Introduction

Les communications internationales: centre versus périphérie

La seconde moitié du 19e siècle a été le creuset dans lequel se sont fondues les communications internationales. Un siècle et demi nous sépare à peine de la première transmission télégraphique Washington-Baltimore (1837) qui a donné l’impulsion aux communications électriques, puis électroniques. Parce qu’elle ouvre la voie à des possibilités nouvelles, la télégraphie transforme radicalement le paysage des communications internationales; l’exemple le plus illustre est sans doute celui de Cyrus Field, jeune ingénieur américain, qui établit, en 1866, une communication permanente entre l’Ancien et le Nouveau Continent grâce au câble sous-marin. L’impact de cette nouvelle technologie, en plus d’accélérer l’échange des communications, va modifier les comportements et les perceptions des individus et des sociétés. Les grandes puissances disposent désormais d’un nouvel instrument de communication qui raffermit les liens entre elles, et ce qui est encore plus important les rapproche de leurs colonies et possessions.

Great Eastern iron sailing steam ship, used to lay the Transatlantic telegraph cable. Source : Atlantic Telegraph Company, Wikipédia.

La Grande-Bretagne qui dispose la première de cette technologie sera suivie de peu par la France. Dès 1869, la Société du câble transatlantique français, avec l’aide de la Siemens Brothers de Londres, établit une première communication entre Brest (Bretagne) et Saint-Pierre (et Miquelon), près de Terre-Neuve. L’année suivante, la Grande-Bretagne poursuit sa course vers l’Inde en posant un câble sous-marin de Malte à Alexandrie et de Suez à Karashie. Les communications avec l’Inde et l’Amérique auront pour effet de stimuler la création de nouvelles industries du câble qui vont doter les grandes puissances de réseaux complexes et puissants: à preuve, l’Inde et l’Angleterre échangent, en 1870, pas moins d’une centaine de télégrammes; en 1895, leur nombre s’élève à plus de deux millions. Il est clair qu’à l’aube du 20e siècle, l’expansion coloniale ne se conçoit guère sans liaisons télégraphiques entre la métropole et ses possessions lointaines: « les câbles sont devenus une partie essentielle du nouvel impérialisme (voir Figure 1).”[1]

(Cliquez sur l’image pour agrandir) Carte du tracé du 1er câble transatlantique en 1858. Source : Câble télégraphique transatlantique, Wikipédia.

Au début du 20e siècle, la T.S.F. fait son apparition. Le 12 décembre 1901, Guglielmo Marconi établit la première communication sans fil entre Poldhu (Cornouailles) et Glace Bay (Terre-Neuve). Le réseau international de câbles sous-marins n’est pas encore achevé que les pays industrialisés répandent la T.S.F. à travers le monde, superposant ainsi un nouveau réseau de communication international à l’ancien. Cette double structure a pour effet de concentrer le pouvoir des communications internationales aux mains de quelques grandes puissances et d’accentuer la dépendance technologique de la majorité des pays extra-européens. Au cours de la première décennie du 20e siècle, l’Allemagne et la Grande-Bretagne vont se livrer une lutte sans merci par l’intermédiaire de leur compagnie de T.S.F. respective, Allgemeine Elektrizitäts-Gesellschaft (AEG) et la Marconi Wireless Telegraph Company de Londres. La conquête pour l’hégémonie des communications internationales ne fera qu’augmenter les tensions entre ces nations qui se sont d’ailleurs rendues responsables du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les stations de T.S.F. ne cessent de se multiplier entre les puissances européennes et leurs colonies. En 1906, l’Allemagne projette de construire une station à haute puissance afin d’étendre son réseau sans fil jusqu’à ses colonies du sud-ouest africain et de communiquer avec l’Amérique; la station de Nantucket (New Jersey) servira ultérieurement de relais aux colonies d’Amérique latine. Pour sa part, l’Angleterre encercle le globe d’un second réseau de communication qu’aucun pays ne pourra lui contester avant la Grande Guerre.

(Cliquez pour agrandir) Un des premiers récepteurs cohéreurs de Marconi (1896) dans sa boîte de démonstration au musée de l’Histoire de la science à Londres. Source : Guglielmo Marconi, Wikipédia.

Le câble sous-marin et la T.S.F. se sont développés en fonction de la métropole, lui assurant ainsi la promotion de ses valeurs et de ses structures tout en entraînant une dépendance des pays situés en périphérie. Qui plus est, ces technologies ont modelé l’ensemble des communications internationales d’après la structure capitaliste mondiale, laquelle tend nécessairement à une forme d’homogénéisation sinon à une intégration des systèmes, condition essentielle à l’existence même de cette structure. Lorsque naît la radio, nous ne pouvons nous étonner de ce que cette supériorité technologique des pays du centre continue d’irradier vers ceux de la périphérie et favorise la création de grands réseaux radiophoniques (CBS, NBC, BBC, RTF). Tout en se partageant un marché lucratif, ces derniers ont soin de former un réseau mondial qui renforce leur position respective à l’intérieur du système capitaliste international, de sorte que les réseaux périphériques jouent un rôle accessoire n’étant que le prolongement du réseau mondial.

Le Canada, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à l’instar des autres pays situés en périphérie, ne peuvent véritablement mettre leur veto à l’expansion des premiers réseaux de communication internationaux. Tout au plus, conviennent-ils de certaines modalités d’application des contrats (droit d’atterrissage et d’exploitation d’un câble, construction d’une station de T.S.F., redevances, brevets, etc.). Lorsqu’il s’agit de prendre une décision majeure, comme celle de refuser l’atterrissage d’un câble à une compagnie étrangère, il est manifeste que ce refus fait suite aux pressions politiques ou économiques exercées par un gouvernement ou une industrie en situation de pouvoir.[2] Parce que ces réseaux sous-marins ou sans fil ont pour fonction première de couvrir le globe à partir des métropoles, les pays inféodés aux États-nations n’ont guère le choix: ou bien ils sont reliés aux superpuissances ou bien ils en sont complètement isolés. Cette dernière alternative apparaît fort peu probable, sauf peut-être dans le cas où les pays dominants ne peuvent, pour des raisons techniques, politiques ou économiques établir une communication immédiate.

La radio qui s’inscrit dans le sillage de ces deux technologies ne peut se soustraire définitivement à l’empreinte impérialiste: d’abord, parce qu’elle se fond dans le même régime capitaliste qui sous-tend la faisabilité de deux réseaux de communications internationaux; ensuite, parce que les forces motrices qui conditionnent l’orientation de ces technologies influent nécessairement sur leur développement ultérieur catégorisé sous forme d’innovations révolutionnaire (comme la radio), évolutionniste ou mineure.[3] Conséquemment, la radio ne peut se débarrasser pleinement des stigmates de l’impérialisme qui a vu naître le câble sous-marin et la T.S.F. Il ne faudrait toutefois pas conclure que les pays situés en périphérie ne pourront jamais contrôler cette technologie d’après-guerre et s’assurer ainsi une certaine autonomie. Dans cette perspective, la dichotomie centre versus périphérie qui constitue le substrat des communications internationales d’avant-guerre ne peut être entièrement évacuée. Bien qu’elle serve d’appui à notre thèse, il y a place à l’élargissement du débat en projetant hors de cette structure cognitive un autre point de vue qui s’articule davantage autour de la notion dominant/dominé, en faisant ainsi prévaloir la nature même de la société dans laquelle s’effectue le développement de cette technologie. L’univers des communications des années 1870 n’a plus, un demi-siècle plus tard, la même résonance. La récurrence des éléments internes et externes qui se rattachent à la structure même des communications internationales se trouve modifiée en raison des changements opérés dans et par les sociétés ainsi que des possibilités nouvelles engendrées par les innovations technologiques.

Au début du 20e siècle, l’Argentine, le Canada et l’Afrique du Sud, encore attirés dans la mouvance européenne, s’acheminent vers des choix politiques, économiques et sociaux d’un nouvel ordre. À cette date, le partage du monde entre puissances impérialistes est à peu près achevé et l’appétit d’expansion et de conquête de chacun n’est plus arrêté que par l’appétit des autres. La Première Guerre mondiale devient inévitable, puisqu’elle représente, aux yeux de Lénine, « une guerre impérialiste /…/ pour la distribution et la redistribution des zones d’influence du capital financier.”[4] Mais à l’après-guerre, les nations-états revendiquent une plus grande autonomie et leur ferveur nationaliste s’accroît en proportion. Pour se placer sur l’orbite de l’internationalisation de la vie économique qui apparaît plus évidente après la Deuxième Guerre mondiale, l’Argentine, le Canada et l’Afrique du Sud doivent consolider certaines positions tout en s’ajustant aux normes internationales. Tout cela ne se fera pas sans heurts et sans échecs. Les succès mitigés qu’ils remporteront pour se maintenir au niveau des autres pays industrialisés témoignent encore d’une dépendance technologique et scientifique, pour ne mentionner que ces deux exemples. Toutefois, une technologie comme la radio peut aisément s’intégrer à la vague irrésistible du nationalisme qui déferle dans ces pays au cours du premier après-guerre.

Techniquement, la radio s’apparente au câble sous-marin et à la T.S.F. Elle présente néanmoins une différence fondamentale au niveau du schéma traditionnel émetteur-message-récepteur: le câble et la T.S.F. ne peuvent transmettre de messages qu’à une seule personne à la fois, tandis que la radio peut atteindre simultanément des milliers d’auditeurs. Ainsi, pouvons-nous parler d’une reconversion de cette dernière technologie utilisée à des fins de communications internationales et focaliser notre intérêt sur le rôle national que celle-ci est appelée à jouer. Car, il ne s’agit plus uniquement de considérer cette reconversion comme une innovation technologique; il faut également évaluer son adaptation aux conditions nouvelles d’après-guerre et considérer son rôle vis-à-vis des jeunes sociétés canadienne, sud-africaine et argentine. Le câble et la T.S.F. ont favorisé le plus souvent le monde des affaires, les milieux gouvernementaux, diplomatiques ou militaires; la radio s’adresse plus généralement au commun des mortels et se conçoit d’abord comme un instrument de culture, un moyen propre au divertissement. Cette première approximation devra nécessairement être affinée, mais ce qu’il faut en retenir pour l’instant c’est le caractère nouveau de la radio qui se prête admirablement à la montée du nationalisme dans ces pays.

Vers une nouvelle perspective de la dépendance

Les propos qui précèdent, fondés sur l’inégalité du développement des sociétés, dérivent des approches théoriques qui rendent compte de la dépendance ou du sous-développement des pays périphériques par rapport à ceux du centre. Des pays comme l’Afrique du Sud ou l’Argentine, par exemple, pourraient très bien figurer au rang des pays sous-développés dont les conditions premières de cette situation remonteraient à l’intégration de ces pays dans le système capitaliste naissant de l’époque mercantiliste. Quant à la dépendance du Canada, elle peut être datée de 1760, si nous cherchons à la situer par rapport à la Grande-Bretagne.[5] C’est pourquoi des technologies comme le câble sous-marin et la T.S.F. trouvent une explication valable lorsqu’elles sont soumises à l’analyse du système capitaliste mondial et des phases du nouvel impérialisme de la fin du 19e siècle. Des auteurs comme Headrick, Cameron, Fürst ou Finn prédisposent déjà leurs lecteurs en donnant à leur analyse des titres qui évoquent cette problématique.[6] Bien que de tels ouvrages demeurent fertiles et riches en idées, ils ne peuvent rendre compte de toute la complexité et de l’impact des technologies qui se succèdent et occupent le même créneau durant cette période. À partir du moment où une technologie comme la T.S.F. ou la radio fait son apparition, elle peut d’ores et déjà être considérée comme un système fermé, une sorte d’entité absolue. Un pays comme l’Argentine, par exemple, pourrait fort bien développer son propre système national, et à la limite ne pas vouloir se raccorder aux systèmes étrangers. Cette situation n’est pas tout à fait improbable: les coups d’État, les insurrections populaires et même la guerre mondiale peuvent temporairement priver un pays de tout contact avec le monde extérieur. En temps de paix, sociale ou mondiale, la radio s’inspire ou plutôt s’appuie largement sur ce principe d’autonomie puisque sa fonction première est de divertir et de renseigner un public en particulier. Bien sûr, elle peut toujours irradier au-delà des limites nationales ou s’affilier à d’autres réseaux, mais en général elle limite son rayon d’action à une région ou à un pays donné.

Cette situation de fait nous amène à considérer la radio à partir d’une perspective différente de celle couramment adoptée par les analyses qui optent pour l’approche dichotomique centre/périphérie. Non pas que nous voulons écarter cette dimension: nous croyons simplement qu’elle ne peut satisfaire pleinement aux exigences de notre étude qui s’applique davantage à préciser le développement national de cette technologie et à souligner son autonomie à l’intérieur d’un ensemble plus vaste où il s’inscrit. Ce choix d’analyse rejoint les préoccupations d’auteurs tels, Nicos Poulantzas, Philip J. O’Brien, Charles Bettelheim ou encore Warwick Armstrong.[7] Par exemple, Armstrong suggère que « les questions relatives à la structure interne de la société et de ses relations avec d’autres pays soient considérées comme un point de départ pour entamer une discussion sur la nature du développement, du sous-développement et de l’inégalité.”[8] Bien que cette approche satisfasse à un niveau d’interprétation plus général en mettant en lumière « la nature des relations économiques, politiques et culturelles à l’intérieur du système mondial », elle demeure susceptible de s’appliquer, comme modèle de description, à notre objet d’analyse qu’est la radio. Cette réductibilité n’en reflète pas moins une conformité, sinon une adéquation au modèle privilégié.

(Cliquez pour agrandir) Source : © St Antony’s College, Oxford 1985.

Le principe fondamental qui ressort des propos d’Armstrong repose sur l’argument suivant: « nous ne pouvons attribuer simplement et uniquement la dramatique transformation de ces sociétés [en l’occurrence, le Canada, l’Argentine et l’Australie entre 1870 et 1930] à des facteurs externes- une économie d’expansion internationale, une pénétration européenne ou des politiques de libre-échange bien qu’ils aient tous joué un rôle. »[9] Le cas de l’Afrique du Sud n’a pas été retenu dans cette analyse, mais selon l’auteur, il appert que « les autres pays dont l’exportation des produits tropicaux et des minéraux en particulier constituait une forte demande à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, n’ont pas reproduit les mêmes patterns de croissance et de diversification nationales. »[10] Voilà donc une argumentation qui, globalement, ne prétend pas à une bipolarisation des sociétés, et encore moins à leur nivellement. Les traits distinctifs de chacune d’elles apparaissent avec une plus grande clarté justement parce qu’ils sont analysés en fonction de l’évolution particulière de ces pays.

Le mouvement nationaliste qui s’affirme de plus en plus au Canada, en Argentine et en Afrique du Sud au début du 20e siècle et qui se profile sur la radio nous conduit nécessairement à établir des distinctions pour chacun de ces pays. Notre démarche première sera d’anticiper sur ces distinctions et de nous appuyer sur quelques considérations générales pour dégager les grandes lignes de ce mouvement. Le Canada nous servira de modèle provisoire à partir duquel nous pourrons greffer tout un ensemble de phénomènes comparables opposés.

Nationalisme et radiophonie

« A nation that did not control its own external communication,had not yet attained full status of a nation » (H. G .J. Aitken)

D’aucuns prétendent que les télécommunications forment la base de notre tissu social et qu’elles représentent un élément indispensable dans le développement de nos sociétés modernes.[11] Aussi, n’est-il pas rare de constater que des pays subordonnés à la cause impériale se soient prévalus, eux aussi, de moyens de communication pour aspirer à leur autonomie. Encore faut-il que les gouvernements de ces pays manifestent un intérêt particulier à l’égard des communications nouvelles et qu’une conjoncture favorable les prédispose au nationalisme. À maintes reprises, la télégraphie ou la radio- pour ne mentionner que ces deux exemples- ont servi de tremplin à l’Argentine, au Canada ou à l’Afrique du Sud pour consolider leurs politiques nationales souvent diminuées par les forces d’un empire.

Tout système de communication nécessite au préalable un investissement important. Le financement, garanti la plupart du temps par des capitaux étrangers, accroît le rapport de dépendance qui prévaut encore à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle entre le centre et la périphérie. À cela s’ajoutent les besoins ressentis de part et d’autre, lesquels ne rencontrent pas nécessairement les mêmes visées. Le développement d’un système de communication dans une colonie ou une possession constitue, en soi, un système indépendant, capable de transmettre et de recevoir ses propres messages, mais ressortit d’un système plus global dès qu’il s’agit de communications internationales. Cette distinction s’impose, à plus forte raison lorsque nous cherchons à évaluer l’impact d’un système de communication par rapport à la tendance nationaliste de certains pays, tendance qui s’accentue au cours du 20e siècle. Dès lors, nous concevons la télégraphie ou la radio comme une entité propre pouvant servir à la cause nationale, et non pas comme un sous-système intégré à un réseau plus complexe dont les caractéristiques premières reposent sur l’internationalisation des communications.

Toute politique visant à faire de la radio un instrument national doit nécessairement protéger l’identité de ce moyen de communication qui dépend à la fois des investissements, de la gestion, de la programmation et même de la publicité. La structure de la radio est telle, qu’elle doit être conçue comme un ensemble organisé de rapports lui permettant de diminuer les tensions qui existent entre les aspirations nationales, d’une part et les mouvements politiques internationaux, d’autre part. Tous ces ajustements ne se font pas sans heurts et nécessitent un long processus de développement. La nationalisation de la radio au Canada, qui s’est concrétisée officiellement en 1936, s’échelonne en réalité sur plus d’une décennie si l’on considère les efforts de Sir Henry Thornton, le rapport de la Commission Aird et le mandat de la Commission canadienne de radiodiffusion (CCR). La réussite d’un tel projet ne peut être assurée que si un certain nombre d’éléments d’ordre social, économique et/ou politique prévalent contre les pressions multiples qui s’exercent à son endroit. La séquence d’événements comme ceux que nous venons de mentionner pour la radio canadienne vont aboutir au résultat souhaité uniquement si les conflits internes débouchent sur un consensus national qui tend à réduire les dissidences ou à supprimer les germes d’antagonismes et si la radio poursuit une trajectoire conforme aux modèles standardisés par les grandes puissances.

Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion / Sir John Aird (président). Source : Gouvernement du Canada. Téléchargement (PDF).

Cette dernière considération apparaît avec plus de clarté lorsque nous étudions l’évolution de la radio dans une perspective synchronique. Les événements conduisant à la nationalisation de la radio sont souvent conditionnés par l’attitude intransigeante des grands réseaux radiophoniques existants (CBS, NBC, BBC, etc.) qui régissent l’optique internationale. Disposant à coup sûr de plus grandes ressources techniques, voire même scientifiques, ces super-réseaux adoptent une ligne de conduite qui permet aux grandes puissances de rivaliser entre elles, et conséquemment de dominer et de faire évoluer cette technologie selon leurs propres besoins pour ensuite la répandre à travers le monde. Les autres pays qui cherchent ainsi à développer et à contrôler leur propre réseau national de radio sont finalement contraints de développer une stratégie qui tienne compte de cette prépondérance, ce qui réduit toute action novatrice de leur part tant au point de vue des innovations technologiques qu’à celui des transformations structurelles.

Cette conformité aux modèles standardisés des grandes puissances va plus loin. Dans la majeure partie des cas, elle va jusqu’à refléter l’empreinte impérialiste qui caractérise les pays dont la radio est en voie de nationalisation. L’adoption de ces modèles n’est toutefois pas intégrale. Elle nécessite des modalités d’application différentes liées aux particularités mêmes de chaque pays, à leurs attentes, à leurs aspirations ainsi qu’à leur capacité d’absorption des systèmes. Ainsi, par exemple, le Canada opte pour une formule hybride axée sur la privatisation (modèle américain) et l’étatisation (modèle britannique) de la radio.[12] Manifestement, ce pays craint l’ingérence américaine et ne saurait consentir à reproduire un modèle qui conduirait inexorablement ce pays vers une assimilation totale de la radio. Cependant, le modèle américain ne peut laisser le Canada totalement indifférent, surtout que les États-Unis depuis la fin de la Première Guerre mondiale obtiennent des résultats brillants.[13] L’industrie américaine va donc exercer une forte influence sur ce pays, de par le développement de sa technologie et le succès international de son entreprise. À cela s’ajoutent d’autres facteurs directement ou indirectement liés à cette technologie: proximité du marché canadien, points de vente et de distribution accessibles via les filiales américaines en sol canadien, haute gamme de produits, prix plus que compétitifs, etc.

Parallèlement, l’influence du modèle britannique se situe au niveau de l’organisation et de la gestion du réseau. Les responsables politiques autant que les commissaires chargés de statuer sur la radio canadienne font souvent référence à la Grande-Bretagne, tout en étant conscients que des différences marquées ne permettent pas d’appliquer ce modèle dans son intégrité. Cependant, le pattern britannique servira plus d’une fois d’indicateur au Canada pour définir un plan d’action ou pour solutionner une affaire épineuse. Que l’on pense, par exemple, à la British Broadcasting Company créée en 1922 sous forme de compagnie privée d’intérêt commercial et qui deviendra, grâce à l’intervention directe de l’État en 1926, la British Broadcasting Corporation (BBC). Nul doute que le Canada va sérieusement considérer la démarche britannique avant d’agir; ce qu’il fera d’ailleurs avant de déposer son projet de Loi sur la radiodiffusion. Le projet de Loi 94 a pour but de créer la Commission canadienne de radiodiffusion (1932), organisme autorisé à réglementer et à contrôler la radiodiffusion, d’une part et à radiodiffuser au Canada, d’autre part.

Bat’s wing logo. Source : The BBC Logo Story, History of the BBC.

L’influence du modèle britannique se fait également sentir à des moments ponctuels, et plus précisément lorsque certains problèmes semblent insolubles. Au printemps de 1933, à la demande expresse du Premier ministre Bennett, le directeur des relations publiques de la BBC, Gladstone Murray, arrive à Ottawa pour effectuer une étude des problèmes rencontrés par la CCR et de ceux auxquels elle pourrait s’attendre. Des trois rapports soumis au gouvernement, le premier va inciter le Premier ministre à déposer, dans les plus brefs délais, le projet de Loi 99 modifiant la Loi de la radiodiffusion de 1932 tandis que le troisième rapport, s’appuyant sur l’exemple de la BBC, va insister sur le fait que « l’organisme public responsable de la radiodiffusion au Canada [doit] être une société d’exploitation indépendante du gouvernement du jour et à l’abri du favoritisme politique. »[14]

En s’inspirant des modèles développés par les grandes puissances, le Canada tout comme l’Argentine et l’Afrique du Sud tirent indubitablement profit de l’expérience acquise par ces leaders de la communication, cependant qu’ils sont exposés à une politique volontariste en matière de radio. Dans ces pays en quête d’indépendance, la nationalisation de la radio va s’exercer dans des conditions analogues avec quelques variantes, cependant. Bien que situés sur des continents différents, ces réseaux nationaux possèdent des attributs communs, et de façon corollaire nous pourrions soumettre à l’analyse d’autres réseaux qui se sont développés en périphérie durant la même période.

La première remarque qui découle de cette observation est sans doute le retard de la nationalisation de la radio qu’ont accusé ces trois pays par rapport aux métropoles. Plusieurs facteurs pourraient justifier cet écart: manque de capitaux, géographie du territoire, attrait tardif pour ce nouveau médium, etc. Toutes ces contraintes possibles ne sont que secondaires par rapport au travail de conscientisation sociale et politique qui s’effectue à la base et qui conditionne cette orientation nouvelle de la radio. Est-il besoin de rappeler que le développement et l’exploitation de cette technologie n’est pas synchronisée à l’heure du nationalisme, et par conséquent que l’entreprise privée a déjà une longueur d’avance sur la formation des sociétés d’État?  La radio privée dont la notion de profit est le substrat ne s’embarrasse pas de contraintes idéologiques qui pourraient nuire à son développement. Elle progresse en fonction de la cote d’écoute, et si par moments elle répond aux attentes de ceux qui voient en elle un instrument d’éducation national, c’est parce qu’elle veut augmenter son auditoire ou parer à toute éventualité qui pourrait ternir son image.[15]

Mais alors, pourquoi le Canada, l’Argentine et l’Afrique du Sud qui disposent, au même moment, d’une technologie analogue à celle des métropoles accusent-ils un certain retard vis-à-vis de la nationalisation de la radio?  Et pourquoi, lorsque ces pays sont motivés à entreprendre une telle démarche agissent-ils presque simultanément?  Quels sont les principaux facteurs qui ont conduit à une telle action nationale?  Notre démarche analytique se propose de saisir le comment et le pourquoi de ce phénomène qui apparaît dans ces pays.

Le mouvement nationaliste au début du 20e siècle

Mis en usage en Grande-Bretagne et en France dans le courant du 19e siècle, le mot nationalisme n’a cessé d’être chargé d’ambiguïté et de s’enrichir de significations successives. Tantôt, il exprime péjorativement certaines formes du patriotisme, devenant alors synonyme de chauvinisme; tantôt, il désigne les revendications d’un peuple assujetti aspirant à l’indépendance. De nos jours, l’acception courante que nous lui attribuons dénote volontiers diverses manifestations de la conscience nationale et du caractère national. C’est dire que l’idéologie nationaliste se trouve étroitement imbriquée dans un système plus général de valeurs politiques et sociales.[16]

Tout mouvement politique qui s’organise dans un pays et à une époque donnée oscille entre une démarche inorganisée et diffuse et une action organisée et structurée. Jusqu’à l’avènement de la Première Guerre mondiale, le nationalisme au Canada évolue entre ces deux extrêmes de par sa complexité idéologique. Les partisans de l’unité impériale « croient que le Canada peut atteindre un statut national en maintenant un lien avec l’Empire et en acquérant une influence au sein des différents conseils. Leurs opposants ont la conviction que l’impérialisme est incompatible avec les intérêts nationaux du Canada, l’unité interne et le self-government. »[17] À l’issue de la Première Guerre mondiale, l’autonomie du Canada se précise. Sa représentation au sein de la Ligue des Nations lui donne un statut administratif éminemment plus important basé sur la gestion de ses affaires extérieures. Ce mouvement vers une plus grande autonomie va franchir, en 1931, une autre étape juridique: le Canada se joint au Commonwealth des Nations.

Ce survol historique que nous résumons en trois moments-clés nous servira de point de référence pour cerner les réalités du phénomène nationaliste au Canada au cours de la première moitié du 20e siècle. Avant la Première Guerre mondiale, le nationalisme au Canada est en pleine gestation. Des motivations doctrinales extrêmement diverses et souvent contradictoires le caractérisent. La guerre des Boers, la question navale ou la participation du Canada à la Grande Guerre témoignent des affrontements politiques et des dissensions intestines face à des choix et à des ajustements qui s’imposent. À l’après-guerre, le Canada réclame une plus grande autonomie qui sera sanctionnée par la ratification du Traité de Versailles. Auprès des autres signataires, ce geste dénote une plus grande maturité, compte tenu des efforts que ce pays a accomplis pour se posséder intégralement lui-même. Le troisième stade de l’évolution situe le fait nationaliste dans la perspective d’une évolution générale des sociétés modernes. En devenant membre à part entière du Commonwealth des Nations, le Canada détient une reconnaissance internationale qui lui permet de décider de sa propre destinée et de sceller définitivement son droit à l’autodétermination.

Le mouvement nationaliste au Canada, tel qu’il se présente au début du 20e siècle, demeure fort complexe. Les traits saillants que nous venons d’évoquer seront analysés en profondeur, puisqu’ils représentent les trois principaux volets d’une trilogie nationaliste: gestation, affirmation et reconnaissance. Notre démarche se propose d’appliquer ce cadre référentiel à l’Afrique du Sud et à l’Argentine durant la même période et d’en dégager les caractéristiques essentielles. Par là même, elle conduit à la généralisation des principes nécessaires à la nationalisation de la radio dans ces pays. Particularismes et autres facteurs de différenciation n’en seront pas moins considérés dans la typologie des structures sociales et économiques sur lesquelles repose l’évolution de cette technologie.

Pour une étude comparée de la radio

« Thinking without comparison is unthinkable » (Guy E. Swanson)

Lors de la Conférence de paix, tenue à Paris en 1919, les grandes puissances internationales discutèrent de la reconstruction du système de communications internationales, et par voie de conséquence du partage des câbles sous-marins allemands. Au cours de ces rencontres, précise Hugh G. J. Aitken, la nouvelle technologie de la radio reçut peu d’attention, mais les attitudes et les présomptions qui sous-tendaient la position de négociation des Américains furent précisément celles qui allaient déterminer les politiques des communications américaines d’après-guerre.[18] Si la radio ne représentait aux yeux des plénipotentiaires qu’un problème mineur, elle allait servir en contrepartie de moyen d’action aux États-Unis pour consolider leur réseau de communications international et pour devenir, par la voie de la Radio Corporation of America (RCA), le leader mondial de ce nouveau marché.[19]

Au milieu des années 1920, les premières publications sur ce phénomène technologique nouveau font leur apparition. Ce sont d’abord les promoteurs de la radio et quelques rares historiens qui s’y intéressent. Quelques années plus tard, une pléiade d’auteurs commencent à décortiquer le monde de la radio et à s’intéresser à ses nombreuses facettes. Historiens, psychologues, économistes, sociologues et même philosophes contribuent à élargir le champ des connaissances dans ce domaine, et depuis la Seconde Guerre mondiale ces ouvrages spécialisés n’ont cessé de se multiplier.[20] En dépit de nos connaissances approfondies sur l’impact de la radio vis-à-vis de la société, nous savons peu de choses sur l’influence de la société face à cette technologie. Quels sont, par exemple, les effets du nationalisme sur la radio?  Ou, pour poser la question différemment, comment et pourquoi la radio a-t-elle été entraînée dans  ce processus d’évolution social?  Voilà le genre de questions auquel peu d’historiens de la technologie se sont intéressés jusqu’à présent. Cette nouvelle avenue semble riche de promesses surtout qu’elle permet d’appréhender notre passé technologique, de contribuer à démythifier la technologie et de nous aider à planifier notre devenir.[21] Pour l’heure, elle permet de contrebalancer un certain nombre d’idées reçues voulant que ce soit la radio qui influence la société, et non l’inverse. De plus en plus d’historiens estiment que cette démarche ne représente, pour tout dire, qu’une demi-vérité.

Eu égard à cette perspective nouvelle, il nous semble tout indiqué de privilégier une approche comparative puisque la nationalisation de la radio qui est au cœur même de notre préoccupation d’analyse apparaît sensiblement au même moment dans les trois pays concernés. La nationalisation, comprise comme une opération par laquelle la propriété de plusieurs ou toutes les stations radiophoniques passe sous le contrôle et la direction de l’État, est vue comme un processus (politico-social) synchronique. Dans cette optique, l’étude comparative permet, selon Marc Bloch, de:

…faire des choix, dans un ou plusieurs milieux sociaux différents, de deux ou plusieurs phénomènes, qui paraissent au premier coup d’œil, présenter entre eux certaines analogies, décrire les courbes de leurs évolutions, constater les ressemblances et les différences et, dans la mesure du possible, expliquer les unes et les autres. Donc, deux conditions sont nécessaires pour qu’il y ait, historiquement parlant, comparaison: une certaine similitude entre les faits observés- cela va de soi- et une certaine dissemblance entre les milieux où ils se sont produits.[22]

Similitudes et dissemblances devront être circonscrites à partir de deux ensembles définis: le premier, de caractère historique, servira d’englobant, c’est-à-dire qu’il permettra de rappeler les grandes lignes de l’évolution politique de ces pays et de préciser le développement des communications nationales et internationales, et notamment celui du câble sous-marin et de la télégraphie. Le second, servant d’englobé, renvoie à l’analyse proprement dite de la radio entre 1920 et 1950, ou si l’on veut, depuis ses tout débuts jusqu’à l’avènement de la télévision, entendue comme technologie substitutive et complémentaire. L’englobé s’appuie donc sur une analyse plus fine, tandis que l’englobant s’appuie sur une synthèse plus grosse.

Bien qu’il n’y ait pas de méthode comparative propre à l’histoire et qu’il n’existe pas de règles générales, excepté celles de la logique, nous rappelle Raymond Grew[23], nous croyons tout de même nécessaire de justifier les critères sur lesquels reposent notre analyse. Les termes englobé/englobant, puisés dans le langage sémiotique, renvoient de façon plus générale aux préoccupations des philosophes et littéraires de l’école herméneutique allemande qui définissent les rapports entre le texte et le pré-texte.[24] Dans la pratique, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss affirme que « la méthode comparative consiste précisément à intégrer un phénomène particulier dans un ensemble, que le progrès de la comparaison rend de plus en plus général. »[25] Une telle généralisation ne peut toutefois conduire à tisser la trame complète de l’histoire à laquelle nous voudrions faire correspondre des événements particuliers. Il s’agit plutôt de retenir, comme l’écrivait Karl Marx en 1877, qu’en « étudiant chacune des évolutions [de ces événements particuliers], il devient facile de trouver la clé qui servira à la compréhension de ce phénomène… »[26]

Nombre de linguistes (Saussure, Hjelmslev), de philosophes (Foucault, Bachelard), de sociologues (Durkheim, Weber) ou d’anthropologues (Lévi-Strauss, Radcliffe-Brown) ont brillamment appliqué la méthode comparative à leurs recherches. Mais, qu’en est-il des historiens de la science et de la technologie?  Dans un article intitulé Comparative History of Science in an American Perspective, Lewis Pyenson et Susan Sheets-Pyenson brossent un tableau de la méthode comparative depuis la Seconde Guerre mondiale. Tous deux s’accordent à dire que s’ils ont privilégié l’histoire comparative, ce n’est pas tant par souci théorique que par nécessité pratique de comprendre comment et pourquoi un phénomène apparaît dans différents endroits.[27] Cela s’entend: la méthode comparative permet de poser des questions, d’identifier des problèmes théoriques, de formuler une recherche appropriée, de tirer des conclusions significatives.[28]

Au cours de la dernière décennie, plusieurs historiens de la science et de la technologie ont reculé les frontières de nos connaissances par le biais de cette méthode que certains historiens des générations antérieures tels, Fernand Braudel, Eugen Weber ou Joseph Needham ont impulsée. En sciences naturelles, Susan Sheets-Pyenson compare sous différents aspects cinq musées coloniaux d’histoire naturelle respectivement situés à Buenos Aires, Montréal, Melbourne, Christchurch et La Plata. En sciences exactes, Lewis Pyenson cerne comment les astronomes et physiciens allemands ont occupé une place prépondérante dans la recherche et l’enseignement à partir d’institutions coloniales d’Argentine (La Plata), de Chine (Woosung) et du Pacifique Sud (Apia). Lucille H. Brockway s’attarde au transfert et au développement scientifique des plantes et de leurs produits, et plus particulièrement la cinchonine, le caoutchouc et le sisal dont l’utilité économique est perçue à travers le contexte d’échanges global et le pouvoir politique. À l’instar de cette auteure, Daniel R. Headrick analyse à travers diverses techniques, technologies et biens d’échange la diffusion culturelle et le transfert de technologies qui s’opèrent du centre vers la périphérie.[29]

La méthode comparative, croyons-nous, fournit un éclairage suffisant pour nous permettre d’analyser les faits qui fondent la réalité technologique et politique de l’époque étudiée. L’analyse des faits devra cependant établir les liens essentiels entre les aspects théoriques, socio-économiques, technologiques, politiques et organisationnels des questions étudiées. Ce sont là des éléments de base de notre démarche nécessaires à la compréhension de ce rapport.

Le premier chapitre a pour but de procéder à la sélection des événements et des facteurs qui nous permettront de rétablir les conditions politiques et sociales dans lesquelles a pris forme la nationalisation de la radio. Mais, où trouver le fil conducteur permettant de dénouer la trame complexe de l’activité nationaliste?  À travers l’idéologie des partis, les politiques des gouvernements au pouvoir, les attentes de la population, les actions des groupes et des individus, bref à travers tout ce qui peut nous conduire à isoler cette question particulière.

Le deuxième chapitre est un chapitre historico-technique qui retrace les traits saillants de l’histoire des communications électriques des trois pays, et notamment la télégraphie, le câble sous-marin et la radio commerciale. Il insiste sur le développement et le rôle national du réseau télégraphique, sur l’apport international du câble sous-marin et sur l’évolution de la radio commerciale considérée depuis ses débuts jusqu’à sa nationalisation. Il revêt un caractère descriptif cependant qu’il permet de jalonner l’évolution de ces technologies par rapport à la société à laquelle elles appartiennent ou au système supranational auquel elles se rattachent.

Le chapitre 3 accorde une attention particulière aux premières années qui ont suivi la nationalisation de la radio au Canada et en Afrique du Sud (1936-1939). Tandis qu’il examine différents aspects techniques, économiques, sociaux et politiques liés à la mise sur pied de la radio nationale dans ces deux pays, il fait ressortir les problèmes et les insuffisances de la radio argentine qui tarde à entrer dans la voie de la nationalisation. Le développement de la radio argentine s’effectue ainsi en contrepoint de la radio canadienne et sud-africaine, parce que de régime politique différent.

Le chapitre 4 qui met fin à notre analyse considère, dans un premier temps, l’évolution de la radio sud-africaine et canadienne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il scrute avec attention l’influence du conflit mondial sur la radio (initiatives techniques, besoins militaires, réalisations radiophoniques, nouveaux services…). Au terme de ce conflit, il laisse voir une réforme de la radio nationale qui, dans ses grandes lignes, conserve encore aujourd’hui le même archétype en Afrique du Sud et au Canada. Quant à la radio argentine, elle est considérée à partir du deuxième après-guerre, période où le dictateur Eduardo Perón domine la scène politique du pays. De ce fait, la nationalisation de la radio en Argentine fait apparaître des contrastes saisissants lorsque nous la comparons à celle du Canada ou de l’Afrique du Sud.

 

[1] Headrick, D.R. (1981). The Tools of Empire: Technology and European Imperialism in the 19th. Century, Oxford: Oxford University Press, p. 163.

[2] La maison Felten & Guilleaume d’Allemagne sollicita, avant la Première Guerre mondiale, l’atterrissage aux Açores d’un câble sous-marin allemand. L’Angleterre, hostile à un tel projet, qui permettrait aux Allemands d’établir leurs communications hors de son contrôle, agit auprès du Cabinet de Lisbonne pour le faire échouer. Voir: Lesage, C. (1915). Les câbles sous-marins allemands. Paris: Plon,  pp. 61 et suiv.

[3] Ces trois types d’innovation ont été puisés dans l’ouvrage de Stanley George Sturmey (1958). The economic development of radio. London: Gerald Durckworth & Co., pp. 228 et suiv.

[4] Lénine, Vladimir Ilitch, (1979). L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Paris: Éd. Sociales, p. 10.

[5] Brunet, Michel. (1954). Canadians et Canadiens. Montréal: Fides, pp. 18 et suiv.

[6] Headrick, D. R. The tools of empire, op. cit.; Headrick, D.R. (1988). The tentacles of progress: technology and transfer in the Age of Imperialism, 1850-1940. New York: Oxford Univ. Press; Kennedy, P.M. (1971). Imperial communication and strategy, 1870-1914. English Historical Review, 86,  pp. 728-753; Finn, B.S. (1973). Submarine telegraphy: the Great Victorian technology. Washington: Smithsonian Institute, Thanet Press, Margate; Cameron, R. (1967). Imperialism and technology. Technology in Western civilizations. New York: Oxford Univ. Press, Vol. I,  pp. 692-706; Furst, A. (1922). Im Bankreis von Nauen: die Eroberung der Erde durch die drahtlose Telegraphie. Stuttgart, Berlin: Deutsche Verlags-Anstalt.

[7] Armstrong,  W. (1983). Thinking about ‘Prime Movers’: the nature of early industrialization in Australia, Canada, and Argentina,1870 to 1930. Australian-Canadian studies: an interdisciplinary social science review. Vol. 1, January 1983, pp.57-70; Armstrong, W., McGee, T.G. (1985). Theatres of accumulation. New York, London: Methuen. Voir le chapitre 2 « Development theory and urbanization: rethinking the paradigm » (pp.17-41), et spécialement les pages 34 et suivantes; Armstrong, W. (1988). Le cauchemar impérial: les ambitions industrielles diminuées du Canada, d’Australie et d’Argentine: 1870-1930. Tiers-Monde. (29). Juil-Déc. Tome XXIX, # 115, pp. 529-556; Bettelheim, C. (1972). “Theoretical comments”. In: Arghiri Emmanuel (ed.). Unequal exchange  (pp. 271-323), et spécialement les pages 301 et suiv. New York, London: Monthly Review Press; O’Brien, P.J. (1975). A critique of Latin America theories of dependencies. In: I. Oxaal, T. Barnett, D. Booth (eds.). Beyond the sociology of development: economy and society in Latin America and Africa. (pp. 7-28), et spécialement les pages 13 et suiv. London, Boston: Routledge & Kegan Paul; Poulantzas, N. (1974). Les classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui. Paris: Seuil. Collection Points # 81.

[8] Armstrong, W. (1985). The social origins of industrial growth: Canada, Argentina, and Australia, 1870-1930. In: D.C.M. Platt et G. di Tella (eds.). Argentina, Australia, and Canada: studies in comparative development, 1870-1965. (pp. 76-85). New York: St. Martin’s Press. (notre traduction).

[9] Ibid, p. 34.

[10] Ibid, p. 35.

[11] Voir: Pye, L. W., (1963). Communications and political development. Princeton: Princeton Univ. Press, p. 4; Woodrow, R.B. et alii. (1981). Conflict over communication policy: study of federal-provincial relations and public policy. Ottawa: C.D. Howe Institute, Policy Commentary # 1, p.3.

[12] Sur le modèle américain: Canada, House of Commons, Debates, (1937). Vol. III, pp. 2910-11,  2433-34; Canada, Debates, (1932), Vol. III, p.3346; Canada, Special Committee on radio broadcasting (1932). Ottawa: J.O. Patenaude,  pp. 64 et suiv. (exposé d’Augustin Frigon), 414-15. Sur le modèle britannique: Canada, Debates. (1936). Vol. IV. pp. 3708-18; Special Committee… (1932), p. 517.

[13] « En 1938, les États-Unis comptent 650 stations et 26 millions de postes récepteurs; sept Américains sur dix écoutent la radio. Nombre de petits postes créés à l’origine ont été regroupés au sein des trois grandes chaînes qui dominent le marché américain: NBC, CBS et ABC. Celles-ci ont les installations les plus puissantes et les plus modernes qui soient au monde. La RCA, elle-même liée aux grandes compagnies d’électricité, domine de son influence les trois grandes chaînes de programmes ». In: Bertho, C. (1981). Télégraphes et téléphones: de Valmy au microprocesseur. Paris: Librairie générale française. Coll. Livre de Poche # 5581, p. 337.

[14] Ellis, D. (1979). La radiodiffusion canadienne: objectifs et réalités, 1928-1968. Gouvernement du Canada: Département de Communication. Approvisionnement et Service Canada. p. 13.

[15] Le témoignage de J. A. Dupont, propriétaire d’une station privée canadienne (CKAC, Montréal), demeure significatif à cet effet. Voir: Special Committee… (1932), op. cit., pp.521-530.

[16] Cette définition est largement conforme à celle que nous retrouvons dans l’encyclopédie Universalis (1985) sous le titre « Nation- le nationalisme »  pp. 945 et suiv. Editeur: Encyclopaedia Universalis (1985), France.

[17] Berger, C. (ed.). (1969). Imperialism and nationalism, 1884-1914: a conflict in Canadian thought. Toronto: Copp Clark Pub. Com., p. 1.

[18] Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: technology and American radio, 1900-1932. Princeton: Princeton Univ. Press, p. 256; voir également: Rossi, J.P. (s.d.). A ‘silent partnership’: testing the Corporatist with American radio communications policy-making and implementation in East Asia, 1919-1928. (texte inédit). Rutgers University, New Brunswick, NJ., pp. 1-42; Case, J. Y., Case, E.N. (1982). Owen D. Young and American enterprise. Boston: David R. Godine.

[19] Cette puissante compagnie permettra de contrôler entièrement les communications internes et externes, de même que tous les brevets issus de cette technologie sur son territoire. Voir: Tarbell, I.M. (1932). Owen D. Young, a new type of industrial leader. New York: MacMillan; Sarnoff, D. (1928). The development of radio art and radio industry since 1920. In: D. Sarnoff (ed.). The radio industry: the story of its development  (pp. 94-114), New York, Chicago: A. V. C. Shaw Co.

[20] En dressant une liste, même des principaux ouvrages, nous risquerions de laisser dans l’ombre des auteurs importants. Les noms suivants servent toutefois d’indication à notre propos: Owen D. Young, Gleason Archer, Lee DeForest, Paul F. Lazarsfeld, F.B. Jewett, H.L. Jome et Ambrose Fleming.

[21] C’est du moins l’avis qui se dégage de la publication du livre In Context… dans lequel plusieurs historiens de la technologie se sont prononcés sur cette question. Voir à ce propos l’introduction présentée par Stephen H. Cutcliffe et Robert C. Post, (pp.11-20), In: Cutliffe, S.H., Post, R.C. (1989). In Context: history and the history of technology. Essay in honor of Melvin Kranzberg. Bethlehem: Lehigh Univ. Press; London, Toronto: Associated Univ. Presses.

[22] Bloch, M. (1928). Pour une histoire comparée des sociétés européennes. Revue de synthèse historique. Vol. 46. pp. 15-51, citation: pp. 16-17. Il importe de souligner ici que certaines traductions (anglaises) de cette conférence prononcée devant les membres du Congrès international des sciences historiques, à Oslo, en août 1946, ne rendent pas tout à fait la richesse de cette communication, soit parce que la reproduction du texte est incomplète, soit parce qu’un certain nombre de notes infra-paginales manquent. Les deux ouvrages suivant mettent en relief une telle insuffisance: Etzioni, A., Dubow, F.L. (eds.). (1953). Two strategies of comparison (by Marc Bloch). Comparative perspectives: theories and methods. Boston: Little, Brown & Co., pp. 39-42; Lane, F.C., Riemersma, J.C. (eds.). (1953). Towards a comparative history of European societies (by Marc Bloch). Enterprise and secular change. Homewood, III: Richard D. Irwin, pp.494-522. Par contre, l’étude de William H. Sewell, Jr. explicite les propos de Bloch. In: Sewell, W.H. (1967). Bloch and the logic of comparative history. History and theory. Vol. 6., pp. 208-219.

[23] Grew, R. (1980). The case for comparing histories. American historical Review. Vol. 85., p. 776.

[24] Les termes englobant/englobé ont été empruntés à Jean-Marie Floch dans un ouvrage intitulé: Sémiotique poétique et discours mythique en photographie: analyse d’un ‘NU’ d’Édouard Bouba. Centro internazionale di semiotica e di linguistica. Italia, 95. Università di Urbino, série F. L’herméneutique allemande s’est également préoccupée de ce rapport et la pensée de Schleiermacher vis-à-vis de l’oeuvre d’art attribue à la reconstitution historique « la prétention légitime de rendre compréhensible la vraie signification d’une oeuvre d’art et de mettre celle-ci à l’abri de la mécompréhension et d’une fausse actualisation ». In: Gadamer, H.G. (1972). Wahrheit und Method: Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik. Tübingen: J.C.B. Mohr (Paul Siebeck), p. 159. Voir également  Ricoeur, P. (1955). Histoire et vérité. Paris: Seuil, pp. 31-40, « L’objectivité de l’histoire et la subjectivité de l’historien ».

[25] Lévi-Strauss, C. (1962). Le totémisme aujourd’hui. Paris:Presses universitaires de France, p. 122.

[26] Marx, K. (1877). Lettre publiée dans le journal russe Otechestvennye Zapiski. Citée par Edward Hallett Carr (1962). What is history?  New York: Alfred A. Knopf, p. 82.

[27] Pyenson, L., Sheets-Pyenson, S. (1985). Comparative history of science in an American perspective. History of science in America. News and Views. Vol. III. No. 3. May-June, pp. 3-8.

[28] Ces raisons sont évoquées par Raymond Grew, op. cit., p.769; d’autres sont mentionnées par Lewis Pyenson dans un article intitulé « The incomplete transmission of an European image: physics at greater Buenos Aires and Montreal, 1890-1920 ». American philosophical society. Proceedings. Vol. 122 (1978), pp.92-115 et spécialement les pages 92-93.

[29] Sheets-Pyenson, S. (1988). Cathedrals of science: the development of colonial natural history museums during the late nineteenth century. Kingston, Montreal: McGill- Queen’s Univ. Press; Pyenson, L. (1985). Cultural imperialism and exact sciences: German expansion overseas, 1900-1930. New York: Peter Lang Publishing; Headrick, D. R. The tentacle of…, op. cit.; Brockway, L.H. (1979). Science and colonial expansion: the role of the British Royal Botanic Gardens. New York, Toronto: Academic Press.

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