Chapitre 3: Radio et nationalisation

I- CANADA

S’il est vrai, comme le prétend Harold A. Innis, que le domaine des communications occupe une position cruciale dans l’organisation et l’administration du gouvernement, position qui se reflète à son tour dans les empires et dans la civilisation occidentale, nous pouvons nous demander jusqu’à quel point un médium comme la radio est susceptible de répondre à un tel critère.[1] La nationalisation de la radio, au Canada comme ailleurs, implique d’abord une volonté politique. Cependant, les effets de ce médium sur les individus ou la société conduisent à une forme particulière de la radio qui influence la mise en œuvre d’un tel projet politique.[2]

Harold Innis dans les années 1920. Source : Wikipédia.

Avant que la Loi de 1936 sur la radiodiffusion ne reçoive, le 23 juin, la sanction royale, bien des problèmes avaient été soulevés et le gouvernement canadien espérait que cette nouvelle loi lui donnerait satisfaction. En définitive, la création de la SRC dénoue une situation tendue à l’excès: la Société disposait désormais d’une très large autonomie financière et opérationnelle et conservait une autorité complète sur les réseaux et les émissions des postes privés. Dès septembre 1936, le gouvernement nommait Leonard Brockington à la présidence du Bureau des gouverneurs qui comptait neuf membres au total. Par la suite, Gladstone Murray fut nommé directeur général de la Société. Les responsables se mirent rapidement à la tâche et adoptèrent un plan triennal qu’ils présentèrent au ministre dès janvier 1937. Au cours de cette même période, deux grandes études furent lancées, l’une sur les conditions de réception et la portée des émetteurs dans tout le pays, l’autre sur les ressources statistiques du Canada et les émissions étrangères disponibles.

Malgré les 78 stations privées existantes au pays et le modeste réseau national dont hérite la Société, la moitié de la population canadienne ne peut bénéficier, en 1936, d’un service national adéquat.[3] D’une part, le plus grand nombre de stations privées se trouve dans les grands centres urbains, laissant ainsi pour compte la plupart des régions éloignées. D’autre part, la radiodiffusion nationale n’a lieu qu’en soirée et le dimanche après-midi. En raison des coûts importants qu’exige la liaison par fil – environ le quart des frais d’exploitation sont absorbés par ce type de transmission – la SRC ne peut diffuser plus de six heures par jour. À cela s’ajoutent le problème du décalage horaire pour la retransmission des émissions d’un bout à l’autre du pays et le partage limité de ce service dans les deux langues officielles, partage qui ne satisfait finalement ni les uns ni les autres. Reste enfin la présence d’interférences étrangères, particulièrement dans les régions de Winnipeg, Edmonton, Saskatoon, Toronto et Montréal.

  1. Réorganisation du réseau national

L’une des premières tâches qui incombe aux responsables de la Société est de « faciliter l’audition des programmes de Radio-Canada à chacun des Canadiens.”[4] La politique adoptée vise à étendre graduellement le réseau national. Pour ce faire, toutes les stations de grande puissance, ondes courtes et grandes ondes, devront nécessairement appartenir à l’État, ce qui implique que les stations privées ne joueront désormais qu’un rôle secondaire. La Société adopte ainsi le principe fondamental de la Commission Aird qui jugeait indispensable que les stations nationales puissent rayonner sur une plus grande portée.[5]

La première étape du plan de rayonnement comprend la construction, en décembre 1917, de deux super-stations de 50 kilowatts, l’une située à Toronto (CBL anglais) et l’autre à Montréal (CBF français). Celles-ci permettent de desservir les deux grands centres stratégiques de la radiodiffusion au Canada et de compléter le rayonnement dans les régions périphériques. Qui plus est, la Société achève, en février 1937, la construction d’une station à Vancouver que la CCR avait initialement approuvée. D’une puissance de 5 kilowatts, la station CBR de Vancouver ne répondait que partiellement au projet d’expansion national, mais permettait néanmoins de surmonter certaines difficultés d’ordre géographique et matériel qui nuisent à la réception dans cette région.[6] Parallèlement à la mise en oeuvre de son projet d’expansion, Radio-Canada procède à une révision complète des politiques en matière de radiodiffusion: les attributions de licences à de nouvelles stations, les changements de fréquence ou de lieu des stations, les demandes d’augmentation de la puissance émettrice doivent être scrupuleusement étudiés en fonction du réseau national et du problème d’interférence sur le continent nord-américain.

Certaines stations privées disposent de meilleures fréquences et d’une puissance supérieure à celles de Radio-Canada, ce qui nuit considérablement au développement du réseau dans plusieurs grands centres du pays où les propriétaires de stations privées sont présents.[7] Si la SRC veut atteindre un de ses objectifs fondamentaux, à savoir « faciliter l’audition des programmes à chacun des Canadiens », il lui faudra compléter son plan de base triennal par la mise sur pied de deux autres stations émettrices. En 1939, les stations CBA (Sackville, Nouveau-Brunswick) et CBK (Watrous, Saskatchewan), chacune d’une puissance de 50 000 kilowatts, deviennent avec les stations CBL et CBF la pierre de touche du réseau national. Les six autres stations de moindre puissance, appartenant à l’État ou louées (CBJ-Chicoutimi, CBV-Québec, CBM-Montréal, CBO-Ottawa, CBY-Toronto et CBR-Vancouver) ainsi que les 28 autres stations privées affiliées à Radio-Canada complètent l’infrastructure nationale. Quant aux autres stations privées qui ne font pas officiellement partie du réseau, elles peuvent relayer les programmes de leur choix.

Logo de 1940 à 1958 de la CBC/SRC. Source : Wikipédia.

Sur le plan international toutefois, la SRC fait face à d’autres problèmes. Les fréquences libres qui, en principe, sont disponibles pour le Canada et qui ressortissent aux diverses conventions sur la répartition des canaux ne peuvent être utilisées convenablement en raison du brouillage causé par les stations ultra-puissantes installées à Cuba et au Mexique.[8] Des mesures urgentes s’imposent; la SRC n’hésite pas à promouvoir une conférence internationale en vue de solutionner définitivement le partage des ondes sur tout le continent. Le premier novembre 1937 s’ouvre à La Havane, l’Inter-American Wavelength Conference à laquelle participent 16 pays d’Amérique.[9] Grâce au nouveau traité international, le Canada bénéficie d’une position meilleure qu’auparavant. Il obtient six fréquences libres pour les stations de la Classe 1-A de 50 kilowatts et plus, 4 pour la Classe 1-B (entre 10 et 50 kilowatts) et 4 pour la Classe II à puissance limitée de 0.25 à 50 kilowatts; pour les émetteurs de faible puissance, le Canada obtient 41 fréquences (régionales) de 500 watts à 5 kilowatts et 6 fréquences locales de 100 watts à 250 watts.[10]

  1. La programmation nationale

Le plan triennal de la SRC comporte un autre volet dont l’objectif principal est « de fournir les meilleurs programmes possibles quelque soit leur provenance. »[11] Une étude visant à déterminer le caractère et la disponibilité du talent canadien, à rechercher la meilleure façon d’organiser et de développer cet apport culturel et à examiner les programmes d’origine étrangère s’imposait. Une telle mesure ne pouvait être efficace que si elle était assortie d’un certain nombre de considérations: augmenter les heures de diffusion, entamer un échange d’émissions avec les autres pays, commanditer celles-ci, offrir une programmation dans les deux langues, satisfaire aux attentes des populations régionales ou encore établir des relations harmonieuses avec les différents milieux artistiques canadiens.

Dès le mois d’octobre 1937, le réseau national affiche une nouvelle programmation et augmente le nombre d’heures de diffusion qui passe de 6 à 12 heures par jour; des accords sont aussi conclus avec la BBC et les grands réseaux américains, NBC, CBS et la Mutual Broadcasting System, notamment. Cette réorganisation de la programmation permet d’améliorer la qualité des émissions présentées et de stimuler la production canadienne au niveau international.[12] Au plan de la réalisation des émissions et de l’administration, la SRC met de l’avant une politique de décentralisation dans les cinq grandes régions du pays afin de permettre une plus grande diversification des ressources et de servir les intérêts régionaux. La Colombie-Britannique, les provinces des Prairies, l’Ontario, le Québec et les provinces maritimes forment des entités propres, sujettes à développer les talents locaux, à encourager les artistes en herbe et à stimuler l’intérêt culturel de ces communautés.

Avant de pouvoir adapter le contenu des émissions nationales aux intérêts de ces régions, il faut d’abord régler le problème de la dualité culturelle. Au cours des quatre années qui précèdent la création de la SRC, bien des débats alimentent la controverse linguistique, particulièrement à propos des émissions françaises diffusées à l’échelle du pays.[13] Dans l’esprit des dirigeants, l’objectif fondamental de la nouvelle Société vise à « réconcilier les forces de notre vie nationale [à défaut de quoi la radio] aura manqué à ce but ultime. »[14] La radio doit ainsi servir d’instrument national et pour cause:

Une programmation pour les Canadiens de langue anglaise était censée refléter les intérêts et les goûts nationaux, et partant devait contenir un certain nombre d’émissions en provenance des réseaux américains. La programmation destinée aux Canadiens de langue française relevait davantage des seules ressources de ce peuple, et notamment de celles de la province de Québec. Dès lors, nous comprenons mieux pourquoi la création d’un réseau français fut un stimulus pour le nationalisme qui existait déjà au Québec.[15]

Dès 1937, la SRC crée un réseau français desservant particulièrement le Québec. Malgré cet effort louable, la programmation nationale laisse à désirer et les administrateurs locaux doivent constamment rivaliser d’initiatives pour combler les heures d’écoute.[16] L’insuffisance du personnel, les installations déficientes et les budgets étroits handicapent sérieusement le bon fonctionnement de ce réseau, du moins au début des opérations. À ces insuffisances de ressources s’ajoutent les objections et les pressions de la communauté anglophone qui poursuit sa croisade contre le fait français à l’échelle du pays: pas un mot de français ne doit être entendu en dehors du Québec. »[17] Véritable brandon de discorde, la question linguistique revient, une fois de plus, au coeur des préoccupations nationales. Les tenants de la radio anglophone ne veulent pas d’un Canada bilingue dans leurs provinces. Ils préfèrent écouter des émissions américaines plutôt que de subir les affres de cette langue.[18] Rapidement, les responsables de la radio française vont prendre leur distance vis-à-vis des critiques polémiques et se concentrer sur la tâche nouvelle qui leur est confiée. Augustin Frigon, directeur général adjoint de la Société, joue un rôle prépondérant dans l’organisation du réseau français. Il décentralise les activités opérationnelles en déplaçant d’Ottawa à Montréal le personnel d’ingénierie, et d’Ottawa à Toronto le personnel affecté à la programmation. La capitale fédérale reste donc le centre administratif dont L.W. Brockington a l’entière responsabilité.

Montréal et Toronto, disposant d’un nouvel émetteur de 50 kilowatts chacun, deviennent ainsi les deux principaux centres de la radiodiffusion au Canada. La nouvelle vocation de ces deux villes aura un effet d’entraînement sur les comportements sociaux de certains groupes anglophones, jusqu’alors hostiles au fait français. Par rapport aux autres villes du Canada, Montréal et Toronto possèdent un statut particulier qui va les obliger à vivre en une sorte de symbiose, eu égard au rôle organisationnel qu’elles seront désormais appelées à jouer sur la scène nationale. Il était donc prévisible que la politique du gouvernement canadien et des dirigeants de la SRC favorise la création d’un réseau français distinct qui permettrait d’atteindre les objectifs nationaux de la majorité francophone du Québec. Certes, les minorités francophones, de l’Ouest notamment, ne peuvent jouir des mêmes prérogatives que celles de la minorité anglophone du Québec, par exemple. Néanmoins, cette période de rodage constitue une étape cruciale pour la SRC qui relève, non sans peine, le défi: en 1936, le réseau national ne dessert que 49% de la population alors qu’il atteint 87% en 1939.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, deux nouveaux émetteurs clés s’ajoutent à ceux de Montréal et Toronto: celui de Sackville (Nouveau-Brunswick) et celui de Watrous (Saskatchewan). Grâce à ces émetteurs, la SRC est en mesure de desservir adéquatement les provinces maritimes et celles des prairies et d’atteindre, à l’aide d’émetteurs-relais de basse puissance, les populations rurales. Graduellement, des émissions à caractère régional sont mises en onde et la Société, soucieuse de l’éducation nationale, travaille de concert avec les ministères provinciaux afin de réaliser des émissions scolaires; d’autres émissions du même genre, destinées cette fois aux agriculteurs canadiens, gagnent en popularité. Les deux réseaux offrent ainsi un choix d’émissions variées censées refléter les goûts et les intérêts de chacune des deux principales communautés culturelles. Toutefois, avant que la Société n’atteigne son objectif, c’est-à-dire de rejoindre la totalité des Canadiens il faudra attendre encore quelques années.[19] Les progrès techniques réalisés jusqu’ici et la diversité des émissions produites au cours des trois premières années d’opération témoignent d’une réussite peu commune, si l’on tient compte de la superficie du Canada et des spécificités culturelles du pays.

L’événement majeur qui a mis à l’épreuve le rendement du réseau et l’habileté technique du personnel de la Société est certainement la visite du couple royal d’Angleterre. Du 17 mai au 15 juin 1939, pas moins de 11 reportages sont réalisés dans les deux langues et retransmis en différé le soir même. La couverture de ce voyage qui totalise un parcours d’environ 3 000 kilomètres dénote un savoir-faire peu commun et démontre, une fois de plus, l’efficacité du réseau. Cet événement radiophonique prend une importance accrue, du fait qu’il est présenté dans d’autres pays confrontant ainsi la production nationale de Radio-Canada à celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne, notamment. La nouvelle image que projette la Société, qui ne reçoit que des éloges de la presse nationale, prouve à tout le moins que le réseau radiophonique canadien est capable de rivaliser avec celui d’autres pays et de s’ajuster à la norme internationale. Cette reconnaissance qu’on lui témoigne incite ses dirigeants à instaurer un nouveau service international de diffusion polyglotte que d’ailleurs tout grand réseau radiophonique ambitionne de mettre sur pied. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale obligera Radio-Canada à surseoir à ce projet.

  1. Le financement de la radio

Le droit de permis, fixé à deux dollars par récepteur, ne peut manifestement compenser les dépenses encourues par la SRC. Dès 1939, il devient évident que « la Société aurait besoin d’environ un million de plus que les recettes prévues si elle veut réaliser un programme de base de développement, et en particulier financer un poste de 50 kilowatts pour la Saskatchewan. »[20] La politique commerciale de Radio-Canada ne permet d’aller chercher qu’une fraction des revenus envisagés par la Ligue canadienne de la radio qui soutenait, en 1932, que la publicité pourrait générer un revenu annuel de 950 000 $. D’une part, la Société doit respecter les engagements de ses prédécesseurs qui ont ratifié un contrat de location de lignes avec les services télégraphiques du CN et du CP. En vertu de cette entente signée le premier avril 1933, seules les émissions non commanditées peuvent être relayées, les émissions commerciales étant formellement exclues. D’autre part, la Société tarde à exploiter à fond la publicité par crainte de se lancer dans une lutte sans merci contre les propriétaires de stations privées, sans compter qu’elle répugne à trop s’identifier avec le commercialisme.

La mise en opération des stations de grande puissance au Québec et en Ontario de même que l’augmentation des heures à l’échelle nationale permettant l’inclusion de larges tranches d’émissions américaines, incitent la SRC à promouvoir une politique commerciale plus agressive que par le passé. À la fin de l’exercice financier 1938, les revenus commerciaux bruts se chiffrent à environ 645 000 $ comparativement à 371 000 $ pour celui de 1936.[21] En plus de fournir des revenus supplémentaires, les émissions commanditées permettent d’élargir l’éventail de la programmation (c’eût été trop coûteux d’occuper la totalité du temps d’antenne avec des émissions non commanditées), favorisent un rapprochement avec les stations privées affiliées puisqu’elles partagent les profits réalisés et augmentent la cote d’écoute, notamment par la diffusion d’émissions américaines qu’une bonne partie des auditeurs anglophones consomment déjà via les stations américaines. Bien entendu, cette politique commerciale ne fait pas l’affaire de tous. Les propriétaires des grands journaux et de stations privées qui, dans le passé, louangeaient les initiatives de la SRC se sentirent bientôt menacés par l’importation d’émissions américaines commanditées. Ils voyaient dans cette pratique une atteinte directe à leurs revenus publicitaires et pressaient la Société de majorer le droit de permis à trois dollars par récepteur, plutôt que de les concurrencer de façon déloyale.[22] La station CBL de Toronto était particulièrement en butte à de telles critiques. En comparaison d’autres stations d’État, elle diffusait entre 18 et 20 heures quotidiennement et présentaient le double d’émissions américaines commanditées.[23]

Cette fois-ci, le spectre américain servait de paravent aux grands journaux canadiens et du même coup plongeait la Société dans l’embarras:

En réclamant la majoration du prix du permis, les éditeurs ont exposé la Société à la critique de chaque propriétaire de poste de récepteur au Canada, ceux-là mêmes que la Société est appelée à servir; ceux-là mêmes qui, par leurs protestations, sont à même de supprimer la Société.[24]

La crainte d’une domination américaine de la radio au Canada n’avait-elle pas servi de prétexte au gouvernement canadien lorsque le Premier ministre Bennett présenta, le 16 mai 1932, un Bill visant à établir la CCR en affirmant que « ce pays [devait] contrôler absolument la radio de source canadienne, sans ingérence ni influence étrangère? »[25] Par la suite, n’avait-elle pas créé un certain émoi au sein de la Chambre des députés relativement aux combines illégales entre compagnies dites canadiennes pour la fabrication et la vente d’appareils et de pièces de radio au Canada?[26] À l’instar de la Canadian Radio Patents Ltd., les propriétaires de grands journaux canadiens n’escomptaient-ils pas monopoliser le domaine de la publicité au Canada?[27] À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le spectre américain s’estompe au profit d’une radio d’État dont le fondement de la Loi de 1936 légitime son autorité, lui permettant ainsi de poursuivre ses objectifs nationaux et de mieux se défendre contre de telles pressions, que celles-ci proviennent de l’intérieur ou de l’extérieur.

II-  ARGENTINE

« No es casualidad que la primera época de la radio coincida case fecha con la época de las revoluciones proletarias ». Lluís Bassets, De las ondas rojas a las radios libres.

Au moment où le Canada et l’Afrique du Sud s’engagent définitivement dans la nationalisation en 1936, l’Argentine tâtonne encore. Les politiques élaborées jusqu’à ce jour ne sauraient satisfaire pleinement les conditions requises pour l’expansion d’un réseau national. Les dispositions des différentes lois et décrets constituent davantage une mesure destinée à assurer le monopole de l’État plutôt qu’une mise en valeur de l’expression artistique et culturelle de ce pays. Le décret du 27 mars 1924 qui entend notamment régulariser le fonctionnement de la radio dans le but de répandre « les nouvelles d’intérêt général, les concerts vocaux ou artistiques, les auditions théâtrales ou tout autre manifestation culturelle » représente une exception. Dans l’esprit de la loi, il n’est pas rare de constater qu’un tel principe général n’a sa raison d’être que pour évoquer une solution à des problèmes particuliers. Bien entendu, la qualité de la programmation constitue un élément important, mais cette importance n’est souvent alléguée que pour justifier les limites de la publicité, de l’expression des idées ou de la répartition des fréquences.[28] Dans la pratique, le texte de loi sur la programmation sert d’écran au gouvernement argentin qui lui prête une intention justifiable selon les besoins du moment. En protégeant l’intérêt public, l’État peut davantage disposer de son pouvoir et faire valoir son autorité vis-à-vis de l’entreprise privée de la radio. Les lois et les décrets définissent une ligne de conduite qui permet d’éviter l’anarchie, cependant qu’ils renforcent le pouvoir de l’État.

La relative harmonie qui règne entre l’État et l’entreprise privée dans le domaine de la radio est fondée presque essentiellement sur des compromis politiques et économiques. Les intérêts de l’un et de l’autre ne se rencontrent pas nécessairement, sauf lorsqu’il paraît opportun de les faire converger. Dans le décret du 3 mai 1933 (décret # 21044), il est stipulé qu’avant d’octroyer une nouvelle licence le gouvernement devra vérifier si la ou les personne(s) intéressée(s) est (sont) citoyen(s) de ce pays; dans le cas d’une société ou d’une corporation, la majorité des membres doivent être argentins. Il n’y a pas de doute, d’affirmer Arturo Pellet Lastra, que si l’un des principaux objectifs de ce service public est de consolider la nationalité, cette mesure s’avère opportune et avantageuse.[29] Par une telle réglementation, l’exploitation des stations radiophoniques reste aux mains des Argentins, ce qui favorise politiquement le gouvernement et économiquement les radiodiffuseurs.

Dans le processus de nationalisation de la radio, la tierce partie, c’est-à-dire le public joue un rôle prépondérant. Au niveau des politiques nationales, les attentes du public servent de baromètre au gouvernement. La prise de conscience nationale exerce un pouvoir pour le moins déterminant, et l’on peut prétendre sans ambages que l’entreprise privée aura du mal à lutter contre ce courant nationaliste. Cette dernière n’aura d’autres choix que de se mettre au diapason du gouvernement et du public qui la confrontent. Mais encore faut-il que cette conscience se manifeste!  Dans une allocution prononcée devant L’Asociación de Jefe de Propaganda, Adolpho T. Constantino, chef de la direction des radiocommunications soulève ce problème:

…à partir du moment où les appareils radio inondent notre vie sociale et que la radio fait partie du répertoire commun de l’amusement et de la curiosité citadine, une infinité de questions se posent pour ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont impliqués dans la démarche et l’orientation [de la radio]. La radio atteint alors la gravité d’un sérieux problème public. Dans notre pays, à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du monde, il ne s’est pas formé une conscience collective propre à la saisie de ce problème. Les Argentins continuent encore de considérer la radio comme un spectacle populaire ou accessoire, laissé à une inspiration presque toujours élémentaire et improvisée de ses promoteurs. C’est pour cette raison que la radio argentine, bien que possédant une infrastructure étendue, n’a ni la personnalité ni la place qui lui revient comme institution publique reconnue, comme c’est le cas en Europe et aux États-Unis.[30]

Un travail de conscientisation reste à faire, et c’est peut-être une justification suffisante pour faire coïncider les véritables débuts de la radio nationale avec l’arrivée au pouvoir d’Eduardo Perón, en 1946.[31] Cependant, certains événements antérieurs ont contribué au développement de la radio d’État. La création, en mai 1934, de la première station radiophonique d’État relevant directement du ministère des Postes et Télégraphes (LR1 Radio El Mundo de Buenos Aires), représente une étape fondamentale dans ce processus. En juillet 1937, LRA Radio del Estado est mise en service et diffuse ses premières émissions à partir de l’édifice principal de la direction générale des Postes et Télégraphes, à Buenos Aires. Disposant d’un émetteur de 10 kilowatts, LRA del Estado devient la principale station de la Cadena Argentine de  Radiodifusión qui deviendra, par la suite, Servicio Oficial.[32] Le décret du 7 juillet 1938 (décret #7695) qui détermine la création de la Comisión de Reorganizacion de la Radiodifusión chargée d’étudier les problèmes relatifs à la création d’un service public de radiodiffusion, va provoquer des changements majeurs dans l’organisation et l’administration de la radio au pays.

1946 – LRA Radio del Estado, Buenos Aires, Argentina. Source : SWLQSL.com.

De 1937 à 1940, plusieurs stations radiophoniques privées s’unissent pour former deux réseaux distincts: LR1 Radio El Mundo compte 11 stations affiliées. LR3 Radio Belgrano possède 8 stations au pays et 1 en Uruguay. Dès avril 1941, LR4 Radio Splendid est autorisée par l’Assemblée nationale à former un troisième réseau. Ces chaînes radiophoniques relèvent de l’entreprise privée, mais chacune d’elle semble exploiter des créneaux différents.[33] Cette réorganisation de la radio argentine reste, en définitive, un palliatif insuffisant même si elle tend à desservir tout le pays. Ce que cherche l’entreprise privée, c’est le monopole de la radio dont le fondement même des principes législatifs sur lesquelles elle s’appuie sont caducs:

La radiotélégraphie de même que la radiotéléphonie, publique ou privée, sont assujetties aux dispositions d’une loi qui date de 1875, alors que les législateurs de cette époque ne pouvaient prévoir l’existence des médias de communication actuels, ni leur utilisation ou leur développement et encore moins la signification et l’influence que certains de ces systèmes exercent sur la vie collective.[34]

Les décrets et les lois adoptés depuis 1924 peuvent difficilement freiner la tendance de certains propriétaires de stations privées qui cherchent par tous les moyens à contrôler la radiodiffusion au pays. Agustin Rodriguez Araya, député de l’Assemblée nationale, dénonce avec vigueur une prise de contrôle « destinée uniquement à favoriser les intérêts commerciaux d’un groupe /…/ qui a commencé à former un consortium financier pour établir un vrai monopole de la radiodiffusion au pays. »[35] Le plus alarmant de cette affaire est sans doute la dénonciation de certaines pratiques frauduleuses entre fonctionnaires du gouvernement et propriétaires de stations privées pour l’obtention de ce monopole. Le projet de loi que présente Agustin Araya en 1941 vise à corriger cette « situation particulière qui s’est produite, faute d’une loi qui aurait pu régulariser cette activité nouvelle qu’est la radio. »[36]

La Commission spéciale chargée d’enquêter sur les conditions de la radio argentine arrive donc à point nommé. Le mandat en est confié à messieurs Felipe J. Vasquez, directeur des Télégraphes, Adolfo T. Constantino, chef de service des radiocommunications, Angel J.B. Rivera, inspecteur de l’enseignement secondaire, Benjamin Gache et Alfredo G. Pérez, représentants de la section des permis de diffusion. Dans un volumineux rapport qu’elle soumet au gouvernement, le premier avril 1939, la Commission reconnaît trois systèmes d’exploitation possibles: le système privé, le système public et le système mixte ou semi-officiel. Selon elle, la solution la plus judicieuse paraît être « un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État. Ainsi, il y aurait une entité unique fondée sur la participation de tous les détenteurs actuels de permis… »[37] A priori, l’intervention de l’État renvoie à « un organisme indépendant qui possède la structure administrative nécessaire lui permettant d’agir de façon immédiate, directe et appropriée…”[38] De ce point de vue, la solution proposée par la Commission argentine rejoint celle du Canada et de l’Afrique du Sud où la création d’un organisme indépendant aux pouvoirs discrétionnaires est en mesure d’assurer un développement adéquat dans tout le pays. Cette conclusion à laquelle en arrive Adolfo T. Constantino coïncide exactement avec la tendance mondiale.[39]

Une telle proposition ne peut que légitimer la conduite de l’État qui, tout en agissant par devoir, démontre à l’évidence qu’il cherche à développer un idéal national, ou du moins à suivre la tendance internationale. Mais, cette attitude ne doit pas faire illusion. La période de la Seconde Guerre mondiale, jalonnée par la formation de la Commission (1939) et l’accession au pouvoir de Perón (1946), provoque une rupture des rapports entre l’État et les radiodiffuseurs qui, jusqu’ici, servaient de référents au mouvement national. La radio argentine subit le contrecoup des politiques internes et externes du pays: celles-ci étant intimement liées au conflit mondial, et celle-là au régime politique né des coups d’État militaires de 1929 et 1943. Instrument de culture, certes, mais aussi instrument du pouvoir dont la tendance des années 1930-1940 est marquée par « l’utilisation directe de la radio comme instrument pour la création d’un consensus politique à l’intérieur du pays et pour la lutte psychologique extérieure qui accompagne les confrontations belliqueuses ou les tensions internationales. »[40]

Les pouvoirs politiques se prémunissent contre toute agression propagandiste, partisane ou subversive qui les menacent en période de crise. Inéluctablement, l’exacerbation des tensions nationales et internationales ne rend que plus suspect le rôle socioculturel de la radio. De là, naissent les conflits provoqués par des divergences d’opinion sur la vocation et l’orientation de la radio. L’une des conséquences directes qui découle de l’action gouvernementale et qui reste encore vertement critiquée de nos jours en Argentine, porte sur la liberté d’expression. Une situation conflictuelle devient inévitable lorsque « les mesures de contrôle commencent à s’appliquer de façon soutenue à l’expression des idées, plutôt qu’à la qualité et aux objectifs thématiques de la programmation. »[41] Cela équivaut à se demander, à l’instar d’Alberto J. Aguirre, si la radiodiffusion en Argentine est un service public ou si elle est seulement d’intérêt public: dans les deux cas, de répondre l’auteur, l’État se forge des raisons pour prendre les dispositions nécessaires afin d’exercer des pressions sur les radiodiffuseurs de façon à ce que ces derniers s’en remettent sagement à la volonté du gouvernement, du moins pour ce qui lui importe réellement, à savoir la diffusion des idées.[42]

Sans aucun doute, l’État procède à une restructuration de la radio sous toutes ses formes: la création d’un Conseil supérieur de la radiodiffusion, la formation d’une Commission chargée d’enquêter sur la situation de la radiodiffusion et la mise sur pied d’un sous-secrétariat de l’information au ministère de l’Intérieur vont infléchir la pratique de la radio largement subordonnée à l’entreprise privée. Corrélativement, la publicité et la programmation sont remises en question et constituent la pierre d’achoppement dans les rapports de force qui précèdent la nationalisation complète de la radio.[43]

Publicité et programmation

Les moyens de communication de masse dont fait partie la radio reposent sur la triade émetteur-message-récepteur. Le message qui constitue le pivot de ce schéma n’a pas comme unique référent les émissions régulières, les nouvelles ou les commentaires de toutes sortes. La publicité constitue en soi un message dont la portée conditionne le pouvoir médiumnique de la radio, et souvent le caractère des émissions. Au vrai, la publicité est le substrat de la radio privée: elle constitue l’essentiel de ses ressources financières. Entre la publicité et la programmation, il devient aisé d’établir un rapport de cause à effet, simplement sur la base de la cote d’écoute. Dès lors, les radiodiffuseurs privés peuvent prétendre à une plus grande qualité d’émissions culturelles ou éducatives ou verser carrément dans la facilité que le bon ton passe sous silence.[44] La tendance de la radio argentine au cours des années 1930 épouse le modèle états-unien: une radio privée, commerciale et axée sur la production d’émissions de variétés et de divertissement populaire. »[45]

Les conditions économiques et les possibilités d’exploitation commerciale qui sous-tendent la pratique de la radio argentine restent cependant limitées en comparaison des États-Unis. Chaque propriétaire a une conception particulière de la radio qui reflète à la fois un trait marquant de sa personnalité et un besoin lucratif. Cette attitude égocentrique ne peut conduire qu’à des résultats déplorables, soutient Alberto Aguirre, même si elle fait prendre conscience à de tels individus que l’instrument qu’ils possèdent pourrait être mis au service du public et du pays avec intelligence et générosité.[46] Mais, comment assurer la viabilité de la radio tout en répondant à de tels critères?  La question se pose avec difficulté si l’on en juge par la lenteur du gouvernement à réagir – dix ans se seront écoulés avant que l’Argentine ne procède, à l’exemple du Canada et de l’Afrique du Sud, à la nationalisation de la radio – par le travail de conscientisation qui reste à faire auprès de la population et par le monopole ainsi que les manœuvres d’intimidation qui favorisent le maintien du statu quo. À cela viendra s’ajouter le poids de la Seconde Guerre mondiale, période d’équivoque pour la réalisation d’un tel projet national. Pareilles conditions ne peuvent qu’inciter la Commission d’enquête à proposer une solution susceptible de contrebalancer les intérêts privés par un plus grand contrôle de l’État et d’endiguer le flot d’émissions dont la portée culturelle ou éducative laisse à désirer. Nationalisation et centralisation: voilà deux mots clés autour desquels gravitent la pensée politique et l’action du gouvernement.

Même si la centralisation des services administratifs, techniques ou autres permet de mieux répondre à l’objectif ultime que représente la nationalisation de la radio, elle ne saurait rendre compte de toutes les difficultés engendrées par le système lui-même. A priori, la formule « d’un système de radiodiffusion privée et centralisé avec intervention directe de l’État » offre, par moments, une plus grande souplesse d’action puisqu’elle couvre des intérêts différents, mais non moins complémentaires. Par exemple, la taxe perçue annuellement sur chaque appareil radio ne peut, de toute évidence, suffire à financer entièrement ce système. La publicité constitue un apport appréciable pour assurer le rayonnement de la radio à travers tout le pays, sans compter qu’elle peut contribuer à la réalisation d’émissions coûteuses qui autrement ne pourraient être présentées au grand public. Cette solution mitoyenne tient compte forcément d’une stratégie de développement qui semble vouloir concilier tous les intérêts, y compris celui du public: « eu égard au nombre d’appareils utilisés au pays, et comparativement à celui des nations européennes surpeuplées où un tel système est régi, le montant de la taxe pour chaque appareil s’élèverait à une somme jugée prohibitive. »[47]

L’entreprise privée de la radio argentine se voit soumise à des impératifs nationaux qui jalonnent cette activité lucrative. L’intervention de l’État oblige à une restructuration complète de la radio et permet de redéfinir la presque totalité des critères non plus uniquement en fonction des profits générés, mais également en fonction des intérêts du pays. De ce point de vue, il est important, affirme Enzo R. Camerini, que le gouvernement ou l’institut national de la radiodiffusion [Conseil supérieur de la radiodiffusion] soit en contact permanent avec les groupes qui ont des intérêts particuliers dans cette affaire. Le développement de la radiodiffusion, précise-t-il, repose sur des problèmes financiers et artistiques qui sont en relation étroite avec l’organisation générale de la programmation.[48] Pour tout dire, l’État procède à une série de mesures visant à coordonner cette activité pour le plus grand bien-être de la nation. Mais en même temps, il se prépare tacitement à exercer une autorité absolue qui sera portée à son paroxysme sous la présidence de Perón. Pour l’instant, il se borne à revendiquer les intérêts de la majorité silencieuse, bien que le régime politique né du second coup d’État militaire n’accorde aucune place à la masse du peuple. Sous le couvert de la sécurité nationale, le gouvernement de Ramirez procède à une épuration qui n’est en fait que le prélude à « une longue bataille pour le contrôle des média »:

Le coup militaire de 1943 est anti-yankee, anti-britannique et naturellement antisémite. Son principal objectif, en matière de radiodiffusion, sera d’évincer [Jaime] Yankelevitch [propriétaire] de Radio Belgrano, parce que Juif et les représentants de la maison d’édition Haynes [propriétaires] de Radio El Mundo, parce qu’Anglais.[49]

Dans l’intervalle, l’Argentine est ballottée entre les puissances de l’Axe et les puissances Alliées. Pendant ce temps, le pays erre à la dérive, tiraillé entre la ligne politique des nouveaux maîtres et les réalités de la guerre mondiale. Mais, il n’y a pas que la pays qui soit affecté par ce climat d’incertitude et de pressions politico-policières. Les valeurs de la radio, soutient Alberto Aguirre, sont affectées à un point tel, que le désordre et le découragement total se répandent chez ceux qui conservaient un tant soit peu de dignité pour leur profession. Les radios commencent à servir la cause et le Secrétariat de la presse à empoisonner le public en se servant du personnel de la radio, en tronquant les émissions ou en dénaturant les dramatiques qui insufflent astucieusement un germe de rancœur.[50]

La prise de contrôle par l’État argentin semble prendre des proportions démesurées. L’abus de pouvoir provoqué par le coup d’État militaire et le désordre social issu de la Seconde Guerre mondiale créent une situation tendue et le gouvernement d’après-guerre n’hésitera pas à léser les intérêts des radiodiffuseurs au nom de la raison d’État. Bien sûr, la majorité des propriétaires de stations privées ne voudront pas cautionner cette politique, ce qui n’empêchera pas le gouvernement de s’imposer par la dictature et de créer une radio nationale conforme à ses visées politiques. Force nous est de reconnaître que derrière ce pouvoir coercitif, toute une série de mesures législatives, administratives, techniques ou autres sont mises en place et bien que la radio soit subordonnée aux aléas de la politique, ces paramètres demeurent sous-jacents à la compréhension de cette relation.

L’ancien drapeau national de l’Afrique du Sud (1928 à 1994)

III – AFRIQUE DU SUD

Avant que la Loi sur la radiodiffusion n’entre en vigueur le premier août 1936, le gouvernement sud-africain a minutieusement considéré tous les aspects de la radio. Le rapport Reith a donné toute satisfaction: plus de 250 personnes de différents milieux sont interrogées et les deux principes majeurs qui ressortent de cette enquête démontrent que: 1) l’exploitation des communications électriques qui relève de l’État ne peut être opérée que par l’entreprise privée une fois qu’elle a obtenu une licence d’opération ou de concession du gouvernement; 2) la radio doit être reconnue comme une mission d’utilité publique.[51] L’acquisition de l’ABC ne pose pas de réels problèmes. Bien entendu, les deux parties en cause négocient ferme, mais l’arbitre Gerald Orpen, nommé par le gouvernement, doit rendre compte d’une estimation satisfaisant à la fois l’État et la compagnie Schlesinger.[52]

Dès l’acquisition du réseau par l’État, le Bureau des gouverneurs assume la conduite de cette nouvelle Société: le professeur M.C. Botha, directeur au secrétariat de l’Éducation, en assure la présidence. Le Gouverneur général nomme pour cinq ans le président-directeur, son adjoint ainsi qu’un troisième membre du Bureau; quant aux autres personnes désignées, trois sont nommées pour une période de quatre ans et trois pour une période de trois ans. Leur nomination fait également l’objet d’une sélection scrupuleuse: d’abord, parce qu’à la Chambre des députés, l’on s’accorde à dire que le « succès ou l’échec de la Corporation dépend premièrement des qualités, du caractère et de l’habileté de son directeur-général, et deuxièmement des autres représentants de ce Bureau; »[53] ensuite, parce ce que l’on tient à ce que ce Conseil soit représenté « par environ 50% de gens d’expression anglaise et 50% d’expression afrikaner. »[54] Les responsables de la nouvelle Société d’État (SABC) disposent, comme au Canada, d’une large autonomie opérationnelle et ne doivent être assujettis d’aucune façon aux ingérences politiques. Néanmoins, la Société doit produire annuellement un rapport sur ses activités et le soumettre au Parlement. Afin d’optimiser l’efficacité de la nouvelle Société, la Loi de 1936 prévoit, en outre, la création de Conseils locaux situés respectivement à Pretoria, Johannesburg, le Cap, Durban et Grahamstown et pouvant instruire les gouverneurs des problèmes rencontrés dans ces villes.

L’infrastructure dont hérite la SABC correspond, à maints égards, à celle développée par les radiodiffuseurs privés argentins et canadiens au cours de la même période. Les principaux centres urbains sont les premiers à bénéficier de cette nouvelle technologie tandis que les petites localités ne disposent d’aucun service adéquat. Les émissions présentées à la population sud-africaine sont entièrement diffusées en anglais à l’exception des stations de Johannesburg et du Cap qui présentent une émission d’une heure par semaine en langue afrikaner.[55] Quant aux améliorations techniques, à la qualité des émissions et à la répartition d’émissions à caractère national ou régional, elles ne constituent d’aucune façon l’essentiel de cette activité, sauf dans le cas où l’un ou l’autre de ces éléments permet d’anticiper un profit. À la différence des réseaux susmentionnés, le réseau sud-africain fait l’objet d’un monopole exclusif de la part du puissant financier et industriel Isidore William Schlesinger avec le résultat que nous connaissons: un réseau au nombre de stations émettrices limitées dont la structure immobilière sert « non seulement à accommoder l’ABC, mais sa maison d’assurance et ses autres compagnies. »[56] Dans ces conditions, le défi que doit relever la SABC est de taille, compte tenu des attentes de la population et du vaste territoire à couvrir.

Diffusion dans les deux langues

Avec un population d’environ « deux millions d’européens et huit millions d’autres ethnies dans une pays de près d’un demi million de milles carrés”[57], la SABC fait face à une urgente nécessité: celle de mettre sur pied un système national qui tient compte des deux principales cultures de ce pays. La Loi sur la radiodiffusion stipule à l’article 14 que: « la Corporation devra structurer et organiser ses émissions en fonction des intérêts des deux cultures, anglaise et afrikaner. »[58] Pour combler cette insuffisance notoire, la Société d’État décide d’offrir un service bilingue sur la base d’une même programmation. En procédant par alternance dans la présentation des émissions, la SABC choque davantage ses auditeurs qu’elle ne les satisfait, d’autant plus que ces derniers n’apprécient guère la façon cavalière avec laquelle certaines stations radiophoniques mettent fin à leur programmation quotidienne. La station du Cap, par exemple, présente quelques mesures des hymnes du ‘Stem van Suid-Afrika’ et ‘God Save The King’ et se retire des ondes sans autre forme de procès. Disposant tout au plus d’une douzaine d’émetteurs à travers le pays et d’une puissance totale de 52 kilowatts, la SABC ne peut visiblement exploiter une double service à partir d’une réelle infrastructure sans compter qu’elle s’expose déjà à de sévères critiques de la part des deux communautés culturelles.

La Société n’est pas lente à comprendre que l’unique solution réside dans un double système. Cette proposition a d’ailleurs été soulevée à maintes reprises à la Chambre des Communes. Lors de la présentation en seconde lecture du Bill sur la radiodiffusion, le député, J.W. Higgerty, insiste sur ce point.[59] Le consensus politique exprimé par certains députés et ministres de cette Assemblée ne repose pas uniquement sur des considérations nationales. Le gouvernement de l’Afrique du Sud prête une attention particulière à tout ce qui se passe dans les autres pays du Commonwealth. À maintes reprises, le Canada sert de norme:

…le Canada est un pays semblable à l’Afrique du Sud pour son étendue. C’est aussi un pays bilingue /…/ L’une des objections au projet national était que la division du Canada entre communautés francophone et anglophone conduirait à un service public inadapté sinon impossible. À cela, le Major Murray répliqua: s’il est bien administré, le service radiophonique national pourra produire des émissions variées en puisant dans les différentes régions du Dominion, et du même coup favoriser un nouveau moyen d’action en vue d’éliminer les préjugés.[60]

L’influence qu’exerce le Canada sous ce rapport et les revendications immédiates qui découlent de l’article 14 ne laissent guère le choix à la SABC. Dès les premiers mois de 1937, la Société décide que le réseau actuel diffusera désormais en langue anglaise et prévoit dans un proche avenir l’installation d’un système temporaire pour la population afrikaner. Deux émetteurs à ondes courtes sont utilisés à cette fin: l’un à proximité de la ville du Cap (Klipheuwel) et l’autre près de Johannesburg (Roberts Heights).[61] Le 25 octobre 1937, le premier service en langue afrikaner est mis en opération depuis la ville du Cap, tandis que celui de Johannesburg démarre ses activités le premier décembre de la même année. En dépit des insuffisances qu’occasionne une telle installation de fortune, la majeure partie de la population afrikaner peut bénéficier de ce nouveau service. La portée des ondes moyennes utilisées dans les grands centres urbains n’atteint pas cette large portion de la population et l’utilisation des ondes courtes dans ces régions périphériques est censée donner des résultats satisfaisants.

La célébration du Centenaire du Grand Trek, en 1938, est sûrement l’une des raisons qui a influencé la mise sur pied hâtive de ce second réseau. Point culminant de l’histoire afrikaner au cours de cette décennie, le Grand Trek, que l’on se prépare à célébrer en grande pompe, crée une atmosphère d’euphorie collective dont la presse écrite a vite fait de se nourrir et de répandre dans la population. Symbole du nationalisme afrikaner, cet événement accapare tout entier l’attention de ce peuple en quête de sa propre identité. Mais au départ, faut-il penser que certains ministres et députés de l’Assemblée nationale ont donné l’impulsion nécessaire à la création d’un second réseau?  Une chose est certaine: leurs paroles ont fini par filtrer au sein de la population et elles ne pouvaient rester sans écho. Les propos tenus par le député Morris Alexander illustrent bien cette nécessité fondée sur l’équité sociale:

Il ne serait pas difficile de créer un système à partir duquel les auditeurs d’expression afrikaner auraient la possibilité d’entendre [des émissions dans] leur propre langue et de développer leur propre culture tandis que les auditeurs d’expression anglaise auraient les mêmes privilèges, ce qui inciterait davantage [cette Chambre] à favoriser une meilleure compréhension mutuelle [chez ces deux peuples].[62]

La représentation équitable des deux communautés culturelles au sein du Bureau des gouverneurs représentait un pas en avant. Il incombait maintenant à ces ambassadeurs de chercher le moyen le plus satisfaisant pour concrétiser cette équité sociale, ce qu’ils démontrèrent en improvisant une radio afrikaner. Mais, tout n’était pas réglé pour autant. Certains Afrikaners montraient des signes de mécontentement et revendiquaient sur l’heure un réseau permanent et mieux structuré tandis que la plupart des Anglais, favorisés depuis le début par cette technologie, fulminaient contre le dédoublement de leur système. Les événements qui se profilaient à l’horizon venaient gommer quelque peu les récriminations des uns et les protestations des autres, les Afrikaners étant absorbés par les préparatifs du Grand Trek et la communauté anglophone par les tensions grandissantes entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Centenaire du Grand Trek allait présenter l’occasion idéale pour la SABC de mettre à l’épreuve la capacité technique et administrative du réseau tout en gagnant la sympathie des Afrikaners que l’on traitait en parent pauvre. Les organisateurs de la fête avaient décidé d’évoquer de façon symbolique l’odyssée de ces pionniers hollandais (les Trekkers) qui, 100 ans auparavant, avaient dû quitter la ville du Cap pour se soustraire à l’autorité britannique impériale. Les Trekkers s’étaient ainsi disséminés à travers le pays et les célébrations de 1938 s’ouvraient sur cet épisode. Les deux chars (ox-wagons), répliques parfaites du ‘kakebeenwa’, qui prenaient le départ à la ville du Cap devaient refaire le parcours original au cours des quatre mois à venir.

Une équipe de reporters du réseau afrikaner fut immédiatement dépêchée sur les lieux pour assurer pendant une semaine l’information de ce fait d’actualité. L’enthousiasme du public fut tel, que les autorités n’eurent d’autre choix que de couvrir l’événement dans sa totalité. Pour ce faire, il fallait planifier des équipes de travail, maintenir une liaison constante avec les stations émettrices et surtout faire preuve de débrouillardise devant l’imprévu. Cette activité fébrile n’en fut pas moins déterminante pour la radio afrikaner:

…les deux premiers chars qui ont quitté la ville du Cap ont virtuellement marqué les débuts du service afrikaner de la SABC /…/ Les reportages radiophoniques de ce Grand Trek symbolique ont rendu le public plus conscient vis-à-vis de la radio qui est devenue, en l’espace de 4 mois, un compagnon indispensable pour des dizaines de milliers de Sud-Africains qui, jusqu’ici, considéraient cet objet comme un luxe.[63]

La couverture de cet événement singulier a démontré à l’évidence l’obsolescence d’un système hérité de l’entreprise privée de même qu’une insuffisance marquée au niveau de l’interaction des stations émettrices. Du coup, la SABC prend conscience du caractère régional, et à la limite provincial de ses stations qui opèrent de façon plus ou moins indépendante. Au regard de son plan de développement, la Société doit ainsi mettre l’accent sur la dimension nationale si elle veut unifier chacun de ses réseaux pour leur permettre ensuite de progresser mutuellement. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres: le plan temporaire du réseau afrikaner datant de 1937 ne sera modifié qu’à la fin de l’année 1939, et encore avec parcimoni. Les deux stations émettrices à ondes courtes peuvent désormais relayer leurs émissions grâce à l’addition de quatre émetteurs d’ondes moyennes situés à Johannesburg, Pretoria, Bloemfontein et à la ville du Cap ainsi qu’à l’adjonction, au début des années ’40, d’un émetteur à faible puissance à Durban.

La carence administrative de la SABC vis-à-vis du réseau afrikaner, issue de l’incompétence des gouverneurs, provoque des mécontentements qui ne peuvent rester sans lendemain. La Chambre des députés est d’avis que « le Bureau des gouverneurs n’a pas administré convenablement la Société en regard des attentes de ses auditeurs. »[64] Qui pis est, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, s’indigne de constater que « l’on ait pas donné une place suffisante aux Afrikaners et qu’on les ait traités de façon mesquine. »[65] Dans un système démocratique où l’on accepte de jure que les deux communautés culturelles puissent coexister en toute équité, il n’est pas rare de constater dans les faits qu’un peuple subit généralement l’ascendant de l’autre. En théorie, le discours du gouvernement élu s’efforce de reconnaître et de niveler les droits de chacun, mais en pratique il fait face à une distorsion qu’il lui est parfois difficile d’éviter. Dans le cas de la radio sud-africaine, ce sentiment d’inégalité est durement ressenti en raison des écarts différentiels qui existent, soit au niveau de la structure des réseaux, soit au niveau de leur gestion. En dépit de la Loi sur la radiodiffusion, les Afrikaners doivent constamment veiller au grain et rien ne saurait leur être acquis s’ils n’exerçaient quelque pression ou quelque influence sur la machine politique. Le décalage entre le réseau afrikaner et anglais peut ainsi être réduit par le biais de leurs revendications pour autant qu’elles soient légitimes. Cette démarche n’aboutit pas toujours à des résultats significatifs, cependant. Dans la conjoncture présente, l’imminence d’un conflit mondial suffit à juguler le mouvement des protestations à l’endroit de la Société et du gouvernement.

Financement et programmation

Avant que la radio ne soit administrée par l’État, la compagnie Schlesinger avait réalisé, en 1935, un chiffre d’affaires de neuf fois supérieur à celui de 1928 (voir la figure 3 ci-après). C’est dire qu’elle cédait une entreprise en bonne santé financière et par conséquent qu’elle était en mesure de recevoir une compensation substantielle: l’arbitre, Gerald Orpen, « alloua à monsieur Schlesinger 150 000 livres-sterling en se basant sur le fait qu’il se départirait d’une affaire lucrative que la nouvelle Corporation avait tout intérêt à acquérir. »[66] La principale critique liée au financement de la radio d’État reposait sur l’émission d’actions et d’obligations fixées au taux annuel de 6%, alors que la tendance du marché se situait à 3.5%. Ce geste du gouvernement allait non seulement à l’encontre des lois du marché, puisque le gouvernement avait dû emprunter la dite somme à 3.5%, mais favorisait directement Schlesinger  qui réinvestissait aussitôt le montant d’achat à 6% lors de l’émission des titres. En d’autres termes, Schlesinger jouissait d’un traitement de faveur et au cours des années 1937-1938, d’autres irrégularités furent dénoncées. Comme si cela ne suffisait pas, le Bureau des gouverneurs fut très vite accusé d’incompétence totale. On lui reprochait, de plus, une attitude indifférente et parfois méprisante à l’égard des auditeurs.[67] Sans doute, les deux émissions radiophoniques de 1937 où l’on avait cru un moment duper le public ressurgissaient-elles et s’ajoutaient-elles à la liste des reproches![68]

Quelques années d’administration suffirent à ébranler la SABC dont le Bureau des gouverneurs était le grand responsable. Les employés étaient sous-payés et débordés de travail. Les rapports annuels déposés au Parlement n’apportaient que des réponses évasives aux problèmes de l’heure et n’envisageaient aucune politique de développement à court ou à long terme. Quant aux auditeurs, ils étaient sans cesse en butte à des vexations sans nombre. Selon le ministre des Postes et des Télégraphes, « les droits de permis par récepteur en Afrique du Sud étaient les plus élevés au monde ». Une mesure compensatoire, telle la gratuité du permis pour les institutions éducationnelles, les hôpitaux publics ou encore les institutions de charité n’avait que peu d’impact sur l’ensemble de la population.[69] Par contre, la diminution des heures de diffusion en trois tranches quotidienne (7 h-9 h; 10 h 30-14 h; 18 h-22 h) suffisait à aiguiser leur colère.

La programmation provoque également de vives controverses au sein de la Chambre des députés dès qu’elle est teintée de propagande du parti au pouvoir ou qu’elle sert des intérêts politiques étrangers. Le député nationaliste, F. C. Erasmus, s’oppose catégoriquement à la présentation du discours du budget par le ministre des Finances, alléguant que ce dernier représente son gouvernement et son parti (Parti Uni). Il maintient que si cette pratique devait être poursuivie à la suite de la décision du Bureau des gouverneurs, que les autres partis politiques devraient, eux aussi, avoir le droit de diffuser une adresse par un de leurs représentants.[70] Ces petites querelles de clocher suffisent toutefois à freiner sur-le-champ des manoeuvres politiques qui pourraient conduire à un plus grand contrôle des idées et des opinions politiques.

L’utilisation de la radio à des fins de propagande n’a pas que des résonances nationales. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des grandes puissances ont déjà mis au point des techniques raffinées qui leur permettent d’exercer à distance une influence sur les autres pays, notamment ceux situés en périphérie de l’Europe occidentale. L’Afrique du Sud, de par son importance stratégico-politique, devient tout désignée pour la Grande-Bretagne qui cherche manifestement des appuis aux quatre coins du globe. La politique étrangère de Smuts, qui a décidé d’apporter son appui total et immédiat aux Alliés dès sa réélection de 1939, prête le flanc à la critique. Dans ce contexte, la radio n’échappe pas aux attaques de l’opposition et les nationalistes reprochent particulièrement à son ministre des Postes de donner la préférence aux discours politiques de la Grande-Bretagne. Le député nationaliste, P.J. Van Nierop, s’interroge sur certaines politiques radiophoniques concernant la diffusion de communiqués officiels ou de discours d’hommes d’État britanniques. Il se demande, en outre, pourquoi ceux-ci ont préséance sur les politiciens d’Afrique du Sud. Et le ministre des Postes de rétorquer que les déclarations politiques d’hommes d’État britanniques ont été diffusées en raison de leur caractère international. Il s’empresse de préciser que des difficultés d’ordre linguistique ont obligé la SABC à présenter un résumé des déclarations autres que britanniques. Quant à la place accordée aux discours des partis politiques du pays, il ressort qu’ils contiennent un élément de propagande que la Société souhaite à tout prix éviter, et que de toute façon l’on ne peut comparer ces deux types de discours de par leur nature même et la portée qu’ils sont censés avoir.[71]

Les problèmes techniques, administratifs et financiers auxquels se voit confronté la SABC et l’imminence d’un conflit mondial relèguent au second plan toute restructuration de la programmation. La radio vivote et le gouvernement tarde à réagir, sachant fort bien que les exigences de la guerre vont conditionner la plupart de ses décisions. Au cours des trois années qui ont suivi la Loi sur la radiodiffusion, des problèmes majeurs ont été soulevés, mais l’on ne saurait s’attendre à ce qu’ils soient résolus en temps de guerre. Pourtant, nous pouvons d’ores et déjà constater que le gouvernement sud-africain s’est engagé sur la voie de la nationalisation pour la mise sur pied d’un double réseau (anglais et afrikaner) et qu’il devra nécessairement donner suite à cette initiative dans les meilleurs délais. Cette politique est sous-jacente à un certain nombre de choix qui s’imposent: elle remet en question le financement du système, la répartition des stations émettrices, le contenu des émissions, et ce qui apparaît encore plus significatif c’est qu’elle ne laisse plus subsister la moindre équivoque sur la reconnaissance des deux communautés culturelles.

La création d’un réseau afrikaner – même si celui-ci est défini sur une base temporaire pour quelque temps encore – signifie davantage que l’utilisation d’une technologie par une société donnée. Elle est le signe tangible d’une affirmation culturelle qui s’est amorcée avant même la création du réseau national. À preuve, le député nationaliste, Paul Olivier Sauer, anticipait cette victoire à l’époque où l’ABC ne diffusait qu’une heure par semaine en langue afrikaner: « en ce qui regarde l’ABC, je veux dire qu’après une bataille très longue et très ardue, la langue afrikaner a recouvré partiellement ses droits. »[72] Quant au réseau anglais, qui n’est ni plus ni moins dans sa forme première que le stigmate de l’entreprise Schlesinger, il n’est pas dit qu’il devra nécessairement véhiculer les mêmes valeurs culturelles de ce réseau privé. Encore une fois, le député Sauer critique avec justesse l’ABC en affirmant que cette entreprise n’a jamais tenté, de quelque façon que ce soit, de donner à la radio un caractère qui soit proprement sud-africain. Par cela, il signifie clairement qu’au niveau des politiques et des émissions présentées, l’ABC n’est qu’une « servile imitation de la BBC ».[73]

En somme, la création d’un réseau afrikaner a non seulement permis à cette communauté culturelle de s’affirmer, mais elle a également incité la communauté anglophone à modifier ses comportements vis-à-vis de sa propre identité culturelle et de celle des Afrikaners. Il est certain que l’idée de fonder une radio nationale allait opérer une forme de conscientisation qui demanderait, par la suite, des ajustements et des compromis. Mais en créant deux réseaux, n’y avait-il pas un danger pour que les deux peuples s’ignorent ou du moins disposent de cette technologie pour s’isoler culturellement?  Si cela devait se produire, il était encore trop tôt pour l’affirmer. Au cours des trois premières années d’opération de la SABC, bien des problèmes avaient surgi, mais la guerre allait s’empresser de les résorber temporairement afin d’imposer ses priorités.

Conclusion

Jusqu’à présent, il nous a été possible de comprendre l’évolution de la radio à partir d’un mouvement supranational. Cependant, le cas de l’Argentine nous laisse un peu perplexe. Certes, toute la dialectique qui fonde les prémisses de l’évolution technologique en temps de guerre établit une relation de cause à effet que nous ne saurions mettre en doute.[74] Cela ne suffit pourtant pas à rendre compte entièrement du retard que l’Argentine accuse face à l’Afrique du Sud et au Canada qui sont, soit dit en passant, d’une exactitude chronométrique étonnante. L’apparition de la radio dans ces trois pays s’est faite presque simultanément, et par une approche déductive nous aurions été en mesure de dégager un modèle supranational qui rende compte de cette évolution. Mais voilà: l’étude de la radio argentine ne nous permet pas d’émettre une hypothèse qui anticipe un modèle unique. Il nous faut donc chercher à comprendre l’évolution de la radio en tenant compte des éléments de ce modèle tout en admettant que le processus d’analyse puisse en générer d’autres.

Le présent chapitre vient rompre l’harmonie de cette évolution qui assurait une certaine homogénéité à notre démarche analytique, en favorisant une description analogue entre les pays excentriques que nous pouvions aisément situer par rapport au centre. Nous voici maintenant au carrefour d’autres modèles susceptibles de rendre compte de cette rupture. À la lumière des paramètres que nous avons étudiés jusqu’ici, il est manifeste que l’Afrique du Sud et le Canada se sont inspirés du modèle britannique, entendons par là celui de la BBC et par extension ceux des pays membres de l’Empire (Nouvelle-Zélande, Australie, etc.). Le modèle états-unien a également servi à définir les systèmes canadien et sud-africain sur la base de son financement.[75] Pour sa part, l’Argentine tend à opter pour les mêmes critères, si l’on s’en fie au rapport sur la radiodiffusion (1939) et aux nombreuses déclarations à l’Assemblée nationale.

Même si la seconde Guerre mondiale retarde le processus de nationalisation, n’y a-t-il pas lieu de croire que la radio argentine aspire nominalement à un modèle national, mais qu’en réalité elle bascule contre son gré dans le totalitarisme péroniste? La période 1943-1946 laisse songeur. Le coup d’État militaire sonne le glas d’une radio éprise de liberté. Cette entrave au droit de choisir, de s’exprimer ou de critiquer entache sérieusement le modèle de la radio argentine au point que nous avons dû, dans le présent chapitre, situer notre approche par rapport à ces exigences nouvelles.[76] Raul Aicardi a peut-être résumé mieux que quiconque cette marginalisation lorsqu’il écrit: « en général, les gouvernements latino-américains refusent le principe de voir attribuer les ondes radiophoniques au patrimoine international. »[77] D’emblée, cette distinction pose le problème de la nationalisation de la radio dont certains principes fondamentaux ne peuvent être enchâssés au modèle supranational qui s’est développé à partir des modèles centraux.

 

[1] Innis, H.A. (1972). Empire and communications. Toronto: University of Toronto Press, p. 5.

[2] Cette approche syncrétique qui rejoint la formule célèbre de Marshall McLuhan « le médium c’est le message » englobe un certain nombre de considérations que nous verrons à définir par rapport à la nationalisation de la radio.

[3] Canada. (1937). Canada Yearbook, 1937. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 719. Le réseau formé en 1932 comprend 26 stations dont 8 appartiennent ou sont louées par la CCR, à savoir: celles de Halifax, Chicoutimi, Québec, Montréal, Ottawa, Toronto, Windsor et Vancouver.

[4] Brockington, L.W. (1936). Extrait de l’allocution prononcée le 4 novembre 1936 sur les ondes de Radio-Canada. Cette allocution apparaît dans les journaux suivants: Ottawa Citizen, 5 novembre 1936; Saturday Night, 14 novembre 1936.

[5] Canada. Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion, 1929. Ottawa: F.A. Acland, pp. 7-8.

[6] Canada. House of Commons. Debates (1935). Vol. I, p. 777; Vol. III, pp. 2561-62, 2779-80, 3346; (1936). Vol. I, p. 458.

[7] Le gouvernement canadien, par l’intermédiaire de son ministre, C.D. Howe, s’engage dès 1936 à limiter systématiquement à 1 000 watts la puissance des stations privées et à n’accorder aucune licence pour toute nouvelle demande excédant cette puissance. Cependant, les stations privées CKAC (Montréal) et CFRB (Toronto) possèdent une puissance émettrice supérieure à celle de plusieurs stations du réseau national. « Lors de la constitution de la Société, le 2 novembre 1936, la puissance totale du réseau national était de 38 600 watts dont 14 200 watts pour les stations appartenant à l’État ou louées, sur un total de 79 000 watts pour toutes les stations au Canada. Le 31 mars 1938, la puissance totale de toutes les stations du réseau est de 168 350 watts, dont 113 200 watts pour les stations de Radio-Canada. La puissance de toutes les stations privées non affiliées au réseau, comme stations de base ou complémentaires, est alors de 18 100 watts ». In: SRC. Montréal, (1942). Rapport de la SRC, 1936-1942. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 6.

[8] Canada. House of Commons. Debates. (1938). Vol. I., p. 246; Canada. Ministère des Affaires extérieures. International Telegraph Convention and General Regulations (document signé à Washington, D.C., le 25 novembre 1927); Canada. International Telecommunication Convention, Madrid 1932. Ottawa: Radio Branch, Dept. of Marine, pp. 48 et suiv.; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report, 1936., « International cooperation in broadcasting », p. 20.

[9] Ce sont: Argentine, Brésil, Canada, Colombie, Cuba, Chili, États-Unis, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, Panama, Pérou, République Dominicaine, Uruguay et Venezuela.

[10] Canada. Treaty series, 1928. No. 17. Inter-American arrangement concerning radiocommunications. Signed at Havana, 13 Dec. 1937. Ottawa: J.O. Patenaude; Ibid, No. 18. Inter-American radiocommunications Convention; Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1942. pp. 188-89.

[11] Brockington, op. cit. (cité dans le Ottawa Citizen, 5 novembre 1936).

[12] Canada. Annual report of the Canadian broadcasting corporation, 1938. Ottawa: J.O. Patenaude, p. 7.

[13] Canada. Special Committee on the operations of the Commission under the Canadian radio broadcasting Act, 1932. Ottawa: J.O. Patenaude (1934), pp. 95 et suiv.; pp. 501 et suiv.

[14] Brockington, ibid.

[15] Peers, F.W. (1969). The politics of Canadian broadcasting, 1920-1950. Toronto: Univ. of Toronto Press, p. 249.

[16] Peers, ibid. Canuel, A. (1990). Les débuts de la radio au Saguenay. Saguenayensia. Vol. 32, No. 1, Janvier-Mars, pp. 7-13.

[17] Un long débat sur cette question apparaît dans le document suivant: Special Committee on the operations… Voir spécialement: pp. 87-132, 403-13 et la déclaration du député conservateur de Regina, F.W. Turnbull, pp. 494-505.

[18] Montreal Gazette, 23 mars 1937, pp. 13, 19 « Bilingualism aim of Canadian radio »; Le Devoir, 5 avril 1937, p. 1 « Si M. Bennett s’en allait? », Ottawa Journal, 6 avril 1937, p. 6 « The voice of Canada on the air ».

[19] En 1943, la SRC atteint 92% de la population canadienne. La région de Vancouver et le Nord de l’Ontario ont encore des difficultés majeures de réception. En attendant, les ingénieurs de la Société pallient à cette difficulté par l’emploi des ondes courtes. Voir: Canada. Special Committee on radio broadcasting, 1943. Ottawa: J.O. Patenaude, pp. 119-20.

[20] Ellis, D. (1979). Evolution of the Canadian broadcasting system: Objectives and realities, 1928-1968. Ottawa: Minister of Supply and Services, p. 21.

[21] Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars 1936. p. 10; Canada. Canadian Radio Broadcasting Commission. Annual Report. Année fiscale se terminant le 31 mars, 1938, p. 16. Pourtant, le ministre C.D. Howe avait lui-même déclaré en Chambre que « la Société n’a ni le désir, ni l’intention de retirer plus d’un demi-million de dollars en réclame commerciale… In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (8 février 1938), p. 245; Auditor General Report, 1937-38, p. 198. Sur un total de 99 heures d’émissions hebdomadaires, 87.8% restent encore sans publicité. La répartition est la suivante: 57.5 heures d’émissions canadiennes non commanditées contre 3.25 heures commanditées; 17.5 heures d’émissions américaines non commanditées contre 8.75 heures commanditées; 12.5 heures d’émissions outre-atlantique non commanditées. In: Canada. House of Commons, Debates. Vol. I, (8 février 1938), p. 247.

[22] Canada. House of Commons. Debates. Vol. I. (10 février 1938), p. 358. En avril 1938, la redevance annuelle passera de 2.00 $ à 2.50 $ annuellement.

[23] Le ministre C.D. Howe ajoute que l’un des plus grands journaux financiers canadiens affirme que « 43% des programmes de CBL sont des programmes commandités émanant des États-Unis”. Il précise toutefois que les programmes commerciaux américains représentent 18% des programmes de la journée et les programmes complémentaires américains, c’est-à-dire ceux qui ne comportent pas de publicité, 25 % de tous les programmes de cette station. In: Canada. House of Commons. Debates. Vol. I  (8 février 1938), p. 237.

[24] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (11 février 1938), p. 358.

[25] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. III, (18 mai 1932), p. 3035.

[26] Canada. House of Commons, Debates…,  Vol. I, (1 février 1934), pp. 181-83.

[27] À propos du monopole de la Canadian Radio Patents Ltd. voir les déclarations suivantes: Canada. House of Commons, Debates…, Vol. III  (1 avril 1937), pp. 2433 et suiv.; Vol. III, (5 avril 1937), pp. 2556 et suiv.; Vol. I, (9 février 1938), pp. 304 et suiv.; Vol. III  (10 mai 1938), pp. 2754 et suiv.

[28] À la lumière des lois et décrets promulgués entre 1924 et 1943, la préoccupation première du gouvernement argentin sera d’exercer un contrôle plus accru en ce qui a trait à l’organisation structurelle de la radio. Voir: Lastra, A.P. (1970). Régimen legal de radio y television…, pp. 15,18, 20.

[29] Ibid, p. 23. Voir également: New York Times, 1 août 1942, p. 9  « Argentina curbs radio ». Cette protection nationaliste n’a rien d’étonnant. Elle apparaît en Europe occidentale et aux États-Unis bien avant 1933. La Radio Corporation of America est un exemple patent de ce phénomène lié à la radio. Pour une meilleure compréhension de cette interrelation aux États-Unis, nous référons le lecteur à l’ouvrage suivant: Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave: Technology and American radio: 1900-1932. Princeton: Princeton Univ. Press.

[30] Extrait de l’allocution prononcée par Adolfo T. Constantino, le 1 août 1941, à l’occasion du sixième cycle annuel des conférences organisées par l’Asociación de Jefes de Propaganda et diffusée par la radio d’État (LRA Radio) en collaboration avec les autres stations du pays. Allocution publiée sous le titre de: El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Setiembre de 1941, Ano V, No. 49,  p. 771.

[31] Noguer, op. cit. pp. 57 et suiv.; Tesler, op. cit. p. 26; Lastra, op. cit. pp. 28 et suiv.; Horvath, R. (1986). La trama secreta de la radiodifusión Argentina. Los dueños de la información electrónica y el largo brazo de su poder. Montevideo: Ediciones Unidad, p. 21.

[32] Rusi, H.A. (1951). 14 Anos de LRA. Revista de Correos y Telégrafos. Mayo-Junio. p. 13. L’auteur indique que la puissance émettrice est de 100 kilowatts tandis qu’à la Chambre des députés (28 août 1940), on fait état de 10 kilowatts, ce qui semble plus réaliste.

[33] La vocation de ces trois réseaux reste quelque peu difficile à définir. Ricardo Horvath (op. cit. p.21) parle de « style nord-américain », tandis que Alberto Aguirre définit LR3 et LR4 par rapport aux autres stations qui, dit-il, sont de second ordre à en juger par la publicité et le contenu artistique qu’elles présentent. Quant à LR1, poursuit-il, ce réseau a pris conscience de la nécessité d’améliorer le niveau général de ses programmes. In: Aguirre, A.J. (1961). Radio y Television. Argentina, 1930-1960. Buenos Aires: SUR, pp. 354-63, citation pp. 354-55.

[34] República Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941). Vol. I, pp. 778-79. República Argentina. Congreso Nacional. Cámara de diputados. (Junio de 1941). Reunión # 9. p. 522.

[35] Republica Argentina. Congreso diputados. Diario de Sesiones. (Apr. 26-Jul. 2, 1941), Vol. I, p. 779.

[36] Ibid, p. 780. Cette déclaration devant l’Assemblée nationale est fondée sur certaines déclarations de journaux de La Prensa (6 janvier, 1941) et El Mundo (9 janvier 1941) à l’effet que de telles pratiques se font sous « la pression et la menace de représailles ».

[37] Lastra, op. cit. p. 27. Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5.

[38] Dirección de radiocomunicaciones. Revista de Correos y Telégrafos. Ano IV, No. 34, (15 de Junio 1940). Republica Argentina. Reorganización de los servicios…, p. 5. Republica Argentina. Diario de Sesiones. Vol. III. (28 août 1940). p. 433-34. Les résolutions de l’Assemblée nationale, ci-après mentionnées, font également état de la question: Résolution # 6192  (29 avril 1940), article 2; Résolution # 7246  (18 mai 1940), article 2.

[39] Constantino, A.T. (1941). El momento actual en la radiotelefonía argentina. Revista de Correos y Telégrafos. Ano V,  No. 49. Septiembre de 1941. p. 774.

[40] Bassets, L. (1981). De las ondas rojas a las radios libres. Barcelona: Editorial Gustavo Gili, p. 8. L’auteur cite l’exemple de personnes telles: Roosevelt, Hitler, Goebbels, Queipo de Llano et Charles de Gaulle qui, à leur manière, ont utilisé ce médium à des fins politiques.

[41] Lastra, op. cit. p. 25.

[42] Aguirre, op. cit. p. 359. Voir également: New York Times, 16 septembre 1945, p. 34, « Argentina curbs news to US again ».

[43] República Argentina. Repertorio de Legislación Argentina. Vol. II. Buenos Aires: Imprenta del Congreso Nacional,  voir sous « radiodifusión », p. 1715.

[44] Le pouvoir de la radio peut être défini à partir de la publicité (ce qui n’exclut pas d’autres formes de rapprochements susceptibles de compléter cette typologie). De ce fait, il se compare avantageusement à celui des journaux. Plus le tirage d’un journal est important, plus il y a de chances de générer des profits par la publicité (en admettant une saine gestion et une saine compétition). Le nombre de lecteurs et la publicité déterminent l’importance du journal comme instrument de l’économie, et par conséquent interagissent sur le pouvoir économique.

[45] Horvath, op. cit. p. 19.

[46] Aguirre. op. cit. p. 354.

[47] Constantino, op. cit. p. 774.

[48] Camerini, E.R. (1943). Condiciones requeridas para que la radiodifusión ejerza verdaderamente una acción educativa. Revista de Correos y Telégrafos. Año VI, No. 75,  15 de noviembre 1943. p. 150

[49] Aguirre. op. cit. p. 356; Horvath. La trama secreta (II)…, p. 21.

[50] Aguirre, op. cit. p. 356.

[51] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, p. 2719.

[52] Le prix de la transaction (150 000 livres-sterling) fut déterminé par Gerald Orpen, directeur de la Syfret’s Trust Co. (ville du Cap), reconnu pour sa compétence en la matière. La société de financement qu’il dirige est l’une des plus anciennes et des plus importantes de l’Afrique du Sud. Elle fut fondée par Edward John Mayrand Syfret, en 1851, puis développée par son fils Edward Ridge Syfret qui s’est associé, entre autres, à Cecil Rhodes. Le seul point en litige dans cette transaction est le taux d’intérêt consenti à Schlesinger (6%) alors que le gouvernement emprunte la dite somme à 3.5% de la Suid-Afrikaanse Lewensassuransie Maatskappy (mieux connue sous le nom de Sanlam). Voir: South Africa. Union of Census and Statistics. (1937). Official Yearbook, 1937. p. 552.

[53] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2659.

[54] Ibid, p. 2974. La nomination et la composition du Bureau des gouverneurs, la durée de leur mandat ainsi que les fonctions qu’ils assument reposent sensiblement sur les mêmes critères que ceux du Canada. Voir: Ellis, op. cit. pp. 16-17; Peers, op. cit. pp. 195-96; Le Devoir, 12 septembre 1936, p. 1 « L’actualité: Gouverneurs de la radio ».

[55] Roos, G. (Broadcasting in…, p. 42) fait état d’une heure par semaine. Eric Rosenthal (You have been…, pp. 145-47) soutient qu’avant la SABC, les programmes en langue afrikaner étaient répartis ainsi: trois bulletins de nouvelles quotidiens, une émission de 45 minutes chaque mercredi soir et une critique littéraire de 15 minutes (probablement deux fois par semaine).

[56] Rosenthal, op. cit. p. 148.

[57] Patrick, op. cit. p. 15.

[58] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2963; Our first half…, p. 192; Roos, G. op. cit. p. 42.

[59] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936,  pp. 2963-64.

[60] Ibid, 29 avril 1936, p. 2715.

[61] En 1923-24, la compagnie Marconi construit à Klipheuwel une station à ondes courtes destinée aux communications d’outre-mer. L’émetteur utilisé en 1937 est loué à la Overseas Communications of South Africa. Quant à Roberts Heights, il s’agit d’un lieu militaire important qui a été grandement favorisé par le développement des communications au pays, lieu qui sera rebaptisé du nom de  Voortrekkerhoogte pour commémorer l’année du Centenaire des Voortrekkers. L’émetteur qui s’y trouve deviendra, quelque temps après, la propriété des Postes et Télégraphes.

[62] South Africa. House of Assembly. Debates, 4 mai 1936, p. 2971.

[63] Our first half…, p. 193.

[64] South Africa. House of Assembly. Debates,16 août 1938, p. 1067; et 21 septembre 1938, p. 1083.

[65] Ibid, 16 août 1936, p. 1083.

[66] South Africa. House of Assembly. Debates, 16 août 1938, p. 1068.

[67] South Africa. House of Assembly. Debates, (29 avril 1936), pp. 2732 et suiv.; (4 mai 1936),  p. 2955 (16 août 1938), pp. 1069 et suiv.; (21 septembre 1938), p. 3226.

[68] C’est plutôt l’orgueil des auditeurs sud-africains qui fut froissé, surtout que l’une des deux émissions fut retransmise dans tous les pays du Commonwealth. Dans les deux cas, la SABC a fait croire à une interview avec des citoyens sud-africains alors qu’il s’agissait de deux acteurs que la population eût tôt fait de reconnaître. Voir: Times (Londres), 9 juin 1937, p. 15, « South African Broadcasting-Hoaxes »; Times (Londres), 15 juin 1937, p. 15, « Capetown Coronation broadcast ‘Hoax’: Board’s sincere regret ».

[69] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936, pp. 2732-33.

[70] (1939). Journal of Parliaments of the Empire, (1939). Vol. XX.,  London: Westminster Hall, Houses of Parliament,  (January), pp. 212-13.

[71] Ibid, p. 468. Voir également les débats à l’Assemblée nationale (7 février 1939). L’incident de décembre 1939 à la station de Johannesburg remet en question l’impartialité du gouvernement sud-africain. Suite aux déclarations officielles divulguées sur les ondes, des annonceurs ont publiquement désavoué certaines politiques jugées désagréables et préjudiciables à leur avenir. À la suite de leur licenciement, la SABC embauche des « annonceurs spéciaux dont les voix ne pourront être associées aux émissions diffusées normalement » et demande que chaque employé signe une déclaration de loyauté envers la Société dont le but avoué est de coopérer entièrement avec le gouvernement. Voir: Times (Londres), 22 décembre 1939, p. 5, « Politics in South African Broadcasting: Disaffected announcers ».

[72] South Africa. House of Assembly. Debates, 29 avril 1936,  p. 2728.

[73] Ibid.

[74] Pour une meilleure compréhension de cette interrelation, voir les ouvrages suivants: Dalton, D.M. (1975). The story of radio. London: Hilger; Aitken, H.G.J. (1985). The continuous wave…

[75] Même s’il paraît évident que le système sud-africain opte pour une formule hybride, puisqu’en 1936 la SABC évacue pratiquement toute forme de publicité, il n’en demeure pas moins que le modèle privilégié tend à la combinaison des systèmes britannique (national) et américain (commercial). Voir: South Africa. House of Assembly. Debate, 4 mai 1936, pp. 2954, 2970.

[76] Raul Aicardi résume l’évolution de la radio latino-américaine en ces termes: « Jusqu’au milieu de la Seconde Guerre mondiale, la radio vivait une adolescente innocente, vouée principalement à la musique et au divertissement. L’apparition de la guerre et les responsabilités de l’information et de l’orientation idéologique qui lui furent assignées, imposeront au radiodiffuseur et au personnel des stations certaines normes de conduite politique… » Aicardi, R. (1981). Notas sobre la historia de la radiodifusion en Latinoamerica, In: Lluis Bassets (Ed.): De las ondas rojas a las radios libres, pp.131-153, Barcelona: Editorial Gustavo Gilli S.A. (citation p. 149).

[77] Ibid, p. 134.

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Une réflexion sur “Chapitre 3: Radio et nationalisation

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