence d’autres stations fantômes qui viendront s’ajouter aux premières. Il s’agit des stations situées dans les villes suivantes: Québec, Halifax, London, Yorkton, Red Deer et la station CNRV de Vancouver. Notons au passage qu’une station fantôme ne possède pas d’appareils en propre, mais qu’elle émet un signal distinctif et détient une licence l’autorisant à se servir des appareils d’une autre station.

[48] D’Arcy, M. (1935). The tragedy of Sir Henry Thornton. Toronto: McMillan, p. 116.

[49] Prang, M. (1965). The origins of public broadcasting in Canada. Canadian Historical Review, I, 31, p. 3.

[50] La station américaine WWJ est située à Détroit, Michigan. Son rôle premier est d’assurer une liaison dans le Sud des Grands Lacs pour les villes qui se trouvent dans cette péninsule de l’Ontario (v.g. Windsor), villes qui ordinairement ne peuvent capter les émissions en provenance des stations canadiennes.

[51] Circuit Fermé (1969). 14 mars. Publication du CN, Montréal.

[52] Canada. Ministère de la Marine. (1929). Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion, 1929. Ottawa: F.A. Acland, p. 5 (ci-après mentionné Rapport Aird).

[53] Charbonneau, A. (1964). La radiodiffusion au Canada depuis ses origines jusqu’à nos jours. Institut canadien d’éducation aux adultes. Cahier d’information et de documentation # 16-17. Montréal: Institut d’éducation aux adultes, p. 12.

[54] Canada. House of Commons. Debates. Vol. I, 16 février 1932, p. 236.

[55] Canada. House of Commons. Debates. Vol. III, 18 mai 1932, p. 3035; 9 mai 1932, p. 2709.

[56] Canada. (1934). Special Committee on the operations of the Commission under the Canadian radio broadcasting Act, 1932. Minutes of proceedings and evidences. Ottawa: J.O. Patenaude,  pp. 494, 510.

[57] Ellis, D. (1979). Evolution of the Canadian broadcasting system: Objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Minister of Supply and Services, pp. 10-11.

[58] Canada. House of Commons. Debates. 11 mai 1933, p. 4868.

[59] Canada. House of Commons. (1932). Special committee on radio broadcasting. Voir les déclarations suivantes: Augustin Frigon (pp. 64 et suiv.); Rapport Aird, op. cit., p. 497.

[60] Frigon, A. (1929). The organization of radio broadcasting in Canada. Revue trimestrielle canadienne, 60, Septembre, pp. 395-411; Special Committee on…(1932), p. 560 et suiv. Sur l’aspect économique de la radio: Jome, H.L. (1925). Economics on radio industry. Chicago, New York: A.W. Shaw, p. 296. Note: les chiffres dévoilés par Hiram L. Jome ne reflètent qu’une partie du nombre d’appareils radios recensés dans les vingt pays concernés. Les données ne tiennent donc pas compte du nombre d’appareils radios fabriqués par les pays eux-mêmes ou encore d’importations autres que américaines.

[61] Toogood, A.F. (1969). Broadcasting in Canada: Aspects of regulation and control (1923-1969). Ottawa: Association of Broadcasters. Voir spécialement le chapitre 1  » A background: The land and its people », pp.3-10. Special Committee on… (1932), p. 491. Le document présenté devant la Commission est une lettre écrite par Lee DeForest, considéré comme le père de la radio aux États-Unis. En plus d’avoir inventé la triode, DeForest a manifesté, tout au long de sa vie, un intérêt marqué pour la radio, ce qui lui a valu plus d’une controverse.

[62] Canada. Royal Commission on Arts, Letters, and Sciences, 1949-1951. Ottawa, p.27 (article 15).

[63] Bose, W.B.L. (1966). Historia de la comunicaciones. Historia Argentina Económica, 1866-1930. Academia Nacional de la Historia, p. 586.

[64] Ce projet se réfère à la Loi # 191 (22 septembre 1866) où il est stipulé que le Président de la République est autorisé à signer un contrat pour relier Buenos Aires au Chili.

[65] Wright, J.S., Nekhom, L.M. (1978). Historical dictionary of Argentina. Metuchen, N.J: The Scarecrow Press Inc., p 120.

[66] Cette compagnie fut d’ailleurs la première à construire une ligne télégraphique traversant deux pays, alors qu’auparavant toute construction s’arrêtait aux limites de chaque pays. La Compagnia del Telegrafo Transandino réalise, en 1871, la première communication internationale entre Villanueva (Córdoba) et Valparaíso (Chili). Voir également: Margerie, M. de (1909). Le réseau anglais de câbles sous-marins. Paris: A. Pedone, pp. 23-24.

[67] Republica Argentina. Diario de sesiones de la cámara de diputados. 26 septembre 1873, pp. 1242-45; 25 juillet 1874, pp. 639 et suiv.; 30 septembre 1875, (Ley # 750.5). Les 163 articles qui définissent cette loi apparaissent dans l’ouvrage suivant: Republica Argentina. Reorganización de los servicios de radiodifusión. Informe presentado el 1 de abril de 1939 por la Comisión designada por el Poder Ejecutivo de la Nación. Buenos Aires: Tall. Graf. de Correos y Telégrafos, pp. 101-115.

[68] Olivera, E. (1909). La reorganización del correo argentino. Buenos Aires, s.d. Né à Buenos Aires, Eduardo Olivera (1827-1910) fait ses études à Grignon en France, où il se spécialise dans le domaine de l’agriculture. Dès son retour au pays, il se consacre à la mise sur pied de banques agricoles destinées à aider financièrement les agriculteurs et fonde une école d’agriculture qui deviendra un modèle d’institution. En 1866, il fonde la Sociedad Rural, qui s’inspire largement des idées de Bernardino Rivadavia, premier Président national, 1826-27. Comme directeur des Postes et Télégraphes, en 1874, Olivera participe activement à l’amélioration des conditions de travail des employés de ce secteur et demeure une des figures les plus populaires de cette époque.

[69] Cité par: Berthold, V.M. (1921). History of the telephone and the telegraph in the Argentine Republic, 1857-1921. New York., p. 5.

[70] Bahia, M.B. (1891). Los telégrafos de la República Argentina. Estudio técnico presentado al director general, por Manuel B. Bahia, inspector general de los telégrafos de la nación. Buenos Aires: Imp. « La Universidad » de J.N. Klingelfuss y ca., pp. 4, 9 et suiv.

[71] Berthold, op. cit., pp.12 et suiv.

[72] Bose, op. cit., p. 617.

[73] Ibid, p. 619. Située à Buenos Aires, la Compania Marconi de Telegrafia détient les droits de Marconi dans ce pays pour l’exploitation de réseaux de T.S.F. Cette compagnie a vu le jour, le 4 août 1906. Voir: Yearbook of wireless telegraphy…(1915), pp.741-42.

[74] Noguer, J. (1985). Radiodifusión en la Argentina. Argentin: Éditorial Bien Commun, p. 54. L’auteur précise que d’autres émissions sont réalisées à partir du théâtre Colon, de la confiserie de Paris et du cabaret Abdullah, et ce dès 1921. Il faut cependant préciser qu’en dépit de cet effort louable, les stations radiophoniques privées ne se soucieront guère de cette préoccupation ‘classique’. De son côté, le gouvernement manifeste un plus grand intérêt en matière d’émissions culturelles et éducatives, mais celles-ci s’inscrivent dans une politique globale de développement que nous analyserons plus en profondeur au chapitre suivant.

[75] C’est la cas notamment de LOS Radio Argentina et LOZ Radio Sudamérica qui se voient obligées de suspendre leurs émissions. Initialement, la station LOZ Sudamerica fut créée dans le but d’accroître les ventes de récepteurs domestiques et autre matériel radioélectrique, sans toutefois consentir à diffuser de la publicité.

[76] Cette association subventionne, entre autres, les stations LOZ Radio Sudamerica et LOR Radio Argentina. Un an plus tard, cet organisme sera dissout, faute de fonds.

[77] Cet article de loi a soulevé un tollé général, en particulier chez les journalistes, le jour où le gouvernement a appliqué la sanction prévue obligeant ainsi la fermeture de certaines stations privées. L’opinion publique voyait dans cette pratique un abus de pouvoir. Le décret de 1924 apporte également des mesures correctives qui prévoient que: 1) toutes les stations appartiendront désormais à la classe A ou à la classe B selon que leur puissance est supérieure ou inférieure à 500 watts et que leur longueur d’onde se situe respectivement entre 275 et 250 mètres (Classe A) ou entre 425 et 325 mètres (Classe B)  [article 2]; 2) tous les amateurs devront passer un examen du gouvernement avant d’obtenir une licence de transmission [article 3]. Voir: Argentina Republica. Reorganización de los servicios…, pp. 119-21; Lastra, A.P. (1970). Regimen légal de radio y television. Buenos Aires: Abeledo-Perrot, pp. 15-17; New York Times, 30 novembre 1924, IX, 16:6, « Argentina decrees radio regulation »; Bulletin of Pan American Union, Vol. 63, Août 1929, pp. 813-14.

[78] Le 9 septembre 1925, le gouvernement argentin décrète que la gamme de fréquences pour toutes les stations doit être comprise entre 200 et 425 mètres (499 et 705.5 kilocycles), assignant ainsi à chaque station une longueur d’onde spécifique. Voir: Republica Argentina. Boletín Mensual de Correos y Telégrafos. Vol. II, 1925, p. 281; Bose, op. cit., p. 635. Le décret du 21 novembre 1928 rend définitif le rôle du ministère de l’Intérieur qui, par l’intermédiaire de la direction des Postes et Télégraphes, doit veiller à la totalité des services de radio dans ce pays. Voir: Bose, op. cit., p. 638; Republica Argentina. Boletín Diario de Correos y Telégrafos,  Vol. II, 1929; Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, pp. 122-23.

[79] Noguer, op. cit., p. 56; Lastra, op. cit., mentionne comme date le 6 octobre 1922; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión Argentina (II). Los medio en la neocolonización. Buenos Aires: Editorial Rescate, p. 238.

[80] The review of the River Plate, (1929). The new decree on broadcasting, 26 avril. pp. 15-21. La date limite sera finalement reportée au 30 avril 1930 afin de permettre à la plupart des stations existantes de compléter l’installation de leurs nouveaux studios et appareils de transmission. Ce décret comporte, entre autres, cinq articles relatifs à la radio commerciale, à savoir:

Article 1: réaffirmation du droit de l’État quant à la distribution des fréquences;

Article 22: restriction de toute nouvelle station radiophonique dans la capitale fédérale;

Article 24: interférence des stations et attribution des fréquences;

Article 28: contenu artistique et culturel des émissions, normes de la publicité;

Article 3: information préalable des émissions (titre seulement) auprès de l’État.

Voir: Republica Argentina. (1929). Boletín Diario de Correos y Telégrafos, Vol. II. pp. 82 et suiv.; Lastra, op. cit. pp. 20-22; Republica Argentina. Reorganización de los…, pp. 123-26.

[81] Selon des statistiques fournies en 1935, le nombre d’habitants à Buenos Aires s’élève à 2 300 000. Rosario vient en seconde place (300 000 habitants) et Cordoba en troisième (300 000 habitants). Les autres villes d’importance comptent moins de 200 000 habitants. Quant au nombre d’appareils radios recensés, Buenos Aires vient en tête avec 200 000 récepteurs, suivie de Rosario (70 000) et de Cordoba (38 000). Ce nombre record qu’affiche Buenos Aires représente plus de 25% de tous les appareils recensés dans 34 villes du pays. Voir: McCarthy, F.C. (1935). Broadcasting in Argentina. Comments on Argentine Trade, (pp.17-21), Vol. XV, No. 4, et spécialement pp.20-21; Republica Argentina. Reorganización de los…, p. 449.

[82] Bluman, N.T. (1929). A commentary on the decree, The Review of the River Plate. 26 avril, p. 21. Les effets de la publicité sur la qualité des émissions seront de nouveau dénoncés, dix ans plus tard, lorsque la Commission d’enquête convoquée par le Président Ortiz soutiendra que: « les stations étaient uniquement préoccupées à faire de l’argent et n’ont accordé que peu ou pas de considération aux émissions ayant une valeur éducative ». Republica Argentina. Ministerio del Interior. Dirección general de Correos y Telégrafos. Reorganización de los servicios…, pp. 465 et suiv. New York Times, 12 novembre 1939,  p. 43 « Argentine radio report ».

[83] Landes, D.S. (1975). L’Europe technicienne. Paris: Gallimard, p. 584.

[84] Victor H. Sutro souligne que le mythe de la musique de danse, en particulier le tango, associé à l’Argentine n’est qu’un leurre. Il cite à l’appui des statistiques publiées en 1933 par le ministère des Postes et Télégraphes selon lesquelles: sur 10 stations situées à Buenos Aires, le temps d’antenne consacré à la musique est de 60%; de ce 60%, la moitié est consacrée à la musique de danse et environ 1/5 à d’autres formes de musique légère; 17% du temps d’antenne est alloué à la musique classique, 9% aux émissions théâtrales, 2% aux émissions culturelles, 4.5% aux nouvelles, 1.5% aux sports et 10% à la publicité. In: Sutro, V.H. (1934). Radio in Latin America (Part II), The Pan American Union. Novembre, p. 727.

[85] Cité par: Jones, M.T. (1930). Active demand for radio apparatus in Argentina. Commerce Reports.13 octobre, p. 118.

[86] Brighton, H.W. (1933). Radio in Argentina. Commercial Intelligence Journal, # 1528, 13 mai, p. 750. Ce geste des grandes compagnies n’a rien d’étonnant, puisqu’en 1926 celles-ci ont formé un consortium appelé A.E.F.G. Consortium afin d’unir leurs efforts en Amérique latine. Voir: Broadcasting progress in Latin America. Bulletin of Pan American Union, Juillet 1926, p. 672.

[87] New York Times, 13 novembre 1939. 7:4 « Radio control set as aim of Uruguay ». Pour une complète description du mandat de cette Commission, voir l’ouvrage suivant: Republica Argentina. Reorganización de los…, pp. 3-49.

[88] Hodge, J.E. (1984). The role of the telegraph in the contribution and the expansion of the Argentine Republic. Americas. Vol. 41., (1), pp. 59-80, citation pp. 59-60. Mario Tesler, chef du Centre de documentation et de publication au Musée des Télécommunications en Argentine, précise que toute étude sur l’histoire des télécommunications de ce pays doit être considérée en fonction de l’économie et des politiques nationales. In: Tesler, M. (1985). Escollos en el estudio de la historia de la comunicaciones en la República Argentina. Quipu. Janvier-Avril. pp. 23-25, citation p. 24.

[89]  Encyclopédie Universalis, sous “Argentine”, p. 57.

[90] En 1936, la SABC dispose de 12 émetteurs totalisant 52 kilowatts. In: Our first half Century, (1960). Johannesburg: Gama Publications Ltd., p. 197. Au cours de cette même année, le ministre des Postes affirme que la nouvelle Société détient 6 stations de classe A situées respectivement à Johannesburg, au Cap, Durban, Bloemfontein, Grahamstown et Pietermaritzburg. Il mentionne également que le Bill présenté à la Chambre prévoit la création de stations de Classe B, autorisées à diffuser de la publicité. In: South Africa. House of Assembly, Debates. 29 avril 1936, p. 2720.

[91] Noguer, op. cit., p. 57.

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